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Pourquoi j’ai décidé de devenir une agricultrice précaire

Toutes les raisons qui m'ont poussée, jeune Française de 25 ans, à revenir à la campagne pour travailler la terre.

par Claire Fassino, propos rapportés par Grégory Vieau
28 Octobre 2016, 5:00am

Claire en pleine récolte. Toutes les photos sont publiées avec son aimable autorisation.

Aujourd'hui, j'en suis sûre : ce que j'ai connu de la vie citadine ne me manque pas du tout. Trop de bruits, trop de mauvaises odeurs et pas assez de place. Et puis, la perspective de vivre dans un petit appartement, de bosser tous les jours dans un bureau en demeurant assise pendant huit heures sur une chaise devant le même ordinateur – tout cela est profondément déprimant.

C'est notamment pour éviter cela que j'ai décidé une fois pour toutes d'être agricultrice. Et peu importe si en 2016, les chiffres au sujet des cultivateurs français sont alarmants. Car de fait, un tiers de mon corps de métier gagne en effet moins de 350 euros par mois. Et statistiquement, tous les deux jours on compte un nouveau suicide dans la profession. Du moins, c'est ce qu'annoncent certaines études.

Je devais être à l'école maternelle lorsque, pour la première fois, j'ai annoncé vouloir devenir « paysanne » à mes grands-parents. Eux aussi sont agriculteurs. Des souvenirs flous que je conserve de cette période, je m'imaginais m'avancer fièrement vers le marché du village avec mon cheval et ma charrette, afin d'y vendre mes produits. Une image un peu surannée de la vie rurale, je vous l'accorde. Déjà à l'époque, je vivais avec ma mère et ma sœur à la ferme de mes grands-parents, à Forcalquier, dans le département des Alpes de Haute-Provence. Le village se situe à environ 60 kilomètres au nord d'Aix-en-Provence. C'est mon arrière-arrière grand-père qui, le premier, a acheté une partie des terres que nous cultivons aujourd'hui.

Avec cette idée de devenir agricultrice et de reprendre le flambeau familial, je suis partie en 2009 faire mes études. J'ai d'abord eu un DUT à Digne-les-Bains, puis j'ai suivi une formation d'ingénieur agronome dans la ville de Montpellier, dans l'Hérault. Comme la plupart des gens, je garde un bon souvenir de ces années-là, avec ses fêtes, ses rencontres, etc. Mais pour être franche, ce ne sont pas les études qui m'ont appris mon métier.

Car faire une école d'ingénieur vous apporte certes un excellent bagage théorique et vous force à vous poser de nombreuses questions, mais vous restez quasi-incapable d'agir. De façon concrète, j'entends. Certains de mes anciens camarades font aujourd'hui du conseil auprès d'agriculteurs pour le compte de collectivités ou de sociétés privées. Ils leur disent ce qu'ils peuvent ou ne doivent pas faire, mais en vérité, la plupart ne connaissent ce métier que de loin. Ils n'ont jamais travaillé la terre ou géré un élevage.

Depuis l'obtention de mon diplôme, je suis donc retournée vivre à Forcalquier, dans la ferme où j'ai grandi. J'ai maintenant 25 ans et ça fait sept mois que je travaille pour différents éleveurs du coin. Je peux donc continuer à apprendre, tout en préparant ma très prochaine installation.Je voudrais en effet poursuivre la culture de céréales, mais aussi me lancer dans la production de plantes aromatiques et médicinales. J'aimerais également développer l'élevage de poules pondeuses.

Malgré mon peu d'expérience, je sais qu'être agricultrice est un métier difficile. J'ai pu constater qu'une journée de dix heures est ce que les travailleurs normaux appellent « une petite journée ». Heureusement, les rythmes changent au gré des saisons. Il peut y avoir des pics intenses – j'ai déjà travaillé jusqu'à 18 heures en une journée, pendant les récoltes – et des périodes creuses, que l'on saisit pour partir en vacances. Les conditions climatiques entrent également en compte. En définitive, un agriculteur ne connaît pas de journée type à proprement parler.

J'aspire surtout à l'autonomie et malgré les indicateurs au plus bas en ce qui concerne l'agriculture en France, j'ai plutôt confiance en l'avenir. Je souhaite m'accorder du temps afin de fonder une famille et être là pour mes futurs enfants. Autrement dit : de ne pas les sacrifier sur l'autel de mon travail.

Car si j'ai décidé de faire ce métier, c'est bien dans l'idée d'être autonome. Je veux travailler à mon rythme et pour moi. Pas selon les horaires définis par une hiérarchie. Nos modes de vies contemporains, avec leurs lots de tâches répétitives et dénuées de sens, me paraissent absurdes. Personnellement, il m'était impératif d'en revenir au travail de la terre, dont nous sommes devenus trop déconnectés à mon goût. En ce sens, j'aspire également à transmettre le savoir que j'acquiers aux plus jeunes qui, même s'ils vivent en campagne, ne savent même plus comment on cultive un potager.

La ferme où je vis se situe à l'extérieur de Forcalquier, à environ 1,5 kilomètre au nord du village. C'est un endroit magnifique, escarpé et bordé de collines. On peut y découvrir un panorama très dégagé, où se côtoient notamment les Alpes et le Lubéron. Les bâtisses sont faites de pierres, de haies et de murs également en pierre, qui séparent et bordent les champs. En tout, nous disposons d'une vingtaine d'hectares cultivables.

Lorsque mon activité sera vraiment lancée, je pense gagner au moins le SMIC. Ça me sera amplement suffisant.

Selon moi, deux problèmes majeurs expliquent le calvaire que vivent les agriculteurs français aujourd'hui.

D'abord, le prix des denrées. En effet, ça me methors de moi quand j'entends quelqu'un dire : « Quoi ? Deux euros pour un kilo de carottes ? C'est super-cher ! » Car la vérité c'est que non, ça n'est pas cher du tout. Au contraire, ça ne l'est pas assez. Car moi, qui suis de l'autre côté, celui des producteurs, je sais le travail que représente le fait de désherber et de repiquer des carottes à la main. C'est beaucoup de temps. Et cela entraîne de la fatigue. Il est normal et nécessaire que l'Union européenne et l'État subventionnent l'agriculture afin de faire baisser le coût des aliments de base. Mais c'est aussi précisément à cause de cela que la valeur de ces denrées a baissé. Et par là même, la valeur du travail des fermiers. C'est-à-dire : de mon travail.

Ensuite, parlons du suicide. Ces dernières années, un nombre inquiétant d'agriculteurs ont fait faillite en étendant considérablement leur terrain. Ils ont acheté les parcelles de confrères qui partaient à la retraite et se sont ainsi retrouvés avec des centaines d'hectares à cultiver. Évidemment, pour y parvenir, il faut investir dans des machines très chères, ce qui exige divers crédits auprès des banques. Grossièrement, si un fermier fait de la monoculture – c'est-à-dire s'il ne cultive qu'un seul produit, comme le maïs –, il suffit que la récolte soit mauvaise et que le prix du marché mondial ne lui permette pas de rentrer dans ses frais pour qu'il perde de l'argent – et s'enferme donc dans la spirale infernale de l'endettement. Avec les conséquences dramatiques que l'on connaît. En parallèle à cela, il est important de noter que le Crédit Agricole demeure pourtant le plus gros propriétaire foncier de France.

Quand je vais commencer mon activité en autonomie, je sais bien que je ne gagnerai pas d'argent. Ce n'est pas grave. Je pourrai bénéficier du RSA, et ma mère est d'accord pour m'aider un peu financièrement, comme elle l'a déjà fait pendant mes études. Par la suite, lorsque mon activité sera vraiment lancée – c'est-à-dire au bout de trois ans environ, lorsque j'aurais constitué un réseau pour vendre mes produits –, je pense gagner au moins le SMIC. Cela me sera amplement suffisant. D'abord parce que je n'ai et que je n'aurai pas de crédit à rembourser, et ensuite parce que je produirai moi-même la nourriture dont j'ai besoin. J'avance sereinement.

Aujourd'hui, j'ai une idée assez claire de la façon dont je compte procéder dans le futur. Je vais tenter de varier ma production et de la vendre, non pas dans les grandes surfaces – qui sont des endroits de surconsommation –, mais directement aux gens, via les marchés ou d'autres réseaux comme les AMAP (Association pour le maintien d'une agriculture paysanne). Et comme la ferme familiale a été l'une des premières certifiées « Agriculture Biologique » en France, au tout début des années 1980, je compte bien poursuivre dans cette voie.

Il y a évidemment une idée politique derrière tout cela. Mes convictionspolitiques et écologiques, je les ai acquises d'abord par ma famille, puis par certains profs au cours de mes études, et enfin par moi-même, via diverses lectures ou conférences – et aussi, grâce à beaucoup d'observation.

Car en 2016, manger reste un besoin élémentaire. C'est pourquoi le monde aura toujours besoin des producteurs. Et si dans le pire des cas je n'arrive pas à vendre ce que je produirai, j'aurais toujours un potager pour moi. Une chose est donc certaine : je ne mourrai jamais de faim.

Grégory est sur Twitter.