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Le bilan après mes études en communication ? Plutôt totalement pourri.

Ce que vous devez savoir avant d'intégrer une école de com' à 6 000 euros l'année.
30.10.15

Aujourd'hui que je suis en âge de travailler, j'ai 149 euros sur mon compte. Hier c'était 212. En fait, d'aussi loin que remontent les premiers choix de vie auxquels on m'a confronté, j'ai toujours vécu plus ou moins comme ça : en sursis.

Botter en touche est l'art des froussards, et je l'ai bien pratiqué. Ça a commencé en première. J'ai choisi ES ou « économique et social », pour éviter l'acné (section S) sans tomber dans la voie de garage (L), puis je suis passé par La Défense, dans une école de commerce, puisqu'il fallait bien faire semblant d'apprendre un métier. Puis évidemment j'ai détesté le commerce. Et je me suis réorienté dans une école de communication à Paris ; c'était relativement proche de ce que je faisais avant et je savais bien que cette nouvelle orientation demandait de ma part – beaucoup – moins d'efforts.

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Car oui, il n'y a pas plus planqué qu'une école de com'. À l'entrée, on vous donne un fascicule de huit ou dix pages qui blablate un schéma de programme scolaire. Et à la sortie, on vous file un beau diplôme pour aller pointer au chômage. Entre les deux, on apprend à travailler précieusement de la matière vide.

L'esbroufe se révèle à chaque cours. Et avant de finir le mois avec mes 149 balles, j'aimerais rassembler ici les souvenirs de quatre années de mascarade qui m'auront permis de prolonger mon bienheureux sursis. Quatre années où l'on n'apprend rien et où l'on découvre à quel point c'est beaucoup. Ceci est à lire comme un test d'orientation gratuit et décevant comme il en existe des tas sur Internet.

Avant d'être de la sinistre magie noire merdique – comme le défend ma coreligionnaire dans son article –, le marketing est avant tout un business à faire tourner. Les écoles, de publicité ou autre, appartiennent en général à des groupes comme la Compagnie de Formation, qui avec son portefeuille de 40 écoles, réalise un chiffre d'affaires de 34 millions d'euros en 2014 d'après le site Societe.com. À moins que le bon compte soit de « 75 millions en 2011 » d'après les dires du patron Philippe Grassaud, comme on peut l'entendre dans la vidéo ci-dessous. À moins que ce soit une autre holding d'écoles privées (Eduservices ?), ou qu'il ne soit pas le vrai patron – ce qui est objectivement tout à fait possible. Reste ses mots, terribles : « on investit toujours dans l'éducation de ses enfants. » L'éducation est en effet un filon sur lequel il est intelligent d'investir.

C'est sans doute la raison pour laquelle j'ai très vite entendu la question « D'ailleurs, que font vos parents ? » pendant l'entretien oral avant d'entrer dans l'école. Il y a toujours un entretien oral avant d'intégrer une école privée et ce face-à-face avec un représentant pédagogique est le dernier moment où l'on n'est encore qu'un « client potentiel ». Et comme vous le savez, le client est roi. L'intimidation est factice, car en réalité il n'y a rien à réussir dans cet entretien. Il suffit de réussir à placer deux mots dans le bon sens et surtout, d'être solvable. Ça, et un examen écrit préliminaire niveau Adibou.

En conséquence de quoi, le niveau de vie des élèves d'écoles privées est largement plus élevé que dans les facultés françaises. Durant ma scolarité, mon école m'a proposé des offres pour acheter à crédit un Mac récent. Soit. Mais surtout, la majorité de mes camarades demeuraient dans la ville la plus chère de France, Paris.

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En école de com', on sait qu'on est à Paris rien qu'en jetant un coup d'œil aux jupes des filles ; celles qui sentent diablement bon dès 9 heures du matin. Rien qu'en froufroutant, elles arrivaient à parfumer des couloirs entiers de leur odeur de fille de riches. Chaque matin, j'observais du coin de l'œil les tenues qu'elles revêtaient sur leurs formes longues et époustouflantes dans des escapades de montée et de descente d'escalier sans contremarche. Dès les premiers cours, ça réveille l'œil de n'importe quel garçon.

Et ce, même s'il n'y en a pas – ou presque. Environ sept personnes sur dix inscrites à mon établissement étaient des filles. Et des filles en train de vivre leurs plus beaux jours. Pendant les soirées BDE, malheureusement, la parité se rétablissait quelque peu ; ces moments étaient nuls.

Dans une école de publicité ou dans une vraie entreprise, on s'en fout de vos idées.

Mon grand malheur dans ma planque, c'est qu'on végétait sur les mêmes choses chaque année, peu importe la porte de la salle de classe. Même en anglais, on apprenait le même vocabulaire professionnel, que j'ai bien oublié depuis. Le cursus se divisait en matières théoriques et en matières pratiques qui, quasiment toutes, consistaient en un « jeu d'entreprise » ou une mission quelconque pour une compagnie fictive ou réelle. Ça tournait en rond comme dans la prison de Midnight Express.

Le reste, plus théorique, invitait à s'ennuyer au contact d'un langage nouveau et dépassé à la fois. En tombant sur un bon mardi, on pouvait découvrir le nom de Théophraste Renaudot, du kakémono et du clean tag. Un pan entier de la poésie du marketing, en gros.

Photo via Flickr

Si j'essaie avec toute ma mauvaise foi de me souvenir de ce qu'il s'est passé en quatre ans de cours, ce qui remonte en premier c'est :

- « Pour une bonne prez' (présentation, donc), faites aussi attention à la manière dont vous vous présentez, vous. »

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- « 80 % de la communication est non verbale. » (ou 50 %, selon les cours)

- « Vous avez mal formulé la problématique. »

- « Quand vous serez en agence, on vous dira… » et j'ai oublié la suite.

Du reste, dans ce programme ponctué de « missions », nous devions présenter une recommandation et un plan de communication devant une assemblée de jurés environ deux à quatre fois par an. On aurait très bien pu imaginer des cours d'imagination mais c'était absent du programme. Dommage que personne n'y ait pensé car un prof qui hurle « C'est de la merde ton idée ! Va bosser et trouve une idée qui est moins de la merde ! » aurait pu faire réfléchir un peu plus loin que la bonne mise en page d'un document PowerPoint.

Parce que, ce qui les intéressait plus que tout, les jurés, c'était la présentation. Tout est histoire de forme en école de communication. Une fois, j'ai présenté un projet d'application mobile pour filmer et générer des GIF animés, puis les partager sur les réseaux sociaux. Quelques mois plus tard, Dom Hofmann et Rus Yusupov ont inventé Vine. Moi je suis resté seul avec mon putain de 8/20.

Les idées, l'école s'en fout parce que la formation est censée être « professionnalisante ». Cela veut dire deux choses.

La première, c'est que dans une école de publicité ou dans une vraie entreprise, on s'en fout de vos idées. D'ailleurs, s'il vous venait une idée suffisamment formidable pour qu'un juré de mission veuille s'en servir, il ne vous devrait rien. Une fois, un ami brillant a présenté une opération qu'on a vue chez l'agence internationale Saatchi quelque temps plus tard. D'autres camarades ont eux, créé la campagne Orange 4G un an avant qu'elle ne soit diffusée ; ils ont eu un peu mieux que 8/20 car ils l'avaient bien présentée.

Photo via Flickr

La deuxième raison qui fait que votre séjour en école de com' est donc une « formation professionnalisante », c'est que vous allez payer pour l'année, et passer la moitié du temps à faire le stagiaire à droite à gauche. Ces phases vont vous faire voir du pays et vous rapporteront quelque chose comme 523 euros par mois. C'est du pipeau bien sûr ; le seul truc professionnalisant dans tout ça c'est que les moins cons vont comprendre qu'il faut vite trouver un CDI et se planquer ailleurs.

Au niveau du temps, les deux premières années passent vite, et pour cause : l'univers de l'école de communication est fascinant. Des filles partout, la promesse de la terre sainte de « l'agence de com' » et la certitude que chaque semaine les professeurs trouveront quelque chose pour simuler un frisson dans la planque. Quand on entre en troisième année, on sait d'avance que le programme ne va pas changer, mais il est trop tard pour trouver autre chose, et il faut rempiler pour deux années. Présentations à la con, vocabulaire anglais habituel, stages. Rien ne changera.

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La faille dans la planque n'existe pas. Ce qui existe, en revanche, ce sont des situations où l'on se rend tellement compte que ce petit jeu est ridicule qu'on va se prendre un peu plus au sérieux – pour faire comme si ça l'était. À la récréation, on tombe sur des conversations qui commencent par des phrases du type : « Qui connaît le mieux les agences de pub sur Paris ? » Puis des discours pris à la volée tels que : « Étienne*, toi tu peux avoir de bonnes infos [prises sur Internet, comme tout le reste] pour l'étude de marché sur les yaourts Michel et Augustin ? Alors oui, c'est bien si c'est toi qui la fais. Oui. Moi je me sens plus sur le media-planning, j'ai bien chiné leurs anciennes campagnes. Des volontaires pour se taper la prez' ? » Parmi vos interlocuteurs, vous en trouverez qui ont déjà enfilé une cravate.

Le système est si intelligent qu'entre le moment où l'on vous demande combien gagnent vos parents et la remise de votre diplôme (où l'on s'entend dire qu'on va à présent « véhiculer les valeurs de l'école »), vous resterez avec ce sentiment de devoir quelque chose, toujours. Si les élèves se prennent déjà au sérieux, l'école n'a pas besoin d'en faire des caisses. On se crée chacun son petit plan de carrière, à partir de la matière vide qu'on nous donne. Moins il y a de choses à apprendre, moins il y a à connaître, plus on rêve. Ça rend accroc. Le génie, c'est que la planque ne chavirera jamais. Les élèves aiment trop surestimer leur importance.

Photo via Flickr

Au bout d'un moment, cette condescendance généralisée a pris des proportions telles que je me suis mis à avoir du mal à supporter leur pédanterie à tous – la mienne comprise. Le pire se trouve sans doute caché dans cette histoire : c'était une journée normale de 3 e ou de 4e année. Serge est arrivé en retard de 30 minutes, comme à son habitude depuis deux ans, mais en dépit de ses mauvaises performances scolaires, il – ou plutôt sa famille – payait, alors il restait (contrairement à mon pote Kevin, viré en 2 e année à cause d'un trimestre impayé et d'une moyenne de 9,88/20). Le cours avait commencé, et mon prof préféré, toujours bourré, animait sa matière dont j'ai oublié l'appellation avec l'humour que le whisky lui conférait. Le prof, assis en tailleur sur une table, a fait une blague à Serge. Une blague un peu minable, du genre « t'es en avance aujourd'hui », et la classe a souri poliment. Et puis dans ce silence qui suit toujours les mauvaises vannes, le prof a laissé s'échapper un énorme pet. Un pet fatal.

Les élèves n'ont pas réagi sur le moment. La moitié séchait, et l'autre moitié, comprenant que ce qui était drôle et triste ici n'était pas le pet mais le péteur, a préféré rapporter l'événement à la direction pédagogique une fois le cours terminé. Ces putains de sales balances.

Le prof s'est fait virer. C'était un escroc. Il avait joué dans des groupes punk dans les années 1980, avait même fait la première partie d'Orchestre Rouge ou d'un truc comme ça, mais n'avait pas les qualifications pour enseigner, même s'il savait bien faire entrer des concepts dans la tête des élèves. C'était l'un des premiers mecs du multimédia en France, période Ubisoft. Son haleine fétide et son air de lâcher prise avaient joué contre lui, notamment à cause des sales balances. Ç'en fut fini.

Le même jour, mon deuxième prof préféré nous a expliqué comment faire une arnaque au leasing en proposant des concepts publicitaires bidons à des PME. On a eu ce prof-là jusqu'au bout. Beaucoup de mes amis se sont retrouvés au chômage après l'école, avec un job débilitant ou dans une nouvelle école, une nouvelle planque.

Et moi je continue à ne pas décider ce que je ferai de ma vie. La fin de mois va être sèche. C'est de ma faute de mauvais élève. À ne rien choisir, on a les problèmes qu'on prévoit.

*Tous les prénoms ont été changés.