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Culture

De l’art de critiquer Christopher Nolan

Un commentaire des commentaires fous parus suite à notre critique négative d'« Interstellar ».
13 mai 2015, 5:00am

« Faut l'euthanasier le mec qui a écrit cet article il est au bout de sa vie »
« Sale chien galeux d'hipster »
« Vous méritez des cartouches de chevrotine dans les roues de vos fixies lancés a pleine vitesse »
« Rends-toi service va te pendre »
« Enterrez-les vivants ! »
« Putain de damn jsui choquer four toi un glock dans ton meilleur anus et appuis sur la détente hipster »
« Allez vous faire enculer »
« Prout. »

Voilà un petit florilège issu des centaines de commentaires croquignolets suscités par la publication de notre dernière rubrique Le DVD est décédé qui s'ouvrait le mois dernier sur une critique négative d' Interstellar de Christopher Nolan. Comme l'ont bien remarqué plusieurs commentateurs, c'est clair que ça nous fait bien marrer de susciter des réactions quand on débine des trucs dont on sait pertinemment qu'ils ont leurs fans hard-core – du côté du public comme de la critique. On aurait pu tout aussi bien défoncer Timbuktu, François Ozon, ou Ken Loach, mais comme me le faisait remarquer un pote, ce serait un truc à faire éventuellement sur Copains d'avant, pas sur VICE.

Il faut tout d'abord savoir que l'on ne se force pas. On trouve réellement très surestimés, voire tout moisis les P'tit Quinquin, Grand Budapest Hotel, Mommy ou Interstellar. En revanche, on n'avait pas pris la pleine mesure du déluge de haine qui allait s'abattre sur nous en nous attaquant à Saint Nolan. On fait ça depuis des plombes sur l'antenne de Canal B et on n'avait jamais été inquiétés plus que ça. Là, on a plutôt eu l'impression d'avoir caricaturé Mahomet.

Attention, on ne se plaint pas. On trouve ça trop drôle pour ça. On pense même que c'est quelque part rassurant de voir qu'un film peut encore susciter autant de passion. En revanche, la nature des réactions est, elle, carrément inquiétante.

Rassurant car, on sent bien que depuis un bon paquet de temps, le Cinéma en tant qu'Art n'intéresse plus grand monde. Tout le monde voit un paquet de films certes, mais comme le dit très bien le journaliste et auteur Jean-Baptiste Thoret, le « Cinéma n'est plus un espace commun », où l'on échange et s'écharpe. Les cinéphiles sont de moins en moins nombreux.

Quant à la critique de Cinéma, soyons optimistes et disons juste que qu'elle traverse une crise assez conséquente. Avec l'essor du Net, la fameuse punchline de Truffaut, « chacun a deux métiers, le sien et critique de Cinéma » n'a jamais été aussi vrai (si on met de côté les 3 millions de chômeurs, évidemment). Les Cahiers du Cinéma tirent la langue à 20 000 exemplaires par mois, et la plupart des revues culturelles généralistes ont vu leur pagination dédiée à la critique se réduire peu à peu au profit d'articles contextuels, ou de dossier. Idem pour la presse quotidienne, et ne parlons pas de la télé et de la radio. Quant à l'édition de livre de Cinéma, elle est quasiment au point mort.

Évidemment, on trouve encore de bons textes critiques, mais en France, ça se passe plutôt dans les marges (majoritairement le Net donc, où de jolies fleurs éclosent parfois sur un tas de purin), et plus tellement au centre. Il est loin le temps où une critique négative d' Amélie Poulain suscitait quasiment un débat national. Donc c'est plutôt rassurant qu'un film puisse encore sidérer une masse de gens au point que toute attaque contre celui-ci déclenche un immense branle-bas de combat, aussi flippant soit-il.

Ceci exclut de prendre en compte les arguments à charge dans la critique, mais aussi de constater qu'on dit plutôt du bien d'un autre film de Nolan dans la notule suivante (AUCUN commentaire à ce sujet).

Flippant, car les attaques contre notre petit texte ne le sont jamais contre les trois pauvres arguments (peu étayés on en convient, ce sont des notules) que nous apportons, mais se résument à des procès d'intention. Et ce qui est drôle, c'est qu'on nous balade d'un bout à l'autre du spectre culturel. Un coup, on est les parangons du journalisme « à la NRJ12 » ou à la Jean-Pierre Pernaud. Un autre, on est des petits snobinards hip à « l'air suffisant, comme seul un fils de bourge qui veut se donner un style de rebelle peut avoir ». Donc, un coup on est des bourrins qui ne peuvent apprécier la poésie et la profondeur du chef-d'œuvre de Nolan (« Peu être que Godzilla est plus de ton genre ou les films de dolph lungrend »), un autre, on est des intellos fans de cinéma d'auteur « deux-pièces-cuisine », qui se pincent le nez devant le dernier blockbuster impérialiste américain – « Ils préfèrent sucer des réalisateurs inconnus qui font des films indépendants sur l'Iran ».

Dans tous les cas, on est catalogués comme étant des « haters » , et l'article est perçu immédiatement comme un gros troll. Ceci exclut, tout à la fois, de prendre en compte les arguments à charge dans la critique, mais aussi de constater qu'on dit plutôt du bien d'un autre film de Nolan dans la notule suivante (AUCUN commentaire à ce sujet). Et surtout, qu'on ne déboulonne qu'un seul film sur les cinq traités dans notre rubrique, ce qui fait quand même de nous des mecs plutôt sympas.

D'autant qu'en définitive, la partie sur Interstellar n'est même pas si méchante que ça. Beaucoup moins d'ailleurs que certaines critiques émises lors de sa sortie en salles, le film ayant reçu un accueil critique et public largement moins unanime que celui rencontré par Inception (qui est pourtant un bien pire film, soit dit en passant).

En dehors de l'idiocratie prégnante chez les commentateurs 2.0, il y a sûrement plusieurs explications à ce déluge de haine. Chez VICE, on sait déjà qu'on s'attire particulièrement les commentaires haineux, alors, y occuper la place de critique de Cinéma, c'est la double peine garantie. Corollaire de la crise de la cinéphilie, la critique de Cinéma est immédiatement suspecte de snobisme, de populisme, de copinage et de parti pris (elle l'a parfois cherché, ceci dit). En faire dans VICE, c'est donc une présomption de culpabilité directe. On est « un bobo parigot qui écrit pour les Parigots », « un consanguin intra-périph » et ce, même lorsqu'on n'a pas foutu les pieds à Paris depuis des années.

Évidemment le titre de l'article, « Interstellar est le seul DVD que vous devriez éviter à tout prix » l'inscrit dans une logique purement prescriptive, de type : si t'es cool, n'achète pas Interstellar, mais chope Howard The Duck à la place – ce qui est objectivement absurde, et qu'aucune personne sensée n'est en mesure de prendre au sérieux. De même le génial intitulé du post Facebook, dont nous ne sommes pas l'auteur ( La question n'est pas de savoir si Interstellar est l'un des pires films de la décennie. Il l'est. La question c'est : pourquoi ça vous ennuie autant qu'il le soit ? ) y est sans doute pour beaucoup.

Nolan est aujourd'hui quasiment seul à boxer dans la catégorie du blockbuster d'auteur. Il est l'un des rares réalisateurs à réussir à réunir quelque 200 millions de dollars sur son nom propre.

Mais la dimension provocatrice est propre à l'histoire de la cinéphilie. D'habitude, elle suscite en réaction un véritable argumentaire, pas exclusivement des invitations à se pendre. Ou la sempiternelle remarque sur les goûts et les couleurs qui ne se discutent pas. Ou encore le génial : « facile de critiquer derrière son écran ! » Ajoutons que la même éditorialisation sur n'importe quelle comédie française moisie, ou des cibles faciles de type Twilight ou Hunger Games n'aurait fait tiquer personne. Il y a même des chances que cette sombre histoire de goûts et de couleurs ne serait même pas apparue dans les commentaires. Mais lorsqu'on décide de s'attaquer à Wes Anderson, Xavier Dolan, ou au P'tit Quinquin, objets culturels valorisés, ça passe moins bien. Et Interstellar, c'est, de fait, encore pire.

Car Nolan est aujourd'hui quasiment seul à boxer dans la catégorie du blockbuster d'auteur. Il s'agit en effet de l'un des rares réalisateurs à réussir à réunir quelque 200 millions de dollars sur son nom propre, et non pour des films adaptés d'univers préexistants ( Inception et Interstellar). À défaut de films véhiculant une marque déjà identifiée (les innombrables franchises, remakes, et suites qui sont devenus la norme à Hollywood), la stratégie de la Warner a été de transformer Nolan en une marque en elle-même. Rien de bien nouveau sous le soleil, sauf qu'en ce moment c'est particulièrement rare. Tim Burton est également une marque et a d'ailleurs renoncé depuis belle lurette à être un auteur. Spielberg pourrait l'être, mais il a lui-même du mal à soulever les fonds nécessaires à certains de ses projets. En gros le fait que Nolan soit une exception indique bien que ça va pas fort à Hollywood (un superbe podcast sur le sujet).

Chaque nouveau film du bonhomme conjugue donc la force de frappe publicitaire du blockbuster, ainsi que la force de frappe médiatique (ses films font « événement » auprès de tous les médias). Si on ajoute à ça l'ambition manifeste des thématiques déployées, et la complexité des concepts sur lesquels repose leur dramaturgie, et une certaine générosité graphique, on a alors en face de nous le dernier exemple de super-auteur également entertainer soi-disant génial. L'attaquer, c'est attaquer le Cinéma en son entier. C'est-à-dire s'attaquer à l'Art et au Divertissement industriel blindé de thunes, à une époque où l'on a rarement les deux à la fois dans le même film.

En gros, Interstellar est à l'intersection de « Oui-Oui la girafe fumeuse de weed », et un film sur « une amourette qui finit mal entre une prostituée séropositive et un tétraplégique bulgare », deux films imaginaires que nos commentateurs nous soupçonnent de « kiffer ».

Alors encore une fois, désolé les gars, mais Interstellar ne sera jamais le classique instantané que vous aimeriez qu'il soit. Et qui sait, peut-être qu'au fil des visionnages, vous finirez par distinguer le moteur de deux chevaux sous le capot de la Limousine. Pour l'heure, nous vous laissons dignement afin de « postuler à Télérama » et peut-être, « écrire des paroles pour Fauve ».

Les mecs du Cinéma est Mort sont sur Twitter.

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