afrique

Les super-héros de Ouagadougou

À grand renfort de boubous estampillés Marvel, Alexandre Eudier questionne la bienveillance de l'Occident envers l'Afrique.

par Alexandre Eudier
26 Juin 2015, 5:00am

Cette série de photos prises au Burkina Faso entre dans la continuité d'un projet artistique que j'ai entamé en Indonésie, où j'ai commencé à détourner l'artisanat traditionnel pour réinterpréter des éléments du monde contemporain. À Bali et à Java, j'avais eu l'occasion de collaborer avec des sculpteurs pour intégrer des graffitis dans des maisons traditionnelles, ou encore embauché des peintres hyperréalistes pour « tirer » mes photographies. Ce qui m'intéressait surtout dans cette démarche, c'était toutes les questions de statut que ça soulevait, parce qu'eux ne se considéraient que comme des artisans. Pourtant, peut-on encore être l'auteur d'une œuvre quand on a délégué une partie de sa production ? J'ai décidé de ne pas signer, et de présenter ces œuvres avec la légende : « Sans Titre, Anonyme ».

En arrivant au Burkina 2012, je voulais approfondir ce questionnement en travaillant sur des télescopages iconographiques. Marier des clichés sur l'Afrique avec des symboles de l'hyperconsommation ou des nouvelles technologies, et créer des situations qui interrogent les images toutes faites véhiculées par les médias et le tourisme. J'ai commencé à imaginer des masques traditionnels qui nous parleraient de communautés virtuelles, des porteuses d'eau qui véhiculeraient des messages absurdes ou militants, des boubous uchroniques qui nous feraient voyager dans le temps et l'espace.

De gauche à droite : Mathias, Guedor One et Kaboré

Mon projet était m'ancrer dans le décor, tout en jouant avec des références qui dépassent les frontières et en produisant des œuvres qui se jouent de nos repères. Cette série sur les super-héros est partie d'un croquis – un simple boubou Spiderman dessiné sur mon carnet. Avec mon confrère Bruno Revert, on a tiré le fil de cette idée pour l'étendre à d'autres figures incontournables de la culture occidentale. Ça a donné trois tenues, que j'ai mises en scène un peu plus tard à travers des vidéos et des photos.

Pour mes modèles, j'ai embauché Kaboré – Spider-Man – qui est gardien de Face-O-Sceno, une petite structure qui crée des décors de théâtre et avec laquelle j'ai collaboré sur plusieurs projets. Guedor One, alias Iron Man, venait de finir ses études d'art, et voulait bosser tout en apprenant. Il m'a accompagné sur de nombreuses sessions photos. Mathias – Batman – était chauffeur et je l'ai embauché pour emmener tout le monde pendant mes sessions matinales. Au début, il se contentait de nous conduire et de nous regarder en rigolant, mais quand je lui ai proposé de poser, il m'a immédiatement demandé s'il pouvait endosser le costume de Batman.

Afin d'obtenir les brillances que je recherchais, les boubous ont été exclusivement faits de bazin. Ce tissu particulier est le plus prisé de tous, il est réservé aux tenues d'apparat et impose très vite le respect. Il faut savoir aussi que pour qu'il fasse son effet, ce tissu doit être enduit d'une sève végétale et tapé jusqu'à ce qu'elle incruste la trame et donne la brillance recherchée. Ce travail spécifique correspond à un métier à part entière, un métier de force brute et d'endurance qui m'a fasciné.

J'ai choisi de mettre en scène des super-héros pour pas mal de raisons. Tout d'abord esthétiques, parce que les couleurs vives, leur agencement et le côté brillant des originaux faisaient écho aux tenues locales. Ensuite, parce qu'il y avait quelque chose de burlesque dans le fait de troquer la tenue hyper moulante de personnages hyper virils contre ce qu'il y a de plus ample avec les boubous. Enfin, parce que les super-héros renvoient trop souvent à un système de pensée binaire, opposant de façon simplificatrice les gentils et les méchants, les faibles et les puissants, l'Amérique et le reste du monde. En changeant de décor, et en adaptant la forme, ça permettait de bousculer un peu cette vision manichéenne du monde, qu'on a tendance à ne même plus remarquer.

J'ai aussi intégré le personnage de Ronald Mc Donald, une réalisation de Bruno Revert pour alimenter la série des jarres customisées. Avec sa grosse tête de clown gonflé à bloc et son allure plutôt macabre, il incarne une autre forme de la globalisation souriante qui n'en pense pas moins. Seulement pour le coup, on a été étonnés de constater que peu de Burkinabè connaissaient le personnage. Je me demande pour combien de temps encore.

TDTF est une maison d'édition consacrée à la photographie émergente, créée avec Matthieu Noiret.