Music

Du rejet total à la passion pure : mon histoire d’amour avec The Fall


Photo – Greg Neate

À l’âge de quinze ans, en pleine puberté, les mains moites et les hormones en folie, la musique me semblait être le chemin le plus facile pour atteindre le sommet de cette montagne insurmontable qu’était la coolitude. Toutes les semaines, j’allais claquer mes maigres économies au buraliste du coin pour me payer le NME, Q Magazine ou Kerrang. Toutes les semaines je prenais un stylo et j’entourais le nom des derniers groupes indie à la mode, ceux qui allaient connaître leur unique moment de gloire le temps d’un album. J’allumais l’antique ordinateur de bureau dans la chambre de ma tante et j’écoutais religieusement chaque piste de chacun des ces disques 3 étoiles jetables.

C’était une période bien naïve : je pensais sincèrement que les portraits de chacun des membres des Strokes figurant à l’intérieur du livret de Is This It étaient les images les plus cool au monde. Je m’étais laissé pousser les cheveux en une sorte de tignasse à mèche et boucles rousses vraiment grotesque, et j’avais commencé à porter des chemises rouges et des jeans slim pour femme achetés 10€ chez H&M. « Je ressemble à Albert Hammond Jr. », me persuadais-je. J’étais roux. Je me disais que toutes les filles allaient devenir folles d’un Albert Hammond Jr. roux. Si c’était le cas, elles ne me l’ont jamais dit.


L’auteur, durant son âge d’or

Comme n’importe quel ado boutonneux qui se frotte à des idées bien trop complexes pour son esprit simpliste, et trouve ses références culturelles dans les interviews de Alex Kapranos (de Franz Ferdinand, au cas où vous auriez déjà oublié et vous avez certainement déjà oublié), j’ai fini par tomber sur The Fall. J’en connaissais déjà les grandes lignes : je savais que Mark E. Smith était un prolo, un génie, un monstre indomptable, dont la vie était une histoire que les musiciens fauchés et blasés racontent à leurs gosses pour leur faire peur. Il avait viré des membres de son groupe au motif qu’ils avaient mangé de la salade, et il passait son temps à chier sur U2… et à peu près tous les autres groupes de la création, en fait. Tout cela me semblait merveilleux. Mais ce n’était pas facile d’entrer dans le monde de The Fall : trop d’albums, trop de bouquins, et un mythe trop alambiqué. C’était plus simple découter Art Brut.

Un jour – vers 2007, et pour des raisons dont je ne me rappelle pas – j’ai pris mon courage à deux mains, ouvert le tiroir du bureau grinçant et démêlé les fils de mes écouteurs. J’allais enfin faire connaissance avec The Fall. J’avais décidé de commencer par Perverted by Language, à cause de sa pochette. Sérieusement, vous avez déjà vu la pochette de Perverted by Language ? C’est un magnifique bordel de figures grimaçantes dans des couleurs frénétiques et paranoïaques. Au premier plan, deux figures grotesques, maculées de tâches de couleur pastel, en train de tituber. Un des deux personnages porte un costard affreux et brandit un journal cramé, tandis que son compère est étalé au sol, le regard stupéfait, la bouche qui pisse le sang ou – difficile à dire – la mâchoire qui s’acharne sur ce qui semble être un épi de blé. Dès que j’ai vu la pochette, j’ai immédiatement su que j’allais commencer par ce disque.

L’ordinateur vrombissant, la musique a démarré, et la batterie terriblement menaçante de « Eat Yr’self Fitter » a passé mes écouteurs merdiques à tabac et mon crâne avec : soudain, je n’étais plus sûr d’être prêt The Fall. Non, ce n’était pas fait pour moi. Où est le refrain ? Où est l’angoisse adolescente à laquelle je pouvais instantanément m’identifier ? Je suis allé jusqu’au refrain « What’s a Computer? What’s a Computerrrrr? », à un tiers de la chanson, puis j’ai arrêté le morceau et je me suis mis un titre de Hard-Fi. Eux, au moins, ne m’intimidaient pas, étaient faciles à comprendre, et je pouvais tout à fait m’identifier à « Living For The Weekend », bien plus facilement qu’à n’importe quel thème abordé par Mark E. Smith.

Ça a duré comme ça pendant six ans, à peu près. Et puis un jour, le royaume de l’adolescence laisse sa place au règne sans partage de l’âge adulte, et tout ce que tu craignais finit par arriver. Les premiers boulots, les premières baises, les examens, les coupes de cheveux de merde, les cuites dans les stations de métro de banlieue, d’autres examens, d’autres coupes de cheveux de merde, et, enfin, la perspective d’une véritable émancipation : la fac. À ce moment, j’avais arrêté d’écouter la musique dans le but d’accumuler du capital social, ou d’apprendre à m’habiller ; et mes goûts s’étaient élargis, devenus plus chaotiques, plus naturels en somme. L’amitié – la vraie amitié sincère – fleurissait autour des passions partagées pour certains groupes, albums et chansons. Mais il restait encore ce préjugé têtu dont je ne pouvais pas me débarrasser : je n’arrivais toujours pas à supporter The Fall, alors que je me retrouvais entouré de gens qui n’avaient aucun souci avec ce groupe.

Il est rare de pouvoir situer précisément les moments qui changent réellement notre vie. Je ne parle pas de ces grands moments de vie immortalisés sur diapositives comme les naissances, décès et amours – plutôt faciles à se remémorer. Non, je pense à ces petites transitions qui façonnent nos goûts et notre personnalité. Ces étincelles qui déclenchent les premiers émois d’une obsession compulsive pour des artistes, des groupes ou des livres qui feront à jamais partie de nous, pour le meilleur et pour le pire.

En un sens, j’étais quelque peu prédestiné à finir par aimer The Fall, et cette inévitable obsession pour le groupe est née dans un de ces moments. C’était à l’été 2014, et je n’avais plus rien à faire à la fac. Ma famille était venue à Dundee verser quelques larmes de fierté à l’occasion de ma mention très bien en Littérature Anglaise, j’avais rendu les clés de mon appartement pourri en centre ville, et la bibliothèque universitaire m’avait envoyé des amendes astronomiques. J’avais la vague idée de m’installer à Glasgow pour faire « quelque chose d’autre », ce qui déjà à l’époque sonnait terriblement peu convaincant. Mes quelques affaires encombraient l’appartement de mes potes dans un quartier sordide de la ville, et j’étais aussi libre que pouvait l’être un jeune diplômé de lettres complètement flippé par son futur.

Je n’ai pas connu la liberté du chômage à durée indéterminée puisque des potes [Filthy Boy] m’ont invité à m’occuper du merch sur leur tournée européenne. Pendant une semaine, on s’est aventurés dans quelques capitales du continent dans ce Ford Transit dont l’intérieur n’avait rien à envier à une fournaise, parfumé par l’odeur de chaussettes sales et moisies, et bourré de tension. La troisième date était un festival dans le sud de la France [L’édition 2014 de This Is Not A Love Song à Nîmes]. En tête d’affiche : The Fall. Après une journée passée à refourguer des T-shirts dans la chaleur étouffante de la région, je me dirigeais tranquillement vers la scène principale, feignant l’ennui et l’absence totale d’expectative.

Les 45 minutes du concert de The Fall étaient et restent encore aujourd’hui le spectacle le plus incroyable qu’il m’ait été donné de voir. Un bruit tranchant et sans logique aucune, une énergie menaçante et bestiale. À l’âge de 15 ans, la batterie de l’album Perverted by Language m’avait fait appuyer sur le bouton « stop ». Mais ce jour-là, à 21 ans, quelque chose venait de changer au fond de moi – et c’est Mark E. Smith qui en était le responsable. Je ne comprenais pas un traître mot de ce qu’il bafouillait, mais tout cela semblait parfaitement logique, comme quand on se met tout à coup à comprendre ce que R2D2 radote. Il trifouillait les amplis et foutait en l’air la caisse claire d’un des batteurs, tandis que le groupe continuait d’assurer, comme si de rien n’était. Putain que c’était sauvage ! Qu’est-ce que j’ai bien pu foutre pendant les 6 années précédant ce concert ? Quelle groupe ai-je pu écouter pendant que je n’écoutais pas ça ? Comment peut-on se tromper à ce point ? À côté de The Fall, tout semblait fade.

J’ai fini par rentrer à Glasgow, logeant dans le placard de mes potes. C’était la mi-juillet, quand la ville tout entière étouffait et cramait sous l’unique vague de chaleur jamais enregistrée dans l’histoire de l’Écosse. Tous les mercredis, je marchais longuement jusqu’à l’agence Pôle Emploi de Shettleston pour batailler mon RMI et faire grossir le tas de mes lettres de refus d’embauche. Mes cheveux bouclés repoussaient à nouveau en une tignasse ridicule, non plus par choix, mais parce que je n’avais plus un rond pour aller chez le coiffeur.


L’auteur, dans sa période RMI

Pourtant, la vie était douce. J’avais déjà écouté les 31 albums que The Fall avait sortis, et j’étais tombé dans une passion encore plus forte que celle que j’avais, adolescent, pour les Strokes. Je commençais à comprendre certaines références et allusions dans les paroles, et j’errais, la nuit, sans but, en écoutant en boucle le vampirique et âpre « A Figure Walks », comme si j’étais le premier type sur Terre à faire ça. Je portais plus souvent la capuche de mon sweat. Je me sentais adoubé, comme un des élus. J’étais devenu ce type qui met « Who Makes The Nazis » dans les soirées et réagit avec dédain quand ses potes interloqués lui demandent poliment de changer de chanson. Ma transformation était complète… et arrivait avec cinq ans de retard.

Deux années se sont écoulées depuis, et avec elles encore un peu de ces choses qui sont censées arriver au début de la vingtaine. Un peu plus de fac, un peu plus de dettes accumulées bêtement, une relation longue, des épiphanies occasionnelles au niveau de mes goûts et traits de personnalité, jusqu’à, finalement, la perspective d’une nouvelle émancipation de taille : le retour à la maison, à Londres. Mon hyperactivité et mes émotions adolescentes ont commencé à se calmer, j’étais devenu un être endurci doté, qui plus est, d’un flegme déconcertant. Mes dents ont pris une teinte jaunâtre, attaquées par les paquets de tabac à rouler à 3 balles. Mon sens de l’habillement est passé d’un look guenilles étudié, à celui du look guenilles tout court, et les pintes à l’heure du déjeuner sont devenues la règle, et non plus l’exception. Ce serait ridicule de dire que je suis devenu Mark E. Smith, mais il n’est pas si absurde de dire que j’ai commencé à me transformer en Fiery Jack – le personnage d’une chanson de The Fall au visage creusé et aux reins flingués.

Bientôt, le groupe a commencé a perdre de l’importance pour moi. Le passage de 21 à 23 ans n’est pas une révolution – et ne devrait pas en être une – mais il y a suffisamment de choses qui s’y passent pour ensevelir les tensions initiales qui m’avaient rendu si vulnérable à l’influence puissante d’un groupe post-punk arrogant et outrageux. Plus je vieillissais, plus je réalisais que je n’étais pas obligé d’apprécier des merdes comme Cerebral Caustic uniquement parce que mon idole avait foutu son nom dessus, et parce que mes potes ne connaissaient pas ce disque.

Je pense qu’il y a deux genres de groupes qui nous influencent à des moments cruciaux de notre vie : ceux qui façonnent notre personnalité et nos habitudes et nous forcent à leur ressembler, et ceux qui reflètent et exacerbent la réalité de notre personnalité. The Strokes faisait clairement partie du premier groupe. Ils m’ont fait porter des jeans slim et une coupe de cheveux vaguement afro. Ils étaient le miroir idéalisé de tout ce que je n’étais pas et rêvais seulement de devenir : cool, bien fringué, incroyablement talentueux, et Nord-Américain. The Fall, eux, appartiennent évidemment au second groupe. Ils ont déchaîné mon orgueil, ont fait germer l’idée que tout m’était dû, et ont participé du gonflement de mes chevilles quant à mes compétences et mon intelligence. Mais aussi quelques trucs positifs : des saillies d’humour noir, quelques éclairs de génie, et la putain de capacité à tenir bon, jusqu’au bout, dans toutes les situations.

C’est étrange de réaliser à quel point la musique peut exercer un pouvoir sur le cerveau adolescent. De l’eau a coulé sous les ponts depuis, comme entre ce jour où j’étais assis devant cet ordinateur fatigué, et cet autre où je lançais dans les airs un chapeau de diplômé universitaire dans un couloir de la fac de Dundee. Dans la seconde moitié de ma vingtaine, je ne crois pas que je tomberai à nouveau sur le cul en découvrant une nouvelle incarnation des Strokes, ou un épouvantail de génie à la gueule burinée et ravagée comme Mark E. Smith. Mais parce que je les ai découverts à un moment précis, à un âge où je commençais tout juste à comprendre les difficultés que la vie nous réserve, ils auront toujours une signification particulière à mes yeux. Et à chaque fois que j’entends Karl Burns concasser ses toms de batterie sur l’intro de « Eat Y’self Fitter », j’ai au fond de la gorge cette nostalgie écoeurante, à la fois du vif dégoût et de l’amour obsessionnel que j’ai ressenti tour à tour pour le groupe.

Je crois que, parfois, j’aimerais redevenir l’adolescent boutonneux assis devant ce vieux bureau, Q Magazine sur les genoux, qui attend fébrilement que la musique de The Fall le frappe à nouveau avec cette même force.


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