Comment Friends a créé une génération de crétins névrosés et égocentriques

Ceci est pour tous ceux qui ont vu les 236 épisodes, plusieurs fois.

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07 Juin 2017, 4:30am

Il y a vingt ans, une nouvelle sitcom faisait ses débuts à la télé américaine. Provisoirement intitulé Insomnia Café, le show était censé surfer sur l'engouement généré par Seinfeld – un truc à la Woody Allen, avec un humour de névrosé new-yorkais basé sur les relations entre humains et la vie quotidienne. Mais le pitch envoyé à NBC a révélé qu'il s'agissait en réalité d'un type de show très différent :

« Cette série relate l'histoire de six personnes d'une vingtaine d'années qui passent leur temps dans un café. Le café du soir, le café de l'insomnie. C'est un show centré sur les questions de sexe, d'amour, de relations amoureuses, et de carrières... à un moment de votre vie où tout est possible, ce qui est à la fois excitant et terrifiant. L'histoire est basée sur la recherche de l'amour, de l'engagement et de la sécurité... Mais aussi sur la peur de l'amour, de l'engagement et de la sécurité. C'est également une série sur l'amitié, parce que quand on est jeune et célibataire dans une grande ville, les potes deviennent comme une deuxième famille. »

Contrairement à Seinfeld et à la grande majorité des sitcoms d'époque – avec leurs bandes de papas ploucs, leurs mamans chiantes, leurs prêtres bourrés, leurs enfants qui fument des joints, et leurs voisins pervers – Friends s'apprêtait à devenir la première sitcom qui avait pour objectif « d'inspirer » sa propre audience. Une comédie dans laquelle les acteurs principaux étaient jeunes avec de bonnes tronches, sans aucun problème d'alcoolisme ou de MST. Ce qui n'était pas le cas, par exemple, dans la série On the Buses.

Jouant sur notre désir de ressembler à ces gens-là, la série a été un succès immédiat. Quelques années après son lancement, Friends était un phénomène mondial. Le vocabulaire des personnages s'est solidement ancré dans le langage pop des années 1990, surpassant de loin le « Va te faire shampouiner » de Bart Simpson. Même la syntaxe approximative des blagues de Chandler s'est glissée dans la façon de parler de presque tous les occidentaux âgés de 20 à 40 ans. D'autre part, tout le monde connaissait « la Rachel » – coupe de cheveux la plus naze de l'histoire – et savait que Matt LeBlanc avait joué dans un excellent film qui racontait l'histoire d'un singe qui joue au baseball. L'influence qu'a déployée cette comédie romantique une décennie durant est absurde, et avec le recul, ridicule.

Mais ne vous méprenez pas – Friends est une bonne série. C'est un show entraînant, réconfortant et sympa. C'est fou de se dire que le dernier épisode a été diffusé il y a déjà dix ans ce mois-ci. Mais dans sa deuxième vie interminable faite de rediffusions, Friends a également eu un impact négatif sur notre génération. Il nous a transformés en une bande de branleurs neurasthéniques. Voilà pourquoi :




LES PERSONNAGES SE COMPORTENT COMME DES VIEUX

Les sitcoms n'ont jamais eu des gens « cool » en vedette (sauf Nathan Barley). C'est vrai que les vêtements de George Costanza ont pu donner, sans le vouloir, quelques idées à une génération de hipsters, mais Seinfeld était basé sur la vie de Larry David, et on ne peut pas dire qu'il soit le mec le plus rock'n'roll du monde – c'est peut-être même l'humain le plus éloigné génétiquement d'Iggy Pop. Les personnages de Seinfeld étaient en réalité conformes à ce que l'on trouvait avait avant dans les séries télé – des gens qui s'inquiètent beaucoup et qui ne se couchent jamais tard.

La différence, c'est que les personnages de Seinfeld étaient des gens névrosés et bizarres, alors que dans Friends il s'agissait de jeunes citadins sexy. Et pourtant il y a un épisode où ils pètent un plomb quand ils vont à un concert de Hootie & the Blowfish. C'est un signe révélateur du fait que les auteurs de Friends ne voulaient pas refléter la société de l'époque. Au lieu de ça, ils ont créé des personnages avec une vision plutôt dépassée de la culture américaine de l'époque – une sorte d'approche intemporelle de la vie, si on veut. Les personnages vivent à New-York au milieu des années 1990, au moment de The Tunnel, des Club Kids et du Wu-Tang. Et malgré tout, ces gens d'une vingtaine d'années qui bossent dans la mode, la télé et dans des restaurants branchés se limitent culturellement à la radio, à Die Hard et à quelques blagues sur Chandler qui aiment les comédies musicales. Je n'ai jamais vu quelqu'un de ma génération qui se foutait autant de ce qui se passait autour de lui.

Ils ne sortent presque jamais en boîte, ils ne parlent ni des films de Tarantino, ni de rap, ni de Björk. Même nos parents le faisaient. Par exemple, Phoebe est super excitée à l'idée de rencontrer Sting. Mais putain de merde ? Est-ce le résultat d'une écriture bâclée ou au contraire, d'un effort conscient visant à rendre les personnages aussi grand public que possible ?

À part Chandler et Ross, les autres n'auraient jamais pu gagner plus de 15 000 euros par an, même en regroupant leurs trois salaires. Joey était un acteur qui n'arrivait pas à dégoter de rôle, Monica était chef de restaurant à mi-temps, Rachel était serveuse dans un café et Phoebe était masseuse à mi-temps – c'est-à-dire la pire carrière que je connaisse si vous voulez faire de la thune. Le fait qu'ils louent un appartement avec une vue panoramique sur les toits de Manhattan, des meubles proto-Habitat et un canapé La-Z-Boy est totalement impossible, et ridicule.

L'histoire raconte que Monica a hérité de son appartement, ce qui n'explique pas pourquoi son frère Ross n'a rien eu. Si on essaie de comprendre le fond de l'histoire, j'imagine que Joey devait bénéficier de l'aide sociale.

Et même si c'était le cas, on se demande comment ils pouvaient louer un appartement si grand ? Leur situation donne des idées super enthousiasmantes qui n'ont aucune valeur dans le monde réel.

Cette bande de joyeux lurons menait un mode de vie tranquille de glandeurs perchés au 15e étage, mode de vie qui a été une source d'inspiration pour les jeunes gens des années 1990-2000, mode de vie que nous n'avons jamais été en mesure de connaître. Comment des gens ont pu croire à ça ? Tout le truc a été conçu et réalisé à 4 500 km de Manhattan, dans les studios Warner de Californie, où leur appartement était monté sur roulettes et déplacé chaque jour par des machinistes.

« LES HOMMES SONT PATHÉTIQUES - LES FEMMES SONT DES PÉTASSES »

Friends n'a pas présenté la vie sexuelle de ses personnages de la plus belle façon qui soit. Ross et Chandler étaient deux célibataires frustrés, tandis que Joey pensait que le seul moyen de ramener une fille était de la draguer en disant « How you doin' ? » En ce qui concerne Rachel, Monica et Phoebe, elles avaient pour habitude de parler sans cesse des biceps des uns et du charme des autres. Ainsi, les personnages ont inspiré toute une génération de dragueurs horribles et ont donné l'idée que de sortir avec quelqu'un n'avait rien de spontané ni de naturel. Ils étaient tous névrosés. Friends est la série qui a transformé l'acte de baiser en une tâche bureaucratique.

Aujourd'hui, Meetic.fr et les autres sites de rencontres se sentent obligés de parler de ce truc, « la première rencontre », sur les panneaux dans le métro. Trop de jeunes citadines passent leur vie à boire du vin et à râler à propos du « manque de romantisme » des hommes qui – à Dieu ne plaise – les amènent dîner chez Flunch. Trop de jeunes citadins sont des êtres humains horribles, une sorte d'armée de Joeys qui arborent tous le sourire positivement débile de Matt LeBlanc.

Friends, dans son désir innocent de faire grimper les chiffres d'audience, nous a donné une idée réductrice de l'identité sexuelle – laquelle nous influence chaque jour à présent.




JOEY TRIBBIANI EST UN DRAGUEUR RELOU

Sérieux, combien parmi vous se sont déjà fait draguer par un mec en T-shirt moulant et chapeau ridicule au supermarché, à la gym, dans un café, ou genre, partout ? C'est la faute de Joey Tribbiani. Joey était sans doute un excellent personnage de télé – et peut-être le plus « réel » de la bande – mais sa confiance ultime dans ses multiples routines de drague était si vraisemblable qu'il a inspiré une génération de lovers merdiques qui ont tous expérimenté les limites de la loi sur le harcèlement. Pouvez-vous seulement imaginer l'enfer que cet homme aurait fait vivre à Isabelle Alonso s'il était toujours en activité aujourd'hui ?

CETTE SÉRIE A INVENTÉ LE CONCEPT DE « CONNARD DE CHEZ STARBUCKS »

Les blagues sur les gens qui boivent des cafés aux noms bizarres sont devenues plus nazes encore que les gens qu'elles sont censées démonter, et Friends est aussi à blâmer pour cela. Mais c'est compréhensible ; quand la série a été diffusée pour la première fois, les chaînes de cafés étaient en effet assez sophistiquées. Contrairement aux pubs et aux bars PMU, Starbucks est un endroit agréable, à la fois pour travailler et pour déconner. C'est un spot OK pour discuter entre potes sans qu'un mec vous renverse une pinte dessus ou hurle sur la télé devant un match de foot. Mais quand on voit que Starbucks est aujourd'hui devenu le repère des étudiants en école de commerce ou des BTS vente-action marchande, on peut légitimement dire que ces établissements ont perdu une partie de leur charme.

Malgré tout, les glandeurs des Starbucks sont toujours là. Ils restent même de plus en plus longtemps grâce à l'accès Wi-Fi illimité. Il demeure le spot préféré des jeunes qui font du bruit, qui parlent de leurs entretiens d'embauche, qui lisent toujours les mêmes livres de Faulkner et qui n'arrivent jamais à finir leurs scénarios, pourtant ratés.




FOUTEZ-MOI LE CAMP, LES COUPLES ROSS & RACHEL

Il s'agit de l'héritage le plus terrible de Friends.

Il était une fois, les gens vivaient heureux en vertu de la simplicité des rapports hommes-femmes, même en France, puis, à partir de 1993, le couple Ross-Rachel a réussi à troubler les définitions des mots « célibataire », « en couple », « marié » ou « divorcé ». Ils sont arrivés avec leur célèbre « We were on a break ! » – précurseur du « It's complicated » de Facebook – qui a donné le champ libre aux gens pour piner avec n'importe qui.

Cette saga amoureuse a donné la réplique à une génération qui s'envoie des textos pour demander à l'autre « s'il/elle nous aime toujours », tout en se tapant son/sa meilleur(e) ami(e) sous le prétexte qu'« on ne sort pas ensemble », et en définitive, en priant pour s'engager le moins possible dans une relation. Je ne dis pas qu'on devrait tous être mariés et avoir des enfants à 25 ans – et c'est vrai que les relations sans attache sont marrantes – mais peut-être que si on était restés sur l'idée qu'un couple est un couple, on se serait épargné plusieurs maux de tête, un cœur brisé, et on aurait épargné pas mal de thune en factures téléphoniques.

Les histoires amoureuses de Friends n'étaient pas bohèmes ni émancipatrices, mais juste chiantes. Il n'y avait aucune volonté de théoriser sur la nature des relations amoureuses ou sur ce que l'amour signifiait ; les événements étaient simplement symptomatiques de l'égoïsme et de l'égocentrisme des personnages. « Faire une pause » n'a jamais rien voulu dire à part qu'une des deux personnes veut rompre mais n'a pas le courage de le dire concrètement à l'autre. La saga Ross & Rachel a légitimé quelque chose qui aurait dû être reconnu comme débile depuis le début, donnant naissance à une génération d'enfants discutant de relations pseudo-psychologiques depuis plus d'une décennie.

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L'illustrateur, Sam Taylor, est aussi sur Twitter, suivez-le @sptsam ou jetez un coup d'œil à son site web samtaylorillustrator.com.

Cet article vous a été présenté par Canal +, qui diffuse le documentaire Fins de séries le jeudi 15 juin à 22h40. Cliquez ici pour plus d'informations.