les tendances du rap : bébé, goggle jacket, Nike T3, shiba et Hitler
Montage de l'auteur
Culture

Du boudin et de la calvitie : nos paris sur les prochaines tendances du rap

Le rap est une discipline pleine de surprises.
Gen Ueda
Brussels, BE
24.2.21

La vie est trop courte pour ne pas jouir de plaisirs simples. Encore faut-il qu’on nous laisse le temps de nous délecter de certaines choses – ce qui semble loin d’être acquis dans une discipline comme le rap où tout file à du 200. À peine quelqu’un sort un album qu’on spécule déjà sur la tracklist du prochain. Et quand un groupe balance un titre après huit semaines d’absence, on en parle comme d’un « retour ». Les choses se succèdent tellement vite qu’on se souvient même pas des sons sortis il y a deux semaines. Mais bon, l’effet de masse nous permet au moins de capter une certaine logique dans l’évolution globale du truc.

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L’arrivée en force de la chaise pliante Quechua de bicraveur dans les clips de rap est bien la preuve qu’une tendance qui peut paraître insolite finit toujours par s’inscrire dans un ordre naturel. Pareil pour les stations essence, les gestus de la drill ou le gilet pare-balle ; toute nouvelle tendance peut être expliquée. Et vu que le rap est une discipline qui peut se montrer aussi surprenante que conformiste, c’est à la fois compliqué et très facile d’anticiper le nouvel élément qu’on verra bientôt dans les clips. 

On a essayé de prédire les prochaines tendances. 

Assumer sa calvitie

Nessbeal qui fait son retour à 42 ans, Rockin Squat qui a passé le cap du demi-siècle, et tous les autres quarantenaires qui sont encore là (Kaaris, Oxmo Puccino, LIM, Alkpote, etc.) prouvent que le rap est encore vu à tort comme une musique de jeunes. La réalité, c’est que la nouvelle génération a beau arriver en masse, les vieux noms restent en place, même si l’âge de l'arthrose approche aussi vite que l’échéance pour régler l’assurance complémentaire des soins dentaires. Et ces trucs sont loin d’être les seuls problèmes qui viennent en vieillissant. Que SCH profite bien des années à venir ; à 50 ans, près de la moitié des hommes seraient touchés par la calvitie. Soso Maness était le premier rappeur d’envergure à assumer sa greffe capillaire en 2019. Et puisqu’ils sont de plus en plus à rapper vieux, une certaine normalisation de la calvitie pourrait finir par s'installer.

Pourquoi ce serait tout à fait OK dans les clips de rap ? Non seulement parce que ça reste moins agressif à voir que la plupart des coupes de cheveux sophistiquées qu’on a pu voir par le passé, mais aussi parce qu’un signe supplémentaire de taux de testostérone élevé ne peut être malvenu dans une discipline plutôt viriliste.

Crédibilité : 8/10
Probabilité : 8/10

Convulser par terre

Avec l’emo-rap façon Xanax et des délires un peu plus horrorcore screamo façon Scarlxrd, les yeux révulsés ont connu un franc succès ces dernières années. Taper des convulsions devant la caméra ne serait donc que la suite logique, et une preuve de plus que le rap figure toujours parmi les genres musicaux préférés de pseudo orphelin·es du punk rock qui ne vont pas super bien mentalement. 

Crédibilité : 4/10
Probabilité : 7/10

Les montres d’influencers Daniel Wellington

Ces fanatiques de marketing d’influence n’ont peur de rien, et disposent surtout d’un budget illimité. Bien dommage que leurs montres d’influencers n’aillent avec rien d’autre que du Zara d’influencer.

Crédibilité : 2/10
Probabilité : 8/10

Le sachet de préservatif (neuf)

Récemment, Kalash Criminel a lâché un joli « Agression sexuelle ne veut pas que dire pénétration » sur le dernier projet d’Alpha Wann. Serait-ce possible qu’une vague de messages engagés déferle sur le rap, évoquant la charge mentale et la responsabilité partagée de la contraception ; un discours orienté sur la prévention mais aussi sur ce que c’est d’être, en tant que mec, conscient de la condition féminine ? Et si on allait vers une prise de conscience massive niveau égalité des sexes ? En vrai, c’est pas gagné d’avance, dans une discipline où le sexe sans capote est encore synonyme de vraie baise (« 50K, 50K ! J'vais la prendre par derrière, lui mettre sans pote-ca ! » – Gradur) ; mais on peut toujours rêver non ? Il y a bien des gens qui pensent que des pétitions font freiner les ambitions impérialistes de Total.

Crédibilité : 9/10
Probabilité : 3/10

Des bébés

Pas de capote = des mioches en veux-tu en voilà, et on prend vite le risque de devenir un espèce de NBA YoungBoy, qui en est maintenant à 7 ou 8 enfants, en seulement 21 ans d’existence. La plupart du temps, les bébés sont vraiment moins jolis que ce que pensent leurs parents, mais vu que le franc-parler n’est pas toujours de rigueur dans le rap (« Ouais, ouais, lourd ton son », alors que c’est claqué au sol), pourquoi pas foutre quelques mômes mal mouchés dans un clip histoire de choper de l’engagement. Ce serait mieux avec le consentement de l’enfant, mais bon...

Crédibilité : 7/10
Probabilité : 5/10

Julien Beats

« WESH L’ÉQUIPE ! C’EST JULIEN BEAAOUUUTSSSS ! » En parlant de nourrisson, Julien Beats a percé plus vite que n’importe quel rappeur grâce à ses critiques d’albums survitaminées et toujours très subjectives. Passé de 60 abonné·es Youtube à 280 000 en deux mois, le minot a explosé et s’est vu offrir une exposition sans précédent dans l’histoire du rap francophone. On s’inquiète un peu pour la future santé mentale de ce gosse (quand son buzz sera retombé et que le monde l’aura oublié), mais il faut avouer qu’il a vraiment quelque chose de mimi. Grâce à la sympathie qu’il dégage, nul doute qu’un caméo dans un clip fera office de belle promo pour l’artiste qui sera à l’initiative de l’invitation. 

Crédibilité : 7/10
Probabilité : 8/10

Du Lacoste

Après avoir nié Arsenik pendant tout un temps, Lacoste a enfin accepté d’intégrer le milieu du rap en 2020. Bien hélas, les polémiques déclenchées suite aux accusations d’agressions sexuelles commises par leurs égéries ont dû les refroidir un peu. Pour revenir en force, rien ne dit que leur pôle marketing ne misera cette fois sur des rappeuses. Mais rien ne dit non plus que Shay est du genre à accepter de se saper en golfeuse pour un billet, ni Lala &ce, ni Chilla et encore moins Keny Arkana. De toute façon, c’est sans doute trop tard ; personne ne leur pardonnera d’avoir foutu un vent à Arsenik, et tout le monde s’en carre le cul de leurs nouvelles collections.

Crédibilité : 2/10
Probabilité : 7/10

Le retour du costard

À une époque, ça jouait pas mal Les Affranchis au premier degré. Malgré tout, le costard n’a jamais vraiment percé dans le rap. Il existe encore des rappeurs qui trouvent ça super chaud de faire un clip habillé de la sorte, cigare à la bouche, Scarface en poster (ou dans le refrain), une Jack et des sachets remplis de bicarbonate de soude sur la table basse IKEA – c’est les mêmes qui appellent leur chanson Determiner ou Argent, money et respect –, mais c’est fort heureusement trop rare pour que ça devienne une tendance dans les années à venir

Crédibilité : 0/10
Probabilité : 2/10

Un contrat en maison de disques

La première fois qu’on a vu David Okit, c’était dans son premier clip J’ai signé, alors qu’on savait même pas qui c’était. Il venait de rejoindre l’écurie Polydor. Comme en témoignent aussi les innombrables photos que les artistes postent sur les réseaux à leur signature en maison de disques, signer est devenu une obsession chez les jeunes en quête de réussite. Plus pratique qu’une voiture ou des sapes cliquantes, le contrat représente un signe extérieur de réussite qui a l’avantage d’être aussi discret que fort en sens. Sauf que le piège est vite arrivé ; combien d’artistes plein de talent ont été transformé·es par l’industrie en de vulgaires marionnettes aux chansons taillées pour la radio (sans parler de la carotte financière que ça représente) ? Signer c’est peut-être stylé, mais c’est plus bandant d’être indépendant.

Crédibilité : 5/10
Probabilité : 8/10

Le shiba-inu

À mesure que le rap américain perd son influence sur le rap francophone, arrivera forcément ce moment où le bling-bling-trop-clinquant-pour-rien à la Dubaïote va lasser. Donc peut-être que le style de la classe moyenne supérieure européenne saura, par sa sobriété, gagner en influence. Veste Barbour, Stan Smith aux pieds, bonnet Carhartt, hoodie Aimé Leon Dore et diplôme de marketing digital dans la poche arrière du futal, la panoplie des bobos de la ville sera évidemment indissociable du shiba-inu comme signe extérieur de richesse. La frontière entre le rap et les adeptes de rosé en terrasse est plus ténue qu’on le pense. 

Crédibilité : 6/10
Probabilité : 6/10

Le retour du torse nu

Pareil que le costard, mais en version gangsta rap été 2006 avec 15 ans de retard. C’est les mêmes gens qui appellent leur album Mon Rap ou Made In Ghetto et qui vont dans des boîtes claquées en sunglasses et chemise Rivaldi.

Crédibilité : 3/10
Probabilité : 4/10

La prochaine sortie Décathlon

Voilà qui est plus sérieux. L’effet Jul avait déjà poussé des milliers de minots à consommer à fond la forme, et Décathlon a encore plus renforcé sa popularité depuis que ses chaises de camping Quechua supportent les popotins des rappeurs dans 100% des clips qui parlent de drogue. On risque donc pas grand chose à taper dans leur catalogue pour dénicher le prochain élément phare qui va se démocratiser à fond. Skis ? Déjà fait. Sac à dos Kipsta ? Pas street pour un sou. Par contre, l’enseigne a baissé le prix de ses lunettes de natation NBAIJI 900 B-FAST NOIR VERT. Un peu claquée la dégaine pince-nez et moule-bite ? En même temps, la chaise pliante a connu le succès alors qu’elle était à la base destinée aux adeptes de sandales-chaussettes.

En fait, ce qui fait le succès de la chaise de camping, c’est la nouvelle symbolique qu’elle a acquise quand elle a été récupérée par les bicraveurs. Et à ce titre, les lunettes de piscine ont un sacré potentiel si on change d’angle de lecture. Notamment depuis les Gilets jaunes, – sinon depuis que la répression d’État frappe de plus en plus fort de manière générale –, les lunettes de piscine connaissent un succès fulgurant. Utilisées pour affronter les jets de gaz lacrymo des chiens de garde de l’État, ça dépasse de loin la vente de stup’ en termes de style et de sens. Seul hic, si elles percent dans le rap, ça ne restera toujours qu’une tendance de niche, orientée rap militant et clips en manif.

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Crédibilité : 7/10 (1/10 hors manif)
Probabilité : 3/10

Du boudin blanc, une entrecôte et une machette

Pour des raisons évidentes, clipper à la boucherie a toujours été vu comme un truc un peu marrant. C’est à la limite pertinent pour supporter un texte un poil menaçant et vulgaire, mais jamais vraiment dissociable à une pointe de sel fin d’humour. Trop caricatural, à part dans un circuit plutôt niche (ou dans le punk rock), la boucherie n’a jamais été un décor phare des clips. Pourtant, la boucherie a tout pour coller à ce qui est souvent véhiculé dans le rap orienté vers l’intimidation d’autrui : de la froideur, du sang, des grosses lames et de la carcasse. À l’époque, ce très sérieux découpeur que fut Salif avait même été photographié dans une boucherie parisienne. Sauf que pour rentrer dans ce rôle, l’artiste doit se défaire complètement de ses repères habituels. Enfiler le tablier comme un déguisement et brandir le boudin peut vite donner l’impression de perdre le contrôle de son image et, pire, se donner en spectacle. C’est plus facile de jouer les gros dealers. 

Crédibilité : 6/10
Probabilité : 3/10

Les blazes en initiales à deux lettres

Les noms en initiales à trois lettres type NTM, LIM ou TTC étaient relativement rares il y a plus d’une décennie. SCH, MHD, DTF, GAN, PLK ; ils ont ensuite pullulé en force à l’ère PNL, sans raison apparente, si ce n’est l’arrivée massive de rappeurs de manière générale. Heureusement, d’autres noms plus créatifs ont aussi vu le jour comme Zuukou Mayzie ou Norsacce Berlusconi. Rien ne pourrait expliquer un intérêt massif et soudain pour les initiales en deux lettres, si ce n’est l’éventuelle influence de la UK drill qui compte déjà les quelque CB, SL ou SR. Mais du moment qu’on en finisse à tout jamais avec les « Yung », tout ira bien.

Crédibilité : 6/10
Probabilité : 7/10

La goggle jacket

Le rap a pas mal de points communs avec la culture Casual du monde du foot : le sentiment d’appartenance à un groupe, l’anticonformisme ou la passion des fringues (Stone Island, Burberry, Sergio Tacchini, entre autres). Inexistants avant – sauf pour Fuzati et Stupeflip –, les visages masqués se sont multipliés ces dernières années. Et c’est encore plus vrai depuis l’avènement de la drill ; dissimuler son visage renforce l’univers déjà oppressant du genre : Ziak en France, S09 en Belgique ou Kilo Jugg, V9, 67 ou CB aux UK.

Et vu que la drill continue de se répandre, la goggle jacket pourrait offrir ce dont l’artiste anonyme rêve de mieux : une parka avec des lunettes opaques intégrées à la capuche, que les mauvais garçons casuals portaient à l’époque pour esquiver les caméras de surveillance, notamment aux abords des stades. Plus anonyme que la cagoule, plus inquiétant que tout le reste. +1 en « Crédibilité » si c’est le TSR Crew qui l’enfile ; -3 pour les artistes en playlist sur Skyrock. 

Crédibilité : 10/10
Probabilité : 9/10

Les images d’archives des discours d’Hitler 

« Qui est ambitieux comme Adolf ? » Le Roi Heenok avait ouvert la voie en 2010. Dix ans plus tard, Freeze Corleone a crispé des esprits et excité les jeunes ados friand·es de polémiques et de punchs glaciales. Freeze, qui a notamment été taxé d’antisémitisme pour ses rimes qui parlent d’Israël ou des camps de concentration, est aujourd’hui une référence. Ça devrait donc pas être super étonnant de voir fleurir par-ci par-là, dans le sillage du Chen, diverses nouvelles références à la Shoah ou au peuple juif pour interroger toujours plus les limites de la liberté d’expression ou questionner celles qui séparent antisionisme et antisémitisme. 

Crédibilité : 3/10
Probabilité : 5/10

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Les Nike TN2

Vu le succès fou qu’ont les TN 1 et 3 dans le rap depuis 1998, ça aurait été logique que la TN2 suive le même chemin. Sauf que la Nike TN2 est tellement dégueulasse par rapport à ses sœurs qu’elle n’a jamais percé. Et c’est sûrement pas les rééditions immondes de cette année qui vont changer la donne. Mais ça reste une TN, donc tout est possible. 

Crédibilité : 4/10
Probabilité : 6/10

La fin des gestuelles

Poignet qui mouline, index pliés pour le shoot, mouvement de bras pour tourner le volant imaginaire de l’Audi imaginaire, les signes Jul, Vie ou S-Crew ; la gestuelle dans le rap a une grosse histoire – pas forcément intéressante cela dit. Même sans volonté d’imager ses propos, le langage corporel est omniprésent ; parfois ample et hasardeux, parfois sec et chorégraphié. Depuis quelques années, des moves les plus excentriques ont fait sortir le balai que les artistes avaient dans le cul ; précisément quand Niska a ramené ses gestus. Et avec la drill, même les sons les plus sombres s’accompagnent maintenant de déhanchés suaves. Et si tout ça prenait subitement fin ? Les mains derrière le dos ou dans les poches, ou des gestes plus mesurés et distillés avec parcimonie. Un langage corporel plus sage, plus mature, moins dans le spectacle.

Le jour où le charisme naturel suffira, le rap aura peut-être gagné quelque chose auprès du grand public, mais c’est sûr qu’on regrettera le folklore d’antan d’un genre musical qui se développe sans doute mieux quand il part dans tous les sens. 

Crédibilité : 7/10
Probabilité : 2/10

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