Culture

Les Reviews de VICE, juin 2016

Henri Cartier-Bresson, Usé, adolescents amoureux : notre sélection des meilleurs trucs sortis ce mois-ci.
27.6.16

Cet article est extrait du numéro « Tout ce qu'il y a de plus personnel » EN PROCÈS
Collectif Inculte
Éditions inculte/dernière marge

Des palais de justice augustes et monumentaux – jusqu'aux tribunaux sans le sou. Des journalistes charognards et impudents – jusqu'aux spécialistes discrets et professionnels. Des accusés présumés coupables – jusqu'aux femmes battues et plaintes. Des stars des prétoires – jusqu'aux avocats commis d'office, réservés aux pauvres. Au fond, un procès, c'est quoi ?

Vous ne vous êtes peut-être jamais posé la question, mais le collectif Inculte, lui, oui. Ces 20 auteurs – dont les primés Mathias Énard et Jérôme Ferrari – viennent de publier un bouquin de plus de 200 pages sur le sujet, qui paraît aux Éditions inculte/dernière marge. En procès est une succession de récits évoquant différents jugements du XXe siècle – ou absence de jugement dans le cas des prisonniers de Guantanamo. Célèbres ou anecdotiques, ces procès nous disent tous quelque chose sur l'état de notre société, son évolution récente et sur les relations entre les médias, les citoyens et les pouvoirs publics.

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Le pari était ambitieux : raconter l'histoire du siècle dernier par l'intermédiaire de plusieurs événements judiciaires. Est-il tenu ? Vous vous doutez bien que je n'aurai pas la prétention de répondre à cette question. On peut tout de même dire deux, trois trucs au sujet de cette entreprise herculéenne, à l'apparente simplicité littéraire.

Parlons vite fait du littéraire, car c'est sans doute là que le bât blesse un peu. La juxtaposition de plusieurs styles – que certains trouveront logique vu la dimension collective du bouquin – dérange le conservateur que je suis. De l'angle procédurier adopté par Frank Smith pour évoquer le procès du criminel de guerre rwandais Hategekimana à l'emphase de Thomas Clerc au sujet de Maurice Barrès, En procès est l'exemple parfait du livre qui vous donne envie de sauter des passages entiers pour retrouver le fil d'une narration perdue – ce que, en bon journaliste évoquant l'industrie culturelle, je n'ai pas fait.

Une fois dépassé le sentiment désagréable de faire face à un signal littéraire sinusoïdal, les questions affleurent par dizaines. L'une d'entre elles traverse En procès de bout en bout et a fini par me convaincre de la cohérence du bouquin : au fond, la justice est-elle juste ?

Face à la tentation de défendre l'idée d'une Justice transcendantale, libérée des contraintes du temporel, le collectif Inculte nous rappelle que les législations, les critères éthiques et les interdits sont en perpétuelle évolution – une lapalissade qu'il est toujours bon de rappeler quand certains prétendent qu'il faut « faire confiance » au pouvoir judiciaire.

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Le procès est le symbole des changements qui touchent l'intégralité de la société. Mais, au-delà de sa simple dimension évolutive, il demeure aussi cette scène sur laquelle s'affrontent les avocats comme s'ils étaient les grands sociétaires de la Comédie-Française. Il est le jeu ultime. Pour y accéder, il faut accepter certaines règles, sinon sa tenue est impossible – ce qui fait dire à Alban Lefranc au sujet du procès des membres de la Fraction Armée Rouge qu'il n'a jamais eu lieu, les accusés refusant de se conformer à la procédure en insultant le juge.

Et qui dit jeu, dit spectacle. Gilbert Collard, Charles Manson, ou encore Gisèle Halimi : pour eux, le prétoire était une tribune, le droit un prétexte, l'argument un sophisme – pour le meilleur dans le cas d'Halimi, et le pire dans le cas des deux autres.

Comment conclure sur ce En procès foisonnant ? Sans doute en rappelant l'une des ambitions de ce collectif d'écrivains. De ces multiples gouttes d'eau indiscernables que sont les différents procès du XXe siècle naît le fracas de la vague – notre histoire récente. Cette métaphore, que l'on doit à Leibniz et qui est reprise dans l'introduction du livre, illustre la complexité de la relation entre le particulier et le général.

Sommes-nous en mesure de comprendre l'ensemble des évolutions de notre temps uniquement par l'intermédiaire de quelques procédures judiciaires ? Peut-être pas. Le procès permet-il de réaliser à quel point les pouvoirs publics et les leaders économiques sont un peu plus égaux que les autres ? Sans nul doute. Hier, aujourd'hui et sans doute demain, de Total à Pechiney en passant par les grandes banques, la plupart des salauds dorment toujours en paix. Et ça, rien de mieux qu'un procès pour s'en rendre compte. —ROMAIN GONZALEZ

STRANGE AND FAMILIAR – BRITAIN AS REVEALED BY INTERNATIONAL PHOTOGRAPHERS
Regroupement d'artistes sélectionnés par Martin Parr et Alona Pardo
Prestel, via Interart

Une liste de 23 joueurs n'est jamais simple à arrêter. Faut-il convoquer un top player incapable de se fondre dans le moule, ou privilégier la cohérence d'un groupe ? Doit-on compter sur la performance individuelle pour accéder à la gloire, ou le collectif est-il toujours plus fort ? À toutes ces questions triviales, Martin Parr a répondu de la façon la plus simple qui soit : unité et talent sont les deux faces d'une même ambition, celle de donner naissance à l'excellence.

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Dans Strange and Familiar, le ponte de la photographie britannique a sélectionné les œuvres de 23 comparses étrangers dans le but de lever enfin le voile sur l'un des grands mystères de notre temps : au fond, la Grande-Bretagne, c'est quoi ? Au fil des pages, l'évolution sociale, architecturale et économique du pays entre en résonance avec la transformation de la figure du photographe. Henri Cartier-Bresson, Robert Frank, Garry Winogrand : les plus grands sont tous là, jamais par simple plaisir de la juxtaposition d'idoles, simplement par souci d'harmonie.

Du Swinging London des années 1960 célébré par Frank Habicht au Glasgow de 1980 mis en lumière par Raymond Depardon, c'est un pan entier de l'histoire de la perfide Albion qui se révèle à nous. Les ouvriers, les bourges, les protestants, les catholiques, les mineurs et les kids du XXIe siècle : ils apparaissent et s'estompent au fil des pages, pour ne plus constituer qu'un seul monolithe, la Grande-Bretagne. Toujours étrange, toujours familière. —ROMAIN GONZALEZ


SALVATION,THE HOLY LAND
Andres Serrano
Hatje Cantz, via Interart

En 2014, l'artiste Andres Serrano a été invité pendant un mois par une faculté israélienne et en est revenu avec un livre. Serrano est l'homme qui, en 1987, avait jugé bon de déposer un crucifix dans une mare de sa propre urine et de prendre le tout en photo. L'œuvre, nommée Piss Christ, avait alors déchaîné la haine de tout ce que le monde comptait de bigots vindicatifs. En Israël, il a rencontré de nombreux étudiants, juifs comme palestiniens, qui l'ont guidé partout sur le territoire. Avec eux, il a pu se rendre dans nombre de lieux doublement marqués : par l'histoire spirituelle à la fois judaïque, musulmane et chrétienne, comme par la guerre civile entre Palestiniens et Israéliens. Serrano se reconnaît émerveillé par la profusion culturelle du territoire. Mais, après une centaine de pages présentant un Israël de carte postale, le lecteur plonge peu à peu dans la réalité. On voit de plus en plus de soldats de Tsahal, ou d'affiches montrant des résistants arabes, morts en martyrs. Et soudain, la photo d'un homme défiguré. Trois mois après le passage de Seranno, le pays basculait sous les coups d'une nouvelle insurrection palestinienne. « C'était le calme avant la tempête », nous dit-il. — JULIEN MOREL


KIDS IN LOVE
Olivia Bee
Aperture, via Interart

Pour nombre de personnes, la plateforme de partage de photos Flickr constitue un moyen de s'approvisionner en fonds d'écran. Quand elle était tout juste âgée de 14 ans, Olivia Bee y vit plutôt une façon de déverser des images qui représentaient ce qu'elle était en train de traverser : l'adolescence, et ce qu'elle compte d'amourettes, d'expérimentations et de questionnements existentiels. Après avoir été adoubée par un tas de publications et travaillé pour quelques grandes marques, elle publie aujourd'hui le livre justement intitulé Kids in Love, où cohabitent des adolescents qui s'embrassent, des vandales du dimanche et des ciels étoilés – une sorte de synthèse un brin idéalisée de l'adolescence, qui ressemble à un slasher sur le point de mal tourner. Dans l'interview menée par Tavi Gevinson qui sert de conclusion au livre, elle reconnaît sa tendance à verser dans le sentimentalisme et sa crainte du temps qui passe, lesquels résument parfaitement son approche photographique – « Hier encore, je me promenais dans mon appartement, et j'ai pensé : Wow, je suis nostalgique du temps où je récupérais mes bagages à l'aéroport, il y a à peine 20 minutes. C'était trop bien à l'époque, et maintenant je traverse une phase merdique. » —JULIE LE BARON


PARIS CHANGING
Christopher Rauschenberg
Princeton Architectural Press, via Interart

De 1897 jusqu'à sa mort en 1927, Eugène Atget a photographié les rues de Paris au cours de promenades solitaires. Son objectif était de fournir de la documentation aux peintres et d'immortaliser des éléments architecturaux de l'ancien régime, alors voués à disparaître – ce qu'il a fait avec une méticulosité confinant à l'obsession. Ses clichés ont ensuite été vendus à des artistes tels que Man Ray et à des institutions diverses, toujours pour des sommes dérisoires. Il est aujourd'hui considéré comme l'un des photographes les plus importants du XXe siècle, bien qu'il soit mort dans la misère totale après avoir longtemps survécu grâce aux revenus de sa femme. Dans le livre Paris Changing, initialement publié en 2007 et réédité cette année, le photographe Christopher Rauschenberg retrace le parcours d'Atget pour rendre compte des changements traversés par la capitale française. Entre une critique du côté « irrespectueux » des graffitis et des effets dévastateurs de la pollution, on y apprend qu›effectivement, l›épreuve du temps a fait son œuvre, que les poussettes MacLaren et les posters promotionnels du film Air Force One ont remplacé les petites carrioles – bref, en un mot comme en 192 pages de photographies : Paris a changé. —JULIE LE BARON


USÉ
Chien d'la casse
Born Bad

Ça se passe toujours de la même manière : le mec monte sur scène avec son allure de chacal, un chandail ou deux sur le dos et sans préavis, se met à frapper sur un fatras de cymbales. Puis, le type est torse nu et tout disparaît, réduit en miettes, atomisé. Ce qui importe alors, ce n'est plus ce que ce mec fait, mais la conviction qu'il y met. Et il y met sa vie entière, agencée en un grand tas de motifs hypnogènes, de paroles primitives, d'aboiements, de sirènes d'antivol, de nuits infernales. Libre à chacun de titrer la ficelle qui l'arrangera dans cette énorme panique : techno, punk, indus, B.O. pour polar urbain de l'an 3000. Se pose juste une question : pourquoi imposer à Nicolas Belvalette (l'homme derrière Usé, que l'on peut croiser chez Headwar, Les Morts Vont Bien et 125 autres projets simultanés) d'enregistrer un disque alors que sa musique se contente du live, contexte où elle atteint son potentiel maximal ? Gardez vos inquiétudes pour les nuits sans lune : Chien d'la casse, le premier album d'Usé, est un instantané de ce qu'a été, de ce qu'est et de ce que sera encore Usé, machine à broyer le temps et, d'ores et déjà, un des disques les plus passionnants de cette année. —LELO JIMMY BATISTA