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Société

L’épuisement émotionnel chez les jeunes TDS queer aux études

« Tu ne peux déjà pas évoluer dans le monde actuel en étant une personne non-binaire, sans thune, et être en pleine forme tout le temps. Avec le travail du sexe, je suis encore plus épuisé·e, parce que je mène une double vie. »
HP
Brussels, BE
Ingrid Bourgault
illustrations Ingrid Bourgault
Brussels, BE
20.1.21

Notre calendrier sensuel de charité Make 2021 Sexy Again est toujours dispo. Tous les bénéfices sont reversés à l’asbl UTSOPI, le syndicat qui représente et soutient les travailleur·ses du sexe en Belgique.

Si les problématiques des travailleur·ses du sexe manquent de visibilité, autant dire que celles des TDS queer et étudiant·es sont carrément invisibles. Au point que les rares structures qui leur proposent un soutien psychologique, médical et social sont encore très peu connues, même des personnes concernées

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C’est sur ce constat que s’est développée l’association belge Alias, qui vise à l’accompagnement des TDS trans et HSH (hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes). L’association propose des permanences ainsi qu’un accès anonyme, gratuit et sans jugement au dépistage et aux consultations médicales. 

Alias a mené une étude sur les jeunes TDS, HSH et trans étudiant à Bruxelles afin de mieux cerner ce public et ses besoins. Selon Lucie, qui a dirigé l’étude, les écoles et universités ne semblent pas prêtes à reconnaître la présence d'étudiant·es TDS dans leurs établissements. « Pourtant il y en a, et iels ont besoin de soutien pour exercer leur pratique dans de bonnes conditions », affirme-t-elle. 

La double stigmatisation 

Pour beaucoup, le travail du sexe continue d’être contraire aux valeurs de notre société, probablement parce qu’il associe deux sujets tabous : le sexe et l’argent. Si certain·es tentent de faire reconnaître cette activité comme aussi légitime que n'importe quel autre service, le travail du sexe fait encore l’objet d’une forte stigmatisation. Pour la communauté LGBTQ+, elle s’ajoute à la stigmatisation liée à leur identité. Les jeunes travailleur·ses du sexe LGBTQ+ sont donc victimes d’une double peine quotidienne, de par ce qu’iels sont et ce qu’iels font.

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Les raisons qui poussent les jeunes étudiant·e LGBTQ+ à se lancer dans le travail du sexe sont multiples. Lucie explique qu’il n’est pas rare que des étudiant·es se fassent mettre à la porte après avoir fait leur coming out auprès de leurs familles. C’est ce dont témoigne Stéphane* (18 ans), homme bisexuel étudiant en école d’art : « Mon coming-out auprès de ma famille s’est hyper mal passé. On ne s’est pas parlé·es pendant trois mois, et on m’a foutu dehors. » Ne disposant plus de soutien humain ni financier, Stéphane* a opté pour le travail du sexe dans l’espoir de sortir de la situation précaire dans laquelle il s’était retrouvé malgré lui. 

« En témoignant de leur activité, les TDS s’exposent à des risques, de la même manière que quand iels ont fait leur coming out. » - Lucie

Parfois, le travail du sexe favorise une exploration sexuelle qui permet de rencontrer des partenaires du même sexe plus facilement. D’autres fois, il s’agit purement d’un moyen de financer une transition. C’est le cas d’Élise* (25 ans), femme trans étudiante en droit : « J’ai commencé à me prostituer pour financer ma transition, car en Belgique, les opérations coûtent trop cher et ne sont pas bien remboursées, surtout si on ne veut pas se faire charcuter. Je veux faire ça en Thaïlande et il faut donc compter 15 000 euros pour l’opération en plus des billets d’avion et les quarante jours sur place… Ça fait cher. »

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D’après l’étude menée par Alias, si la plupart de ces jeunes sont déjà out vis-à-vis de leur identité et de leur sexualité, ce n’est pas le cas concernant leur activité. Si affirmer son identité sexuelle ou de genre représente une étape aux conséquences variables dans le développement personnel, assumer son activité en tant que TDS s’avère d’autant plus compliqué, voire impossible. La plupart n’en parle jamais à leur entourage, ou ne se confie qu’à très peu de personnes : « C’est une confiance qui est très difficile à mettre en place, et à juste titre puisque c’est encore dangereux et tabou d’exercer, explique Lucie. En témoignant de leur activité, iels s’exposent à des risques, de la même manière que quand iels ont fait leur coming out. »

L’accumulation de ces deux stigmatisations sur leur identité et leur activité peut entraîner une fatigue psychologique très lourde, comme l’exprime Alfred*, personne non-binaire, bi et pan sexuelle : « J’étais déjà épuisé·e émotionnellement et physiquement avant de commencer le travail du sexe, parce que tu ne peux pas évoluer dans le monde actuel en étant une personne non-binaire, queer, sans thune, et être en pleine forme tout le temps. Maintenant, je suis encore plus épuisé·e, parce que ça demande énormément de temps et d'énergie. Parce que c’est une double vie. » 

La double vie 

Parmi les facteurs d’épuisement propres à cette double vie, iels sont nombreux·ses à souligner le rythme intense que ça entraîne, entre révisions et gestion de son profil sur internet, entre potes d’école et client·es, entre journées de cours et nuits à rallonge – le tout dirigé par la nécessité absolue de conserver son anonymat. 

« Si un jour on découvre que t’as été pute, ta parole n’a plus aucune valeur. » - Élise*

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Pour rester anonymes, les travailleur·ses du sexe se créent un alter ego en utilisant un deuxième téléphone pour communiquer avec les client·es, une adresse mail, un nom et un âge différents sur les sites, et en s’inventant parfois une toute autre vie. Malgré ces précautions, les TDS vivent avec la peur constante de tomber nez-à-nez avec un·e client·e pendant une soirée entre potes, ou que quelqu’un tombe un jour sur leurs annonces. « Si un jour on découvre que t’as été pute, ta parole n’a plus aucune valeur. », affirme Élise*, qui refuse de publier des annonces sur internet pour laisser le moins de traces possibles. Lucie explique que c’est aussi cette omniprésence de pensées anxiogènes liées à leur activité qui fragilise psychologiquement les personnes concernées durant leurs études. 

Pourtant, malgré la fatigue qu'elle implique, la majorité des personnes ayant participé à l’étude d’Alias mettent en avant les avantages de la profession, comme le fait de pouvoir choisir ses horaires de travail et d’être mieux payé·es qu’avec un autre job étudiant. 

Une communauté nécessaire

Contrairement à la plupart des jobs, les TDS n’ont pas de « collègues » et peuvent avoir le sentiment d’être les seul·es face aux mauvaises expériences. Leur travail nécessite également le sacrifice d’une partie de leur vie personnelle – le temps passé un soir avec un·e client·e, c’est du temps en moins passé avec son entourage. Ajouté au jugement qu’iels subissent et à la non-considération de la société, ce poids risque de pousser les TDS dans une forme d’isolement.

Il arrive néanmoins que des TDS se rencontrent, souvent par hasard, laissant ainsi place à la parole et au partage des expériences. Cet échange peut permettre un soulagement et une entraide dont Stéphane* a bénéficié lorsqu’il s’est rendu compte qu’une de ses amies était aussi escort : « Je lui ai demandé comment elle gagnait son argent, et elle m’a avoué qu’elle faisait de l’escorting. Je lui ai dit que moi aussi, et on s’est super bien entendu·es. C’est bien d’avoir une amie à qui se confier, car on n’a pas tellement envie d’en parler à des personnes extérieures. » Stéphane* n’est pas le seul : plusieurs jeunes TDS ont revendiqué auprès d’Alias la volonté de rencontrer d’autres étudiant·es dans la même situation. 

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« Il faut faire réaliser à ces jeunes que d’autres étudiant·es sont dans la même situation afin de permettre un échange qui diminue le stress et l'obsession de devoir se cacher de tout le monde. » - Lucie

Plus qu’une volonté, Lucie affirme la nécessité de « faire réaliser à ces jeunes que d’autres étudiant·es sont dans la même situation afin de les faire se rencontrer et de permettre un échange qui peut en partie diminuer le stress et l'obsession de devoir se cacher de tout le monde ». Car, qu’iels soient travailleur·ses du sexe par choix personnel ou par nécessité, peu ont accès à des espaces dans lesquels iels peuvent être à la fois étudiant·es et TDS. 

Un accompagnement existant à valoriser

Le travail du sexe nécessite une gestion du temps et de l’argent rigoureuse, en plus d’une vigilance stricte vis-à-vis de la santé et de la sécurité. Les équipes comme celle d’Alias (ou Espace P) encouragent l’accès à des espaces spécialisés dans un suivi global, de manière à limiter les risques et les mauvaises expériences. Comment s’adresser aux client·es, où les rencontrer, demander son argent, le cacher, etc. sont des techniques qui devraient être expliquées en amont, et non apprises violemment sur le tas. 

« « Beaucoup d’étudiant·es TDS n’ont pas accès à la PrEP, soit parce qu’iels ne savent pas que ça existe, soit parce qu’iels n’osent pas demander. » - Lucie

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La plupart des jeunes ayant participé à l’étude ont un accès régulier aux soins ; mais la majorité n’a jamais évoqué son activité sexuelle lors d’une consultation, simplement parce que les médecins aussi sont susceptibles de porter un jugement. Lucie explique que certains éléments ne sont presque jamais abordés par les médecins, comme la PrEP (traitement préventif du VIH) : « Beaucoup d’étudiant·es TDS n’y ont pas accès, soit parce qu’iels ne savent pas que ça existe, soit parce qu’iels n’osent pas demander. » 

Créer un lien entre les services psycho-médicaux des établissements scolaires et les associations spécialisées, améliorer la communication de ces structures dans les écoles, les hôpitaux, les centres d'analyse, effectuer des interventions des équipes associatives, proposer des groupes de parole… Autant de choses pourraient être mises en place afin de favoriser un accompagnement auprès des étudiant·es. L’action et l’écoute sont aussi encore trop dissociées dans certaines branches médicales : les médecins sont là pour agir ; les psychologues pour écouter. Rendre visibles les structures de soutien existantes serait un premier pas vers la considération et l’intégration des jeunes TDS au sein de notre société. Rendre accessibles des aides et des outils, c’est permettre un soulagement psychologique, et garantir une activité qui se déroule dans de bonnes conditions. 

Jérôme* (23 ans), homme cisgenre étudiant en gestion des ressources humaines, ne connaissait pas Alias avant de participer à l’étude : « C’est comme ça que je me suis rendu compte qu’il y avait une structure pour aider, avec des permanences pour les prises de sang, pour donner les résultats... Ici, on peut rencontrer des gens, discuter avec les bénévoles. On est pas seul·e. »

*Noms d’emprunt. Les vrais noms sont connus de la rédaction.

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