Avec la transsexuelle iranienne qui fait des photos à poil contre Daech

Heidi Ingensdotter est l'archétype de ce que Daech déteste et elle n'en a rien à foutre.

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nov. 21 2016, 6:00am

Alors que la bataille de Mossoul tend à porter un coup décisif à l'armée de l'État islamique, la guerre n'est pas pour autant encore gagnée contre le califat d'al-Baghdadi. Si Donald Trump espère « éradiquer Daech avec l'aide de la Russie » en 30 jours, certains cherchent à les emmerder autrement. Le groupe terroriste n'aime pas particulièrement les artistes. En fait, il n'aime pas particulièrement les gens – hormis les dévots. Comme tout bon asocial qui se respecte, il trouve que tout est mauvais et décadent. Il est donc très facile de le pousser à bout, et ça certains l'ont très bien compris.

C'est exactement ce que fait Heidi Ingensdotter, une transsexuelle iranienne de 25 ans. Concrètement, elle est l'archétype de ce que Daech déteste : une artiste transsexuelle qui se balade à poil. Elle vit en Suède après s'être enfuie d'Iran où son père, haut gradé dans l'armée islamique, l'a fait emprisonner pour la « rendre normale » – c'est-à-dire un homme hétérosexuel. Aujourd'hui, Heidi refuse de faire profil bas et préfère réaliser des séries de photos à poil pour montrer à Daech qu'elle n'en a rien à foutre. Et c'est ça qu'on apprécie chez cette jeune femme. Du coup, on a discuté avec elle pour en savoir plus.

VICE : Salut Heidi. Tu peux me dire pourquoi tu as fait ces photos à poil contre Daech ?
Heidi Ingensdotter : J'ai fait cette photo juste après les attentats qui ont eu lieu dans une boîte de nuit à Orlando (tuerie de masse ayant fait 49 morts dans une boîte de nuit LGTB, ndlr). Je me suis réveillée en découvrant l'attentat, j'étais très choquée. Dans la vie, je suis mannequin donc ma première idée a été de faire cette photo. J'ai appelé plusieurs photographes avec qui je bossais : personne ne voulait prendre la responsabilité de faire cette photo. Ils avaient tous peur que quelque chose se passe mal, peur de se faire traiter d'islamophobe, peur de représailles. Personne ne voulait de cette photo à l'exception d'une photographe qui a tout de suite dit oui et a organisé le shooting le jour même.

Quel est le message derrière la photo ?
Tu sais, la communauté LGBT est minoritaire au milieu de tous ces « gens normaux ». Ils pensent qu'on ne peut pas se battre pour nos droits puisque nous ne sommes qu'un petit groupe. Daech est un phénomène qui fait peur. Les gens s'imaginent que la communauté LGBT ne les combattra pas par peur. C'est pour ça que j'ai fait cette photo. Je voulais briser cette idée.

Je viens d'une famille très religieuse en Iran. Mon père est un imam donc je suis plutôt calée sur la religion musulmane. Le truc c'est qu'à un moment il faut être honnête : il y a plein de musulmans qui sont des gens bien mais l'islam – tout comme d'autres religions – repose sur une idéologie poussiéreuse. Les religions doivent se réformer pour s'adapter à notre nouvelle société.

Sur le drapeau que je tiens dans ma photo, on peut lire la « parole de dieu ». Je sais ce qu'il y a écrit là dessus. Je n'insulte pas l'islam ou les gens qui y croient mais l'idéologie. J'émets une critique : « Si le dieu auquel tu crois est contre mon droit à vivre alors je suis contre ce dieu. » Me voici nue, telle que je suis, fière de qui je suis et prête à combattre.

Tu as reçu des menaces après la publication de la photo sur les réseaux sociaux ?
Oui, bien sûr. J'ai été harcelée sur les réseaux sociaux, ma boîte mail. J'ai même reçu une lettre me menaçant de mort, en mode old school (rires). Des trucs où on me dit que je suis dégoutante, que j'insulte l'islam avec ce drapeau au niveau de mon entrejambes. Certains disent que je devrais être pendue...

Tu es musulmane ?
J'ai été élevée dans une famille musulmane mais je suis athée.

Une transsexuelle dans une famille musulmane, ça ne doit pas très bien passer, non ?
Je suis née en 1991 à Téhéran. J'ai vécu dans un milieu très religieux. Ma famille était vraiment très extrême. À la maison, tout devait être fait selon les textes sacrés. La religion était dans chaque aspect de notre vie. Ma transsexualité était un gros problème pour eux. Et pour moi également. Il ne faut pas oublier que j'étais également religieuse. Le truc, c'est que ma famille pensait que j'étais possédée par des démons. C'était leur réalité, et c'était également la mienne. On essayait de m'exorciser. Ça a duré pendant plusieurs années.

Ils te faisaient quoi exactement ?
Tu as vu le film L'Exorciste ? Tu mets ça à la sauce islamique et c'est ce qu'ils me faisaient. C'était ridicule mais ça leur semblait complètement normal. Et tu sais quoi ? J'avais tellement de pression psychologique que je pensais aussi que c'était normal de me faire exorciser. Je faisais des épisodes psychotiques. La nuit, j'avais des montées de fièvre.

À un moment, mon père a compris qu'il ne pourrait pas me soigner via l'exorcisme. Il avait une position assez haut placée au sein de l'armée. Il a donc décidé de me mettre dans un centre carcéral pour mineurs.

C'est lui qui t'a fait mettre en prison ?
Oh oui !

Tu me racontes ton séjour en prison ?
Mon père m'a fait mettre en prison. Je pense que j'y ai passé six ou sept mois. C'est très flou pour moi, c'est le genre d'endroit où tu perds la notion du temps et de l'espace. Tu n'as aucun contact avec un autre être humain. Ils te ferment les yeux quand tu vas dans ta cellule, ils te ferment les yeux quand ils se mettent à t'interroger pendant des heures. Tu perds complètement le fil des jours.

Tu étais en isolement ?
Oui. Dans une cellule sans fenêtres. C'était de la torture psychologique remettre la jeunesse dans le droit chemin, selon eux. Quand je n'étais pas à l'isolement, je subissais des interrogatoires. Ils me demandaient où j'avais appris ces choses-là. Ces interrogatoires sont pires que les tortures physiques. Ils te disent à quatre heures du matin qu'ils vont t'exécuter. Au final, personne ne vient. Psychologiquement, c'est horrible.

Ils diffusaient des chants religieux et des enregistrements de types qui crient à longueur de journée. Même la construction des cellules est faite pour t'humilier. Les robinets sont presque au niveau du sol, de sorte que pour boire tu es quasiment obligée de lécher le sol.

Ta libération s'est passée comment?
J'étais très mal à l'époque. Ils m'ont mise dans un van, j'en avais plus rien à foutre. Ils m'ont amenée jusqu'à une aire d'autoroute à quelques kilomètres de Téhéran. Ils ont ouvert la portière du van et m'ont jetée dehors. Je ne savais pas s'ils allaient revenir, je ne pouvais pas rentrer chez moi non plus.

J'ai supplié le vendeur d'une petite boutique à côté de bien vouloir me prêter son téléphone en prétextant avoir été volée afin d'appeler mes parents. En réalité, j'ai appelé une église que je connaissais car je savais qu'il leur arrivait de cacher des gens et de les aider à s'échapper. Quelques heures plus tard, ils sont venus me chercher et m'ont conduite à la frontière avec la Turquie.

Et ta mère dans tout ça, elle disait quoi ?
Aujourd'hui, elle s'est séparée de lui et se dit athée. Quand elle m'a au téléphone elle m'appelle « sa fille » mais à l'époque elle n'a rien dit. Je ne m'en remets pas qu'elle soit restée silencieuse. Chacun fait le choix de garder le silence ou de le rompre. En faisant cette photo j'ai choisi de rompre le silence. Oui, je prends des risques et c'est dangereux. Mais je ne veux pas me taire comme l'a fait ma mère.

Je vois. Merci Heidi.

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