Crime

Un youtubeur utiliserait le coronavirus pour escroquer ses abonnés

Brian Rose a récolté près d'un million de dollars pour financer une plateforme de « liberté d'expression » où il donne la parole à des théoriciens du complot.
19 juin 2020, 7:21am
brian rose london real
Illustration : Dan Evans 

Le 7 avril, YouTube a retiré une interview mise en ligne par la chaîne London Real. Dans la vidéo, le célèbre théoricien du complot David Icke affirme que le coronavirus n'existe pas. Selon lui, les radiations 5G sont responsables des épisodes hypoxiques dont souffrent les patients atteints du Covid-19, cette nouvelle maladie que les experts s'efforcent encore de comprendre.

Deux jours plus tard, l'Ofcom, l'autorité régulatrice des télécommunications au Royaume-Uni, a lancé une enquête après que des parties de la même interview ont été diffusées sur la chaîne de télévision London Live. Brian Rose, fondateur de London Real, a saisi l'occasion, en ralliant sa « London Real Army » à une manifestation de résistance contre les monstres de la Silicon Valley et ce qu'il considère comme une censure injuste.

Plus tard dans le mois, une campagne de crowdfunding a été lancée, avec un objectif de 100 000 dollars, pour financer une « Digital Freedom Platform » (DFP) qui hébergerait les vidéos que YouTube pourrait censurer. Soit dit en passant, ce service est déjà fourni par des sites comme BitChute et BitTube, qui se présentent comme des alternatives à YouTube en matière de liberté d'expression et qui autorisent des contenus d'extrême droite et des théorie du complot.

Quelques jours plus tard, la campagne de Rose s'est intensifiée et l’objectif est passé à 500 000 dollars. Les premiers 100 000 dollars financeraient la diffusion en streaming d'un nouvel entretien avec Icke sur DFP. Selon la page des dons, 200 000 dollars supplémentaires permettraient de couvrir un nombre indéterminé d'interviews supplémentaires, et 200 000 autres dollars (« La phase 3 ») permettraient de financer le développement d'une nouvelle « plate-forme en blockchain » non spécifiée.

« Après la pandémie, la chaîne s'est concentrée sur la désinformation à propos du coronavirus pour satisfaire l'appétit d'un nombre croissant d'amateurs de conspiration »

Alors que la campagne de financement prenait de l'ampleur, certains ont commencé à s'interroger sur la validité de DFP et sur la nécessité même de son financement, puisque London Real dispose déjà d'un site où ses interviews sont hébergées. Un certain nombre de commentateurs ont demandé à Rose de révéler exactement comment l'argent sera utilisé, même si au départ, ils étaient extrêmement minoritaires. Dans un affront à la liberté d'expression, certaines des voix les plus fortes ont été tout simplement bloquées. J'ai demandé à Rose pourquoi il ne laissait pas ses opposants s’exprimer, mais mon mail est resté sans réponse.

Dans une autre hypocrisie apparente, DFP se réserve le droit de retirer tout contenu qu'il « juge offensant, illégal, menaçant, diffamatoire, obscène ou autrement répréhensible », conformément à ses conditions générales – une décision qui est à sa seule discrétion.

Mais le succès de la campagne a été tel que deux nouvelles phases ont été rapidement ajoutées, portant l'objectif à 750 000 dollars d'abord, puis à un million de dollars. Cet argent supplémentaire a été affecté au lancement d'une application pour accompagner DFP, ainsi qu'à un fonds juridique pour payer un procès contre YouTube devant « la Cour de l'UE » pour violation de la liberté d'expression de London Real.

Sur sa chaîne London Real, Brian Rose a interviewé des invités allant de Gary Vaynerchuk, pionnier du marketing numérique et des réseaux sociaux, à « Iceman » Wim Hof, maître néerlandais de l'endurance qui figure dans un documentaire VICE de 2015.

Aux débuts de la chaîne, les interviews dépassaient rarement les 10 000 vues, les bases ésotériques prévisibles des médias alternatifs – comme l'ayahuasca, les cryptomonnaies, les arts martiaux et la maîtrise de soi – étant le territoire commun. Mais après la pandémie, la chaîne s'est concentrée sur la désinformation à propos coronavirus pour satisfaire l'appétit d'un nombre croissant d'amateurs de conspiration. Depuis l'interview interdite de Icke, London Real a organisé des entretiens avec des personnalités comme le Dr Andrew Kaufman et le Dr anti-vaccin Rashid Buttar, qui réfutent tous deux le récit officiel sur le coronavirus.

Tout comme David Icke, Rashid Buttar, un partisan de la controversée « thérapie par chélation », a répandu l'idée que la 5G, qui n'est pas un nouveau virus, joue un rôle dans la chute des niveaux d'oxygène des individus à des niveaux mortels. Il n'y a absolument aucune preuve pour avancer cela. Un éventail de pays n'ont pas encore déployé l'infrastructure 5G et souffrent encore de l’épidémie, alors qu'au moment où nous écrivons ces lignes, la Corée du Sud, qui a l'un des déploiements 5G les plus avancés au monde, n'a enregistré que 280 décès dus au coronavirus sur une population de plus de 51 millions d'habitants. Buttar a également appelé les gens à sortir et a affirmé que, loin d'être inondés de personnes infectées, les hôpitaux sont simplement « désœuvrés ».

Kaufman, psychiatre de formation, affirme que le dépistage du coronavirus permet de détecter la présence d'exosomes, des vésicules qui jouent un rôle essentiel dans le transport du code génétique entre les cellules. Cela, dit-il, entraîne de faux positifs et donne l'impression qu'il existe un virus répandu qui, en réalité, n'existe pas. Il va même jusqu'à se demander si les virus provoquent vraiment des maladies, et donc, si les maladies peuvent même être contagieuses.

Aucun des intervenants n'a été contesté par Rose quant à la crédibilité de ses propos, que ce soit par ignorance ou par choix. C’est vrai : pourquoi laisser la vérité se mettre en travers d'une bonne histoire, ou, plus important, d'une collecte de fonds d'un million de dollars ?

london real digital freedom platform

Capture d'écran via londonreal.tv

L'objectif de financement de Rose a finalement été atteint. Sur plus de 1,1 million de dollars collectés, 300 000 dollars ont été dédiés aux interviews, et la moitié de cette somme a déjà été dépensée. La plus onéreuse de ces interviews était un livestream avec David Icke, intitulé « Rose/Icke III ».

Dacast, la plateforme sur laquelle la vidéo est hébergée, n'a pas répondu à ma demande de commentaires. Le « Digital Platform Freedom Fund » est toutefois plus controversé que l'utilisation des recettes associées à DFP. La page des dons indique que ces 250 000 dollars seront utilisés pour porter une plainte contre YouTube devant « la Cour de justice de l'UE ». Malheureusement pour Rose et pour ceux qui ont fait des dons, une telle plainte est probablement impossible.

« Un individu ne peut pas poursuivre une société privée devant la Cour de justice de l'UE ou la Cour européenne des droits de l'homme, qui n'est pas en fait une institution de l'UE. Ni l'une ni l'autre ne traitent de litiges purement privés, explique Marko Milanovic, professeur de droit international public à l'université de Nottingham. La seule façon de poursuivre YouTube est d'engager une action privée dans un pays spécifique pour, par exemple, rupture de contrat. Mais cela ne s'appliquera pas ici pour diverses raisons. »

« La diffusion délibérée de fake news pendant une pandémie peut causer des dommages. Les manifestants anti-confinement aux États-Unis et au Royaume-Uni ont été encouragés par des conspirations en ligne, et se sont rassemblés, augmentant ainsi le risque de transmission »

Milanovic ajoute qu'une affaire devant les tribunaux britanniques ne tiendrait pas la route, car YouTube, une société privée, ne fait qu'appliquer ses conditions générales et n'a assumé aucune obligation contractuelle de publier les vidéos de quiconque ou de faire connaître les opinions de quiconque. Elle peut donc retirer les contenus qu'elle juge répréhensibles.

Rose, de son côté, dit avoir demandé un avis juridique et estime que les entreprises technologiques privées ne sont ni plus ni moins que des services publics et devraient donc être soumises aux mêmes règles que les gouvernements en ce qui concerne la protection de la liberté d'expression, citant l'article 10 de la Convention européenne des droits de l'homme. Rose est un partisan de la parole libre. Mais la liberté d'expression, comme toute liberté civile, est en équilibre avec le mal qu'elle peut causer.

La diffusion délibérée de fake news pendant une pandémie peut causer des dommages. Les manifestants anti-confinement aux États-Unis et au Royaume-Uni ont été encouragés par des conspirations en ligne, et se sont rassemblés, augmentant ainsi le risque de transmission. Mais le critère du préjudice est un principe que Rose et ses partisans semblent ne pas comprendre ou, pire, choisissent d'ignorer.

Dunja Mijatović, la Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, a expressément mis en garde contre la possibilité que les gouvernements exploitent les interdictions générales de la désinformation comme un moyen de supprimer le journalisme basé sur les faits, qui n'a jamais été aussi vital qu’en ce moment. Un exemple concret : la suppression de la liberté d'expression en Chine a joué un rôle essentiel dans la propagation du coronavirus, les professionnels de la santé ayant été réduits au silence au début de l'épidémie. Mais, selon Mijatović, des mesures proportionnées sont nécessaires pour lutter contre les informations fausses et potentiellement nuisibles sur le coronavirus, qui peuvent entraîner la panique, des troubles sociaux, et même nuire à la santé physique des individus.

On peut se demander pourquoi London Real a lancé le crowdfunding en premier lieu ; après tout, la chaîne a eu assez de succès pour s'étendre au mentorat grâce à ses cours de business, annoncés comme offrant aide et conseils aux entrepreneurs en herbe qui cherchent à développer et à commercialiser leurs idées.

Pourtant, bien que Rose soit passé du statut de courtier en produits dérivés de la City à celui de gourou autoproclamé de l'entrepreneuriat, son entreprise ne semble pas avoir les moyens de financer ses ambitions douteuses en matière de liberté d'expression, ni même d'être financièrement autonome.

Les derniers comptes déposés pour Longstem Limited, la seule société active enregistrée au nom de Rose, font état de dettes importantes. Au cours de l'exercice financier se terminant en décembre 2018, l'entreprise avait des dettes brutes de plus de 374 000 dollars, et a enregistré une perte d'un peu plus de 126 500 dollars, selon les documents déposés auprès de la Companies House en novembre 2019. L'année précédente, elle avait perdu 174 000 dollars. La dernière fois que Longstem a fait des bénéfices, c'était lors de sa première année, en 2016, où elle a réalisé un chiffre d’affaires de 15 914 dollars.

L'école de commerce de London Real facture 3 000 dollars pour ses cours, et jusqu'à 10 000 dollars pour l'accès au « cercle intérieur ». Mais le programme a laissé un certain nombre de clients insatisfaits, ces derniers cherchant à se faire rembourser l’intégralité des frais. Les plaintes portent notamment sur de fausses promesses et des publicités trompeuses, l'exploitation de personnes qui n'avaient pas les moyens de suivre les cours et le non-respect de la garantie de remboursement de 60 jours promise.

Un total de vingt plaintes contre Rose et son programme ont été publiées sur Scamguard, un site où les consommateurs peuvent « partager leurs expériences concernant les activités suspectes ou trompeuses d'organisations et de particuliers ». Tous les avis font état de dommages pécuniaires pouvant atteindre, voire dépasser, 3 000 dollars. Dix-huit de ces plaintes sont marquées comme non résolues. « Le contenu des cours est une blague et n'a rien à voir, même de loin, avec la formation commerciale », lit-on dans un commentaire. Un autre déclare : « Non seulement, j'ai perdu mon argent, mais j'ai aussi perdu ma réputation d'homme d'affaires dans ma communauté locale d'entrepreneurs. »

Beaucoup affirment qu'ils ont été encouragés à enfreindre le RGPD, la législation européenne sur la protection des données. « J’ai signé pour un programme de marketing web, lit-on. J’ai complété 100% du travail assigné. Pour y parvenir, j’ai dû envoyer des spams, violer les lois européennes sur la protection des données et inciter ma famille à m’acheter des produits. J'ai essayé à plusieurs reprises de récupérer mon argent dans les 60 jours suivant le cours et je n'ai reçu aucune réponse avant l'expiration de ces 60 jours, puis on m'a dit qu'il était trop tard. » Les étudiants déplorent également un système pyramidal qui demande finalement peu de temps ou d'intervention de Rose lui-même.

Le dimanche 3 mai a lancé le compte à rebours de « Rose/Icke III », l'événement tant attendu par les partisans de London Real. Il a été présenté comme « le plus grand livestream de l'histoire de l'humanité ». Rose a filmé un préambule affirmant qu'il craignait pour la sécurité de son interlocuteur et qu'il prenait des précautions en filmant l'interview dans un « bunker secret » pour éviter toute interférence du gouvernement.

Pour chauffer le public, l'émission a été précédée d'une des premières interviews d'Icke pour London Real. Publiée pour la première fois deux semaines auparavant, Icke était assis en face de Rose, vêtu d’un pull bleu. Mais dans un faux pas apparent, les premières minutes de l'interview préenregistrée montraient un symbole « Live » dans le coin inférieur gauche de la vidéo. Quelques instants plus tard, le symbole a été retiré, apparemment pour empêcher un public plus observateur de se demander comment une interview datant d'il y a quinze jours pouvait être retransmise en direct.

Puis, après quelques difficultés techniques, « Rose/Icke Part III », aka « le plus grand livestream de l'histoire de l’humanité » a commencé. Icke, qui, par un heureux timing, avait fait supprimer sa chaîne YouTube la veille, ajoutant au suspense et au drame, a de nouveau été mis à contribution pour dire à un public de plus de 1,3 million de personnes que le coronavirus n'existe pas.

Après l'interview, Rose s'est adressé à sa London Real Army avec un résumé plein d'enthousiasme, sortant de son « bunker secret » pour se rendre sur Old Street où sont filmés tous ses comptes-rendus d'interview. Cette supercherie, après avoir été repérée et dénoncée par les téléspectateurs, sera plus tard qualifiée de « feinte » visant à écarter de la piste les détracteurs de London Real.

Depuis, les ambitions de Rose ont évolué. Il a ajouté une sixième phase à sa campagne de crowdfunding, l'objectif étant désormais de collecter 250 000 dollars par mois. Il demande aux contributeurs de constituer des dépôts mensuels afin d'engager une équipe de vingt personnes ayant une expertise médiatique, juridique et technologique pour aider DFP à « protéger notre liberté d'expression et notre avenir sur cette planète », et financer une offensive dans une « guerre de l'information ».

Le site de London Real affirme qu'il « donne accès à la VÉRITÉ ». Cela dépend, bien sûr, de votre définition de la vérité. Rose lui-même déclare qu'il « n'est pas toujours d'accord avec les points de vues de David Icke », ou celles des autres charlatans qu'il a mis en avant pendant la pandémie de coronavirus. Mais il reconnaît qu'il y a un public et un marché qui le sont.

La réalité est que London Real a non seulement donné accès à la désinformation, mais l'a activement promue, exploitant la pire crise de santé publique de la mémoire humaine pour la gloire et les gains financiers, tout en se cachant derrière l’hypocrisie de la liberté d'expression absolue. Mais lui ne le voit pas de cette façon : « Au cours des six dernières semaines, nous avons mis toute notre entreprise et notre réputation de neuf ans en jeu pour défendre ce que nous considérons comme le droit de l'homme le plus important au monde, celui de la liberté d'expression et de la liberté de la presse. Ce faisant, nous avons été censurés et calomniés. Mais nous continuons à nous battre malgré tout, parce que nous croyons de tout cœur à ce combat. »

Ainsi, London Real va poursuivre son combat ostensible pour la liberté d'expression. Dans l'ère de la post-vérité et du post-coronavirus, qui est définie par la diffusion mondiale de fake news et autres mensonges nuisibles, la lutte pour les faits va se poursuivre également.

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