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Sexe

La nécrophilie est-elle une pratique comme une autre ?

Bienvenue dans le monde merveilleux des gens qui se masturbent en pensant à votre cadavre.
30.10.15

Toutes les images sont tirées du film de Jörg Buttgereit, Nekromantik.

Hayden (son nom a été changé, pour des raisons qui deviendront évidentes) est un jeune homme de 18 ans. Jamais il n'oubliera l'instant où il a compris qu'il était nécrophile. Il avait 14 ans, c'était à l'enterrement d'une amie à lui – sa première rencontre avec un cadavre.

« Je sentais encore le contact de sa peau glaciale des heures après l'avoir touchée. Je me suis demandé ce que ça ferait de vivre avec une telle impression de proximité pendant une très longue durée », m'a précisé Hayden.

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« Je me souviens de la manière dont la lumière luisait sur son visage. On aurait dit qu'elle dormait, poursuit-il. Je voulais passer mes doigts dans ses cheveux et tenir sa main dans la mienne. Je voulais sentir ma peau contre la sienne, jusqu'à ce que nous ne fassions plus qu'un pour toujours. »

En se souvenant de cette expérience, Hayden m'avoue que la culpabilité n'est jamais loin. Quand il a essayé de partager avec des amis ce qu'il ressentait à l'égard d'un cadavre, ces derniers n'ont pas vraiment fait preuve d'empathie.

De nombreux anthropologues ont toujours considéré l'inceste comme étant le tabou à la base de la formation de la société. Cela étant dit, un interdit encore plus profond parcourt l'ensemble des communautés humaines – la nécrophilie. Malgré cela, cette pratique joue un rôle important dans l'imaginaire collectif, et ce depuis pas mal de temps. Prenez par exemple le cas d'Achille, [qui tombe amoureux](https://books.google.fr/books?id=Ld5G8kULEu8C&pg=PA33&lpg=PA33&dq=achille+penth%C3%A9sil%C3%A9e+n%C3%A9crophilie&source=bl&ots=AGQ_IzZFXX&sig=FNkzL52wyWnatMBtFwxGuNHlzDU&hl=en&sa=X&ved=0CEAQ6AEwBWoVChMI9YvqxuviyAIVw38aCh2FtAIk#v=onepage&q=achille penthésilée nécrophilie&f=false) de Penthésilée – la reine des Amazones – après l'avoir tuée. Sinon, vous pouvez toujours vous souvenir d' Hérode le Grand, qui aurait assassiné une femme qu'il convoitait avant de l'envelopper dans du miel afin de coucher avec elle pendant sept ans après sa mort. Enfin, certains universitaires pensent que Charlemagne s'adonnait allégrement à la nécrophilie.

Il est possible que l'existence de tentations nécrophiles – fantasmées ou assouvies – ait contribué à la mise en place de règles explicites contre la nécrophilie. La nécrophilie est d'ailleurs peut-être plus répandue qu'on veut le croire. Après tout, le sexe et la mort ont toujours été liés, philosophiquement ou linguistiquement – d'où l'opposition entre Éros et Thanatos ou la référence à la « petite mort ».

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La première utilisation du terme « nécrophilie » dans son acception actuelle date de 1850 et d'une conférence menée par le psychologue belge [Joseph Guislain](https://books.google.fr/books?id=b0k2qpfyU8IC&pg=PA235&lpg=PA235&dq=Joseph+Guislain+necrophilia+1850&source=bl&ots=7GWYnzGKFU&sig=8-Z1JnWaTZxehHn-scerjHSqzo&hl=en&sa=X&rediresc=y#v=onepage&q=Joseph Guislain necrophilia 1850&f=false). Il s'en est servi pour faire référence au nécrophile français François Bertrand – reconnu coupable d'avoir exhumé puis mutilé des corps dans des cimetières parisiens. Le terme n'est devenu populaire qu'après son utilisation dans Psychophathia Sexualis, le travail avant-gardiste du psychiatre Richard von Krafft-Ebing.

Toujours est-il que la nécrophilie est restée un sous-champ d'étude en psychiatrie, en partie parce que c'est un sujet trop rare et trop tabou – en bref, trop difficile à étudier. Même le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), le livre de référence pour diagnostiquer les pathologies mentales, a dû attendre sa cinquième et dernière révision en date pour inclure la nécrophilie. Dans les éditions précédentes, elle était simplement répertoriée comme « paraphilie non-spécifique ».

En 2009, Anil Aggrawal, un professeur de médecine légale au Maulana Azad Medical College de New Dehli, a proposé un nouveau système de classification pour la nécrophilie, qu'il décrit comme « l'une des plus étranges, saugrenues et dérangeantes pratiques symptomatiques d'une sensualité anormale et perverse. » Son système à dix niveaux, développé dans son livre Necrophilia : Forensic and Medico-legal Aspects est de loin l'étude la plus nuancée et approfondie sur la nécrophilie.

« La plus grande difficulté lorsque [l'on étudie la nécrophilie], c'est de trouver suffisamment d'études de cas et de documentation, m'a déclaré Aggrawal. Je ne peux pas dire que j'ai su trouver une solution à ces difficultés, mais j'ai essayé. »

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Contrairement aux tentatives passées – comme celle de Jonathan Rosman et Phillip Resnick en 1989, qui classaient les nécrophiles en deux groupes, les « honnêtes » et les « pseudo-nécrophiles » –, Aggrawal a découvert qu'il y avait de nombreuses tendances chez les nécrophiles. En se basant sur une douzaine d'études de cas, le système d'Aggrawal répertorie les symptômes de la nécrophilie depuis les fantasmes sexuels maîtrisés jusqu'aux actes extrêmes de nécro-sadisme.

Le premier niveau englobe des individus jouant un « rôle », dont la déviance sexuelle ne les fait pas franchir la barrière des infractions légales. Ces gens sont, par exemple, sexuellement excités par un partenaire vivant prétendant être mort. Parfois, ils se lancent dans des jeux de rôles sexuels du type : « Je vais te ressusciter en te pénétrant. »

Le deuxième niveau regroupe les nécrophiles romantiques incapables d'admettre qu'ils ont perdu un être aimé – comme cette veuve française qui s'est couchée tous les soirs à côté du cadavre en décomposition de son mari pendant un an.

Au palier suivant, le troisième, on trouve les nécrophiles fantasmatiques qui sont susceptibles de se balader dans des cimetières ou d'être excités pendant des enterrements.

Une fois le quatrième palier franchi, on entre dans le royaume de la nécrophilie dans son sens classique, avec des gens pratiquant des actes sexuels sur des morts. Après cela, on a affaire à des actes de plus en plus extrêmes : la stimulation sexuelle au contact d'un cadavre (niveau 4), la masturbation lors de la mutilation de cadavres (niveau 6) et la nécrophilie meurtrière (niveau 10) – des types tellement excités par l'idée de faire l'amour à un cadavre qu'ils sont prêts à tuer pour arriver à leur but.

Parlez de meurtre violent à table et les gens se joindront à la conversation ; mentionnez la nécrophilie et tout le monde se taira. »

D'après Aggrawal, il est très probable que les nécrophiles gravissent les échelons avec le temps. Dans son livre, il cite de nombreuses études de cas évoquant des personnes ayant eu des fantasmes nécrophiles, et qui, par conséquent, ont accepté des jobs les exposant quotidiennement à des cadavres afin de réaliser leurs fantasmes.

Hayden m'a avoué qu'un jour, il aimerait exercer un travail dans lequel il serait entouré de cadavres. « Je sais très bien que je ne peux pas réaliser mes fantasmes sans me faire arrêter », dit-il. Pourtant, il m'avoue ne pas être trop inquiet – pour lui, « toucher suffit. »

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« La plupart des gens n'aiment pas l'idée que quelqu'un puisse caresser leur corps ou leur faire l'amour sans leur autorisation. Je trouve ça hilarant – ce n'est pas comme s'ils en avaient encore besoin, avance-t-il. Vraiment, j'ai l'impression que ce n'est pas si grave. Les médias et les tribunaux ont tout foutu en l'air. »

Stoya lit « Necrophilia Variations » jusqu'à atteindre l'orgasme.

Cara Valentine est thanatopractrice dans une morgue. Elle a fondé Dead Meet, un site de rencontres pour les professionnels de « l'industrie de la mort », et est devenue conservatrice au Bart's Pathology Museum. Elle croise donc des cadavres toute la journée. Valentine tente de convaincre les gens autour d'elle que la mort ne devrait pas les dégoûter. Elle avoue essayer de persuader ses amis que la nécrophilie n'est pas une si mauvaise chose.

« Les gens sont moins choqués par des faits divers impliquant torture et meurtres que par l'idée que l'on soit attiré par les morts. Parlez de meurtre violent à table et les gens se joindront à la conversation ; mentionnez la nécrophilie et tout le monde se taira. »

Si Valentine ne se décrit pas comme nécrophile et assure ne pas avoir soif de chair en décomposition, ses écrits abordent le point de rencontre entre le sexe et la mort. Une majeure partie de ses recherches vise à répondre à la question suivante : Comment se fait-il que la nécrophilie révulse autant de monde alors que la culture populaire dépeint souvent des relations entre vivants et morts – comme dans Twilight ?

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« Qu'est-ce qui, dans la mort, est si abject pour que nous – l'Occident en tout cas – ne pussions pas concevoir la notion d'intimité avec des restes humains ?, m'a-t-elle demandé. J'ai posé la question, "en quoi est-ce un tabou ?", et l'on m'a répondu "en toute honnêteté, je suis capable de m'imaginer en train de torturer quelqu'un, ou d'avoir un esclave sexuel, mais jamais de faire l'amour avec un cadavre". Qu'est-ce que ça veut dire ? »

C'est seulement au sein d'œuvres marginales que l'on trouve des références directes à la nécrophilie, comme dans le film de Jörg Buttgereit Nekromantik, ou l'ouvrage de Supervert Necrophillia Variations. Le second exemple est particulièrement intéressant puisqu'il s'agit d'une liste de portraits qui semblent sortir tout droit de la classification d'Aggrawal – avec un style à mi-chemin entre Bataille et le Marquis de Sade.

Les entreprises qui véhiculent une vision romantique de la mort sont tout de même nombreuses, produisant des objets comme des parfums à l'odeur de maisons funéraires, des fleshlights vampires ou des fleurs qui ressemblent à des pénis et sentent la chair en décomposition. S'il s'agit ici de produits ultra-kitchs, cela permet tout de même à quelqu'un comme Hayden d'assouvir ses pulsions.

« Il existe une industrie fétichiste pour tout, si vous savez où chercher, dit-il. Je dirais que le marché des objets nécrophiles est assez bien fourni. D'ailleurs, ce n'est sûrement pas le plus bizarre que vous puissiez trouver, je vous l'assure. »

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Hayden m'avoue que, jusqu'à aujourd'hui, il a toujours contrôlé ses fantasmes en rédigeant de la poésie et de la fiction inspirées par ses sentiments. Quand ça ne suffit pas, il y a toujours Internet. Sur le deep Web, Hayden peut trouver des gens qui partagent les mêmes centres d'intérêt.

« J'ai trouvé un site qui montre des photos de cadavres bien habillés, avoue-t-il. Ça a été un très bon exutoire pour moi. »

Les gens ont des centres d'intérêt différents. Les cadavres font simplement partie des miens. »

La grande question est de savoir si ce genre de comportements est une bonne manière pour un nécrophile d'assouvir ses pulsions, ou si cela aggrave et intensifie son désir d'interagir avec un vrai cadavre.

« Je pense que la meilleure manière de [traiter les pulsions nécrophiles] est de contacter un psychiatre ou un psychothérapeute », déclare Aggrawal.

Le thérapeute d'Hayden a suggéré qu'il intègre un groupe d'entraide pour paraphiliques. Ce dernier s'est plié à cette demande, mais en est ressorti encore plus anxieux et mal à l'aise. Son premier soutien reste sa copine.

« Elle lit la poésie que j'écris, les histoires nécrophiles ; elle m'envoie même des chansons ou des livres qu'elle trouve sur le sujet, ajoute-t-il. Elle m'a toujours dit que ce n'était pas anormal – les gens ont des centres d'intérêt différents. Les cadavres font simplement partie des miens. »

Dans le passage sur la nécrophilie de Psychopathia Sexualis, Krafft-Ebing précise qu'il ne sait pas si un esprit « sain » peut développer des tendances nécrophiles. Dans les 150 années qui ont suivi cette publication, il semblerait que le monde de la psychiatrie ait répondu à cette question par un « non » retentissant.

D'ailleurs, c'est tout à fait logique. L'histoire est remplie de récits d'actes nécrophiles violents, et la simple idée de forniquer avec un cadavre suffit à donner la nausée à pas mal de monde. Mais, comme Valentine et d'autres sont prêts à le démontrer, il se peut qu'il y ait un autre versant à cette histoire officielle ; un versant dans lequel la nécrophilie n'est pas une chose dont on a peur, mais le sujet d'une discussion ouverte. Cela rafraîchirait un peu notre vision et nos attitudes envers le sexe, l'amour, la vie et la mort.

Daniel est sur Twitter.