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Merde, Didier Lestrade est en procès

Joseph Macé-Scaron réclame 100 000 euros à notre pédé préféré

Il y a deux ans, nous avions interviewé Didier Lestrade dans le magazine. Pour ceux qui auraient du mal à situer, c'est lui qui a fondé Act Up, Têtu et tout un tas d'autres trucs que vous ne connaissez pas si vous aimez les filles. Avec lui, nous avions parlé de house music, de son jardin et de pourquoi il avait décidé de s'exiler de Paris pour vivre enfin loin des connards avec lesquels il était obligé de travailler. À l'époque, nous étions aussi revenus avec lui sur ses brillants débuts dans le journalisme, avec Magazine, peut-être le meilleur truc en papier glacé jamais sorti en France.

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Jeudi dernier, alors que tout semblait aller bien pour lui – du moins, si l'on se fie à ses 20 000 posts Facebook quotidiens et au flot continu d'informations postées sur son site minorites.org – on lui a annoncé que Joseph Macé-Scaron, directeur adjoint de Marianne, lui intentait un procès pour « atteinte à la vie privée ». Et réclamait 100 000 euros, soit beaucoup d'années de salaire, tout ça à cause d'une phrase un peu ambigüe figurant dans le dernier bouquin de Lestrade, « Pourquoi les gays sont passés à droite ». On a demandé à Didier comment il s'était retrouvé dans un tel merdier.

VICE : Hey Didier, comment ça va en Normandie malgré toutes ces emmerdes ?

Didier Lestrade : L'homme que j'aime m'a quitté à Pâques, je me suis cassé la jambe le mois dernier et là j'ai le premier procès de ma vie – tout va bien ! Cette 54ème année de ma vie n'a rien à voir avec le Studio 54 pour l'instant !

Tu pourrais me résumer l'histoire depuis le début ? Je n'ai pas tout capté, pour être honnête.

Eh bien, j'ai su que le Seuil, les éditeurs de mon livre « Pourquoi les gays sont passés à droite », avaient reçu une assignation le jour même de sa sortie, le 26 mars dernier. Nous en avons parlé avec mon éditeur, j'ai expliqué que bien sûr, mon intention n'était pas de révéler quoi que ce soit sur Joseph Macé-Scaron, que tout ceci était dans le contexte du bénéfice des trithérapies dans le Sida, bénéfice qui est évident, scientifiquement, pour les personnes séropositives et les personnes séronégatives.

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Bien sûr. Tu as réagi tout de suite, j'imagine.

J'ai immédiatement rédigé un argumentaire que j'ai envoyé à mon éditeur, à sa demande, pour expliquer mon point de vue en direction des avocats de Macé-Scaron. Aucune suite. J'ai fini par espérer que ça n'irait pas plus loin. Et puis j'ai reçu cette assignation à mon réveil, jeudi dernier.

Horrible. C'est donc Macé-Scaron en personne qui a porté plainte contre Le Seuil, ton éditeur ?

C'est bien Macé-Scaron qui attaque mon éditeur et réclame 100.000 euros à verser à AIDES, puis 5000 euros pour publier le résultat du jugement dans la presse de son choix, plus 5000 euros pour je ne sais pas quoi.

Qu'est-ce qu'il te reproche, exactement ?

Macé-Scaron pense que j'ai voulu l'outer en tant que séropositif mais cela n'a jamais été mon intention. Je n'ai jamais voulu révéler l'état de santé de qui que ce soit dans ce livre. J'ai des ennemis politiques mais je ne fais pas d'outing – ça se saurait car les lois défendant la vie privée sont très puissantes en France. Je ne connais ABSOLUMENT pas le statut sérologique de Macé-Scaron. Je m'en fiche d'ailleurs. S'il ne veut pas qu'on aborde ce sujet – et qu'on préserve sa vie privée –, faire un procès si retentissant n'est pas le meilleur moyen.

Tu as eu des nouvelles de la part du Seuil, du coup ?

Je n'ai aucun contact avec eux depuis trois mois. Je viens juste d'avoir de leurs nouvelles et, apparemment, Le Seuil reste à nos côtés mais je n'ai pas encore la confirmation de tout ça. J'ai toujours eu de bons rapports avec eux, la publication s'est bien déroulée du début à la fin, pas un seul accroc. Et donc, personne n'avait remarqué ce passage dans le livre, ni eux, ni le service juridique qui, comme pour tous les livres, contrôle chaque ligne. S'il y a une erreur ici, elle n'est pas de mon côté. Je n'ai jamais voulu outer Macé-Scaron. Mon point dans le passage était de dire qu'il avait profité, comme tout le monde, de l'avancée des trithérapies.

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Ouais.

J'aurais du l'expliquer d'une meilleure manière car pour moi c'est une évidence, mais dans ce cas, l'éditeur et le service juridique étaient là pour corriger le tir. J'obéis toujours à ce que m'indique le service juridique. J'ai publié sept livres, je sais comment ça marche.

100 000 euros représente énormément d'argent. Penses-tu que Macé-Scaron exige réellement une telle somme ou est-ce plus une affaire de « symbolique » afin de « marquer le coup » ?

C'est de l'intimidation, c'est évident. C'est un procès politique ; tout ce qui va avec est toxique. Si on veut m'écraser, c'est le meilleur moyen. Mais je ne payerai rien pour une faute que je n'ai pas commise. Je suis au chômage depuis quatre ans, je suis tricard chez beaucoup de médias parce que je ne suis pas dans le moule LGBT-PS-républicain – je paye assez cher mes convictions politiques comme ça. Je n'ai pas un sou devant moi, 100 000 euros c'est une somme que je n'arrive pas à imaginer de toute manière.

Tu ne trouves pas que tes théories à propos des « hautes sphères » gay abordées dans ton livre sont parfaitement illustrées par ce procès injuste et – soyons francs – complètement débile ?

Faire ça à la veille de la Gay Pride, oui, de nombreuses personnes ont trouvé ça déplacé. Macé-Scaron n'a jamais été un leader gay, ça ne l'intéresse pas d'ailleurs, mais faire ça au moment de la Marche des Fiertés, c'est un peu comme quand DSK demande à Nafissatou Diallo un million de dollars en dommages et intérêts le jour de la formation du gouvernement Hollande. C'est comme Banier avec le SDF. C'est quoi ce sens du timing ? Je crois que tout ça montre l'énorme écrasement de la pensée dans ce pays, toutes les personnes qui ont un avis un peu original se trouvent détruites par des procès. Je ne suis pas le seul, c'est comme l'affaire Denis Robert, comme Adlène Hicheur du CERN, des histoires très étranges. Même Stéphane Hessel !

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Que faire pour arrêter tout ça, alors ? J'ai l'impression que personne ne parle de l'affaire, ce qui est étonnant dans la mesure où elle oppose deux « figures » gay médiatiques.

Pour l'instant, je prépare ma défense avec mes avocats. On va faire grandir le buzz. Après, j'ai beaucoup d'amis qui proposent de me soutenir. Pour l'instant, il faut les retenir. Pas besoin d'aller dans l'insulte. Le domaine sur lequel ils m'attaquent, c'est le Sida, les trithérapies, c'est mon engagement depuis 25 ans – contre le leur. Le sida est mon terrain, sûrement pas celui de Macé-Scaron. S'ils veulent vraiment m'affecter sur ce terrain-là, ils vont avoir du mal, je suis solide comme un roc. Et je sais mordre quand il le faut. Je sais écrire. Je produis tout le temps. Je n'ai rien d'autre à faire que me battre et j'ai tout le temps. Après 25 années de séropositivité, je n'ai rien à perdre.

Quel est le type de relations que tu entretenais avec Macé-Scaron avant l'affaire ? Tu le connais – et bien – depuis longtemps, j'imagine.

Non, on ne s'est jamais rencontrés. Je ne suis pas du tout de son bord politique. Quand j'ai commencé à lui envoyer des piques à travers des articles dans Minorités, il m'a envoyé un jour un message du genre « Tu veux qu'on parle ? »

Ah, ah. Vénèr.

Moi, je n'ai pas envie de perdre mon temps à parler à des adversaires. Je leur écris. Je suis transparent. Je n'ai rien à cacher. Je suis comme dans mes textes. J'ai décidé, il y a bien longtemps, de m'exposer totalement pour être au maximum de la franchise. Je suis indépendant. Et je suis un leader, même si ça étrangle certains, car il n'y a pas une seule personnalité gay en France qui soit aussi ouverte sur ce qu'elle est, sur Internet, sur Facebook, sur Twitter, sur Tumblr, qui est mon vrai journal. Ce n'est pas de l'exhibitionnisme, c'est cette idée militante selon laquelle on peut être très franc en tant que gay et tout signer sous son vrai nom. Je suis contre le secret. Je suis pour l'exemple gay. Je suis l'exemple de ce que beaucoup font à l'étranger.

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Toi qui avais fui Paris pour te retrancher loin de l'agitation médiatique, quelle leçon tires-tu de toute l'histoire ?

Je n'ai pas de leçon à en tirer, ça ne fait que commencer. S'ils trouvent un moyen de m'écraser, j'aurai une leçon. S'ils échouent, ce sera une autre leçon. C'est une épreuve politique, il faut le voir comme ça.

Qu'est-ce que tu t'apprêtes à faire, cette semaine ? Continuer à faire ton jardin en attendant que ça se calme ?

Je prends les gens en qui j'ai confiance, point final. Mon jardin, je peux à peine y aller ; j'ai toute la jambe dans le plâtre, jusqu'en haut de la cuisse, super pour cet été ! Je continue comme d'habitude, j'écris, je lis, je regarde des films à la télé avec des explosions, j'ai beaucoup aimé The Immortals l'autre jour, et je dois donner plusieurs articles à des sites Internet qui commencent à me demander des trucs. Et je skype avec mon ex parce qu'il est gentil.

Cool. Un dernier truc ; je suis passé près de la Gay Pride samedi et outre les chars qui crachaient du Fatman Scoop et du Rihanna à burne, j'ai constaté que des mecs éclatés, nageant dans leur vomi, jonchaient les rues attenantes au défilé. C'était les Fêtes de Bayonne, avec plus couleurs et de plumes. En ces temps de tout-législatif (mariage gay, droit à l'adoption), penses-tu que le dernier rêve gay – avoir le droit de se comporter en gros beaufs, comme les autres – est en passe de se réaliser ?

Ah elle est bonne ! Il y a une blague classique de la grande époque d'Act Up où un ami avait proposé en réunion une idée super beauf pour le défilé et je m'étais exclamé « Ah ça y est, les pédés beaufs ! » Et cet ami s'était retourné, m'avait cloué le bec en disant devant tout le monde « Mais Didier on a le DROIT d'être beauf ! » Et ça a été réglé en 5 minutes. Oui, les gays ont le droit d'être beauf, c'est tout le sujet des papiers drôles de Patrick Thévenin ou même de Loïc Prigent ; on est passés à un plaisir de se vautrer là-dedans. Des fois ça peut être super amusant et je crois que c'est bien que les gays se retrouvent vautrés comme des gros Basques de Bayonne, y'a un côté « dude » que je trouve super sexy en plus.

Ah, ah. Merci beaucoup Didier, et bon courage pour la suite des événements.