Le cauchemar américain : comment j’ai failli perdre mon âme en bossant dans la télé-réalité

Il y a quelques années, j’ai travaillé sur une émission de télé-réalité où un groupe de femmes au brushing impeccable dirigeait une impitoyable école de patinage artistique. Elles avaient toutes des problèmes d’alcool, des troubles de la personnalité et des petits copains appartenant à un crew de rappeurs blancs. À mes yeux, ce boulot était l’occasion idéale de découvrir l’intérieur de cet étrange goulag qu’est la production de télé-réalité. Nous avons tourné l’épisode pilote au cours de ces trois jours infernaux, manipulant le casting au point d’en arriver à des extrêmes de plus en plus dramatiques. Ce qui suit est un compte rendu de la fabrication de ce pilote, et des coûts étonnamment élevés d’une célébrité au rabais.

PRÉ-PRODUCTION

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« Il faut que nous la brisions », a déclaré Sophia* à la petite armée de producteurs rassemblés autour d’elle.

Dans la langue des showrunners, « briser » implique de manipuler un membre du casting d’une émission de télé-réalité pour qu’elle vous raconte ses plus sombres secrets. Le but ? Créer un rapport de confiance artificiel qui sera ultérieurement exploité pour extraire lesdits sombres secrets devant la caméra.

« Si nous n’avons pas Stacy*, nous n’avons pas d’émission – cette fille est parfaite pour la télé-réalité. »

Sophia n’avait pas tort. Stacy était splendide, sujette à de violents éclats de colère, et elle avait de l’esprit pour compléter sa French manucure. C’était également une patineuse quasi-olympienne, mais dont le style musculaire et agressif n’avait pas séduit l’équipe américaine. Poursuivre une carrière d’athlète professionnel est toujours un pari audacieux, et le rêve olympique de Stacy s’était finalement révélé être un ticket de loterie perdant. Mais quelques années plus tard, elle était de nouveau là, avec un nouveau ticket à gratter serré dans son poing manucuré : une émission de télé-réalité. Son précédent rêve avait échoué, mais Stacy ferait n’importe quoi pour que celui-ci réussisse. Elle était infiniment flexible, scandaleusement volatile et incroyablement drôle. Pour la faire courte, Stacy était une star – une Snooki pourvue de patins à glace.

Les dirigeants de la chaîne avaient scénarisé un « ultimatum » pour Stacy, qui devait dire à son mari : « Tu as un an pour réussir en tant que rappeur, ou je te quitte et je prends notre enfant avec moi ».

L’histoire centrale du pilote tournait autour du conflit entre Stacy et son mari immature concernant leur enfant de deux ans. Stacy se donnait à fond pour subvenir aux besoins de l’ensemble de la famille en dirigeant une école de patinage avec ses deux amies. Pendant ce temps, son mari Mark essayait de percer en tant que leader d’un groupe de rap blanc qui disposait d’un mec en costume de poulet en guise de chauffeur de salle. Inutile de dire que ce groupe de rap n’était pas encore célèbre et que le paiement des factures reposait entièrement sur les toniques épaules de Stacy. Elle était épuisée, sur les nerfs, et dégoûtée de sa situation.

La chaîne aimait le principe de base du pilote, mais elle avait estimé que l’équipe de production devait « définir explicitement les enjeux ». Les dirigeants de la chaîne ont tendance à ne pas lésiner quand il s’agit de partir du principe que tous les Américains sont des crétins finis. À cette fin, ils avaient scénarisé un « ultimatum » pour Stacy, qui devait dire à son mari: « Tu as un an pour réussir en tant que rappeur, ou je te quitte et je prends notre enfant avec moi ».

Lorsque nous avons exposé à Stacy les grandes lignes du tournage, elle a donné son accord pour toutes les scènes à l’exception de celle-ci. Ironie du sort, elle trouvait que cette réplique préparée à l’avance était trop réaliste. Mais Sophia n’était pas du genre à se contenter d’un « trop réaliste » en guise de réponse. « Jonathan, j’aimerais que tu tentes ta chance et que tu parles avec elle », m’a-t-elle demandé. « Une nouvelle voix au téléphone pourrait aider ».

Sophia, soit dit en passant, n’était pas une mauvaise personne. Il se trouve même qu’elle était incroyablement gentille, généreuse et empathique. Cette personnalité empathique était, paradoxalement, ce qui lui permettait d’exceller dès lors qu’il s’agissait de manipuler cyniquement les autres, ce que son travail nécessitait. Je suis également plein d’empathie et je suis rapidement devenu le confident privilégié de notre casting. Mais en dépit de nos similarités, Sophia et moi nous distinguions dans un domaine crucial : c’était la showrunner de télé-réalité à succès, conditionnée par les demandes de l’industrie. De mon côté, j’étais un producteur associé débutant, qui devait encore régler sa boussole morale sur le mode « faillite éthique ». Mais j’avais un boulot à faire, et pas le temps de réfléchir à ce que cela impliquait.

Après une heure passée au téléphone, j’ai fait en sorte que Stacy accepte de jouer la scène. J’ai été content de moi l’espace d’une seconde, mais tout mon enthousiasme a vite laissé place à la culpabilité. Une fois Stacy « brisée », nous étions fin prêts pour le tournage.

JOUR 1

Nos protagonistes attachaient une grande importance à leurs cheveux. Nous avons donc tourné notre première scène dans un endroit qu’elles connaissaient bien : leur salon de coiffure. Les « personnages » des émissions de télé-réalité étant souvent réduits à un seul trait de caractère, l’objectif était de simplifier l’identité de nos trois stars. Stacy était notre Carrie Bradshaw white trash – une madame tout-le-monde sympathique et corsée. Monica était la « peste » autoproclamée qui portait de la vraie fourrure et des pierres précieuses tous les jours car « rien ne vaut le fait d’être belle et étincelante ». Enfin, il y avait Elena, dont le niveau d’intelligence frôlait les pâquerettes – fait qui générait un flot de blagues abominables.

« Est-ce que vous savez que le jus d’ananas peut donner le sida ? » a demandé Elena ce jour-là, avec des trémolos dans la voix. « J’ai arrêté de boire mes vodka-ananas ».

Mis à part l’ignorance choquante d’Elena en matière de fruit tropicaux et de système immunitaire humain, la scène du salon a été facile et légère. Nous avons tourné le tout rapidement et nous sommes dirigés vers le bar-restaurant local pour filmer la scène au cours de laquelle les femmes se disputeraient avec leurs petits amis rappeurs blancs.

« We have a show » [Nous avons une émission] est une célèbre phrase proférée après avoir réussi à produire un fragment sauvage et turbulent, susceptible de faire office de noyau dramatique dans un épisode de télé-réalité. Cette nuit-là, alors que nous regardions notre casting folâtrer dans son bar favori, une chose est devenue claire comme de l’eau de roche. Nous ne tenions pas encore notre émission.

« Amène-moi Monica », a sifflé Sophia dans casque.

Je détestais tout de ce cirque merdique à petit budget. En observant les visages fermés de nos techniciens, j’ai réalisé que je n’étais pas seul.

Nous avons arrêté de tourner pendant que j’attirais notre « peste » Monica à l’écart, pour un discours de motivation d’urgence avec incitation au remuage de merde. Il fallait que Monica explique aux mecs que leur groupe était voué à l’échec. Monica a été surprise et a insisté sur le fait qu’elle ne le sentait pas trop. Sa résistance s’est heurtée à un sourire de Sophia, laquelle a suggéré que ses proches comprendraient qu’il s’agissait juste d’un drame créé de toutes pièces pour l’émission.

Alors que le casting tout entier glissait de plus en plus vite vers le blackout collectif, Monica a craché le morceau : « Ça fait dix ans que vous existez et vous n’arrivez à rien. Lâchez l’affaire. Le rap, c’est pas pour vous ».

Une tornade alimentée au vodka-Red-Bull s’est déclenchée. Les garçons ont hurlé sur Monica, ce qui a enclenché une riposte de la part de Stacy et Helena. Mark a poussé Monica contre le juke-box du bar. J’ai jeté un œil aux responsables : à coup sûr, quelqu’un allait mettre fin à cette situation grotesque. Mais non – la dispute a continué dans la rue et les caméras ont suivi. Monica a éclaté en sanglots alors que Mark crachait des épithètes nauséabondes en direction de son visage barbouillé de mascara. En dernier recours, Monica a jeté Sophia sous le bus pour se défendre.

« Je ne voulais même pas dire ça ! C’est Sophia qui m’a poussé à le faire ! C’est juste pour l’émission ! » a hurlé Monica, alors que Mark partait en trombe.

Mais Mark a continué à marcher. Peu importe qui l’avait dit. Ce qui comptait, c’est que c’était vrai : le groupe ne marcherait probablement jamais. Sophia connaissait son casting par cœur et elle savait ce qui provoquerait une violente déflagration. Nous avions obtenu ce pour quoi nous étions venus. La dispute serait conservée au montage, tandis que la partie ou Monica blâmait Sophia finirait sur le plancher de la salle de postproduction.

Je détestais tout de ce cirque merdique à petit budget. En observant autour de moi les visages fermés de nos techniciens, j’ai réalisé que je n’étais pas seul. La télé-réalité est un endroit où les gens se retrouvent sur le chemin de quelqu’un d’autre. À cet égard, l’équipe de production avait plus de choses en commun avec le casting qu’elle ne l’admettait : nous nous enfoncions tous dans un sable mouvant professionnel, histoire de tuer le temps en attendant que nos vraies ambitions se concrétisent. Peu de personnes se sortent de ce milieu – mais cette nuit-là, je me suis juré de devenir l’un d’entre eux.

Alors que Monica s’asseyait pour sangloter sur les marches en béton du bar, notre réalisatrice s’est tournée vers moi avec un petit sourire : « Nous avons une émission ».

JOUR 2

L’appartement de Stacy, cauchemar de tout claustrophobe, ne comportait qu’une seule chambre qu’elle partageait avec son mari, leur fille de deux ans, et un diabolique chien-rat qui aboyait sans relâche sur notre équipe. Stacy, qui en temps normal se montrait bravache et courageuse, était calme et penaude. Ce matin-là, elle semblait même gênée de voir l’équipe filmer chez elle. L’appartement était révélateur de la dynamique stressante de la famille : Stacy travaillait constamment pour financer le rêve de son mari et cet appartement déprimant était la preuve de la galère financière qui découlait de cette situation.

« Je n’en peux plus de subvenir à tes besoins. Tu as une année de plus pour percer dans le milieu du rap. Sinon, je te quitte et je prends notre fille avec moi ».

Stacy savait que cette émission était un moyen de sortir de son existence de col-bleu. Elle aurait fait n’importe quoi, y compris exploiter les moments les plus douloureux de sa vie.

Notre réalisatrice a répété à Stacy cette réplique mot pour mot alors qu’elle et son mari ressassaient la dispute qu’ils avaient eue bien des fois auparavant. Parce que cette scène était cruciale pour définir « les enjeux », comme le disait la chaîne, notre showrunner a forcé le couple à faire de nombreuses prises. Au début, Stacy et Mark prenaient bien le fait de « jouer » devant les caméras, allant même jusqu’à blaguer entre chaque prise. Mais alors que nous entrions dans une deuxième heure de tournage épuisante, l’énergie a changé de nature. Stacy et Mark ne faisaient plus semblant. Ils étaient, après tout, en train de se disputer à propos de vrais problèmes et se sont mis en colère pour de bon. Plus ils s’énervaient, plus nous les poussions. C’était un étrange simulacre, où le faux scénario que nous, les producteurs, avions créé, devenait finalement réel.

« Tu penses qu’on a une chance d’être prolongés et de devenir une série ? »

C’est la question que Stacy, les yeux pleins de larmes, sa fille sur les genoux, m’a posé alors que nous remballions notre équipement pour la journée. Sous sa tonne de laque et son faux autobronzant, c’était une fille intelligente. Stacy savait que cette émission était un moyen de sortir de cette chambre oppressive et des luttes permanentes qu’induisait son existence de col-bleu. Elle aurait fait n’importe quoi, y compris exploiter les moments les plus douloureux de sa vie. Je ne le lui reprochais pas. Je lui souhaitais simplement une porte de sortie plus sereine.

« Je pense que nous avons toutes nos chances » ai-je dit tout en espérant secrètement, pour son bien, que cette assertion soit fausse.

Jour 3

Notre dernier jour de tournage a commencé par un voyage jusqu’à la patinoire, où nos trois stars ont réalisé un exercice de routine que Monica avait chorégraphié pour une association locale de lutte contre le cancer du sein. Elena avait conçu les costumes : des papillons arc-en-ciel qui battaient leurs ailes de couleurs criardes alors qu’elles patinaient sur la chanson « Wind Beneath My Wings » de Bette Midler. C’était une illustration divine du mélange d’ordure et de talent qui constituait l’ironie tragique de leurs carrières : les filles avaient un peu de ce qu’il fallait, mais pas assez.

Après le patinage, l’équipe s’est dirigée vers la salle de concert que la production avait louée pour la scène finale. L’objectif était que leurs compagnons leur offrent un concert incroyable qui rappelle à ces femmes la raison pour laquelle elles se démenaient pour eux. Avec l’aide de quelques bénévoles et angles de caméra créatifs, nous avons réussi à créer l’illusion d’une foule. Le groupe donnait l’impression qu’Eminem et les Beastie Boys avaient eu une orgie furieuse à quatre, avant de donner naissance à un bébé beaucoup moins talentueux.

Alors que je regardais leurs copines se jeter les unes contre les autres au premier rang, j’ai soudainement réalisé que notre casting tout entier vivait dans la perspective d’un rêve devenu réalité. Ils étaient convaincus que l’émission les aiderait à avoir du succès dans leurs domaines respectifs. Mais en réalité, tout ce que l’émission ferait pour eux, c’était créer une image de réussite factice – l’équivalent télévisé d’une fête où on déforme la réalité pour impressionner la personne avec laquelle on souhaite coucher. Elles n’arriveraient jamais à « vivre leur rêve », elles vivraient plutôt ce qu’elles avaient projeté de l’image de ce rêve. Il existait bien sûr une chance que le casting atteigne la célébrité des protagonistes de Jersey Shore. Mais même dans ce cas, leur succès ne serait fondé ni sur leur talent pour le patinage, ni sur leur capacité à rapper – mais plutôt sur leur capacité à se saouler et à s’engueuler mutuellement.

Néanmoins, notre casting ne connaîtrait pas ce succès douteux car la chaîne, au final, n’a pas donné suite au pilote. J’étais secrètement aux anges et j’ai célébré cette sage décision en quittant ce boulot merdique.

Au cours des dernières semaines passées au bureau, Stacy est passée nous saluer. Les producteurs de haut niveau auraient fait n’importe quoi pour l’éviter, c’est donc à moi qu’échut la tâche de divertir notre star déchue. Mais en réalité, les choses se passaient plutôt bien pour Stacy. Son mari avait trouvé un travail de pompier, ce qui a permis à la petite famille de quitter la boîte à chaussures où ils avaient auparavant élu domicile. Avec le revenu supplémentaire de Mark, Stacy était en mesure d’arrêter de travailler douze heures par jour et de passer plus de temps sa fille. Elle semblait équilibrée, voire heureuse.

Après avoir terminé ce compte rendu, Stacy a fini par révéler la vraie raison de sa visite : « Tu penses qu’il y a une chance que l’émission soit finalement sélectionnée ? »

« Je suis désolée, mais non », lui ai-je répondu.

Elle m’a remercié pour le temps que je lui avais consacré et je l’ai accompagnée à l’ascenseur. Alors que les portes se refermaient, Stacy a soupiré. Je ne peux pas en être certain, mais j’aime à penser que c’était un soupir de soulagement. Au final, en échouant à trouver le rêve américain, Stacy avait échappé au cauchemar américain.

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