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Comment la prostitution survivra à l’avènement des sexbots

Les robots ne peuvent rien contre notre concupiscence infinie.


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Plus les années passent, plus les robots sont utiles aux humains. Ils remplissent des tâches qui sont trop dangereuses pour nous, s'occupent des personnes âgées et peuvent même remplacer des membres du corps que nous avons perdus. Mais on développe également des robots pour répondre à nos besoins les plus primitifs. Ce sont des robots pleinement fonctionnels appelés les « sexbots » - ils font peu à peu partie de notre réalité.

D'un point de vue éthique, le concept d'un robot programmé pour le sexe est un sujet controversé. D'un côté, certains chercheurs en robotique affirment que les sexbots pourraient être une réelle bénédiction pour certaines personnes, comme celles qui ont un handicap qui les empêche d'avoir des rapports physiques avec d'autres personnes. Ils soutiennent aussi que les sexbots seraient bénéfiques au monde puisqu'ils pourraient mener à la fin de la prostitution. Mais d'un autre côté, des pourvoyeurs de moralité sociale (et ceux qui pensent généralement que les gens passent déjà suffisamment de temps à utiliser leurs smartphones) craignent que les relations sexuelles robotisées conduisent à une dégradation des relations humaines à tous les niveaux.

Mais un spécialiste travaillant au sein d'un organisme américain nommé Institute for Ethics and Emerging Technologies conteste ces deux arguments. John Danaher est un doctorant de l'université College Cork et maître de conférences en droit à l'université Keele. Il a publié récemment une étude controversée dans laquelle il soutient que les robots programmés pour le sexe pourraient renforcer les liens entre les humains. Qu'en est-il de la prostitution ? Elle pourrait devenir un secteur prisé après que les robots nous ont volé toutes nos autres professions. J'ai discuté longuement avec John Danaher de nombreux sujets allant des questions juridiques autour des sexbots à la robotisation de métiers humains – et la place de la prostitution dans tout cela. Voici les grandes lignes de notre conversation.

VICE : Beaucoup de gens qui travaillent dans ce secteur affirment que les sexbots feront inévitablement partie de notre vie future – et qu'ils seront préférables à la prostitution humaine. Quels avantages les sexbots ont-ils sur les prostituées ?
John Danaher :
Il y a plusieurs avantages potentiels des sexbots sur les êtres humains. Dans mon étude, j'ai classé ces avantages en quatre catégories. Premièrement, les sexbots peuvent avoir des avantages légaux par rapport aux humains. Dans de nombreux pays la prostitution et les activités qui lui sont liées (par exemple la publicité ou la création de bordels) sont illégales. Par conséquent, les travailleurs du sexe et leurs clients sont responsables aux yeux de la loi à chaque fois qu'ils s'engagent dans une quelconque transaction. Ceci dit, cet avantage pourrait être temporaire. Beaucoup de pays occidentaux ont libéralisé leurs lois sur la prostitution, et plus l'industrie du sexbot se développe, plus il y aura de réglementation et de contrôle légal mis en œuvre.

Un autre avantage des sexbots sur les humains concerne leur relation aux comportements moraux et sociaux. Beaucoup de gens s'inquiètent des aspects éthiques de la prostitution humaine. Ces inquiétudes n'auront sûrement plus lieu d'être avec les sexbots (même si cela dépend si les robots peuvent avoir un statut moral ou non). Le troisième avantage concernerait les risques de contracter des maladies. Le contact sexuel entre humains est évidemment un risque de contracter une MST. Si ils sont utilisés proprement, le risque peut être minimisé avec les sexbots. Le dernier avantage des sexbots est leur adaptabilité au marché et leur facilité de production. Les sexbots pourraient être programmés pour s'adapter à la demande des utilisateurs, ils pourraient être produits en masse et, comme d'autres robots industriels, ils pourraient travailler gratuitement sans se fatiguer.

Il y a néanmoins deux éléments à souligner par rapport à ces aspects positifs. Le premier, c'est que tous ces avantages ne seraient peut-être pas suffisants pour rendre les prostituées humaines obsolètes : les humains ont d'autres avantages sur les robots qui les rendent également compétitifs. Le second est que ces aspects positifs s'appliquent aux robots « réalistes », c'est-à-dire à ceux qui ressemblent aux humains. Un autre avantage potentiel serait que les robots peuvent faire des choses que les êtres humains ne seraient pas capables de faire. Des nouveaux types d'expériences sexuelles non humaines pourraient apparaître. C'est un point qui enthousiasme particulièrement les futuristes et les transhumanistes.

Personne ne veut que les robots occupent des emplois humains, sauf en ce qui concerne la prostitution – dans ce cas les gens ont un autre avis sur la question. Si les sexbots pouvaient rendre la prostitution humaine obsolète, serait-ce une bonne chose ?
Cela dépend de ce que vous pensez de la prostitution. Si vous pensez que c'est le mal incarné, que les prostituées sont exploitées et traitées comme des objets, alors peut-être que ce serait une bonne chose. Mais si vous pensez qu'il n'y a rien de mal en soi avec le commerce du sexe, dans ce cas non. Il s'agirait alors de chômage technologique, comme dans tout autre secteur. Est-ce une mauvaise chose que les ouvriers perdent leur travail à cause des robots ? Cela dépend. Cela leur permet-il d'avoir un emploi plus valorisant ? Est-ce qu'un système social va subvenir à leurs besoins fondamentaux durant leur réorientation ? Si c'est le cas, alors le chômage technologique pourrait être une bonne chose. Mais l'un des aspects inquiétants, si l'on en croit les prévisions actuelles à propos de chômage technologique – évoquées par exemple dans The Second Machine Age, de Brynjolfsson et McAfee – ces emplois plus valorisants pourraient être eux aussi occupés par des robots.

Contrairement à d'autres personnes, vous émettez l'hypothèse que la prostitution,  à l'opposé d'autres secteurs qui pourraient être robotisés, a de fortes chances de résister au chômage technologique. Vous appelez cela, « l'hypothèse de la résilience ». Pouvez-vous expliquer ce que c'est exactement ?
L'hypothèse de résilience consiste à dire que la prostitution est peut-être l'un des seuls secteurs du travail humain qui peut résister au chômage technologique. Je ne dis pas que les sexbots ne seront pas utilisés, mais ils ne remplaceront pas les prostituées humaines. On peut comparer cela au sport. Il est possible qu'un jour des robots très semblables à des humains participent à des combats télévisés (ça existe déjà). Je pense que les gens seraient intéressés par ce genre de combats. Mais je ne pense pas que ce type de spectacle remplacera l'intérêt qu'ont les gens pour les compétitions entre humains. Les gens s'intéresseront toujours plus à la boxe humaine et aux arts martiaux parce que ce qui les importe, c'est la mise en compétition des aptitudes humaines. Je pense que cela s'applique aussi au sexe robotisé et la prostitution humaine.

Je défends l'hypothèse de la résilience pour deux raisons dans mon étude. La première, c'est qu'il y aura toujours une préférence pour les rapports sexuels humains. Si on leur donnait le choix, la plupart des humains préfèreraient avoir des rapports sexuels avec un autre humain qu'avec un robot. La deuxième raison est que le chômage technologique dans d'autres secteurs pourrait faire augmenter le nombre de personnes travaillant dans l'industrie du sexe, ce qui leur permettrait ainsi de supplanter les robots.

Je ne soutiens pas dans mon étude que l'hypothèse de la résilience est irréfutable, mais je pense qu'elle est plausible, plus plausible peut-être que la thèse selon laquelle les sexbots remplaceront les prostituées humaines.

Les préférences ontologiques des gens pour les rapports sexuels entre humains sont liées à un phénomène appelé « la vallée dérangeante », qui d'après vous empêchera les gens de préférer les humains aux robots, peu importe à quel point ils semblent réels, c'est cela ?
L'effet de la vallée dérangeante a été suggéré par le chercheur en robotique Masahiro Mori. Il soutient que si les robots ressemblaient de plus en plus aux humains, il y aurait un moment où ceux-ci les trouveraient vraiment effrayants. Les robots leur ressemblerait étrangement. Un exemple classique de l'effet de la vallée dérangeante serait la réaction des spectateurs devant le film Le Pôle Express. Les gens ont trouvé que les personnages en images de synthèse étaient trop réalistes, et qu'ils les mettaient mal à l'aise. Il y a eu plusieurs recherches sur cet effet ces dernières années. Certaines suggèrent que les autres animaux peuvent aussi connaître ce phénomène.

Dans mon étude, la pertinence de cette idée est évidente. Je soutiens que l'effet de la vallée dérangeante pourrait dégoûter les gens des partenaires sexuels robotisés. C'est un argument qui défend à la fois la thèse de la préférence pour les humains et l'hypothèse de la résilience dans son ensemble. Bien sûr, Mori a présenté cet effet comme étant temporaire. Il pensait qu'une fois que les robots seraient des copies parfaites des êtres humains, les gens ne seraient plus effrayés. J'ai relu des études récentes qui démontrent que ce n'est pas entièrement vrai, et qu'il serait difficile de passer outre ce sentiment de dégoût.

Ce qui est d'autant plus intéressant à propos du choix qu'auront à faire les futurs humains entre les prostituées et les sexbots, c'est que d'après vous le remplacement des humains par les robots dans certains secteurs va pousser les gens à travailler dans l'industrie du sexe. Pouvez-vous expliquer comment vous êtes arrivé à cette conclusion ?
C'est mon argument pour la thèse de l'augmentation de l'offre. C'est assez simple. Si on part du principe que le chômage technologique augmentera dans plusieurs industries – comme le prédisent de nombreux économistes – alors les gens qui n'auront plus d'emploi vont chercher d'autres sources de revenu. A moins qu'il y ait un changement spectaculaire dans le système de protection sociale, cela signifie qu'ils devront chercher un autre travail. Mais où iront-ils si la plupart des emplois sont occupés par des robots ? Ils devront se diriger vers des secteurs où le travail humain est préféré à celui des robots, et qui ne sont pas trop difficiles à intégrer (c'est-à-dire où il n'y a pas besoin de trop de qualifications), et qui sont plutôt bien payés. Je pense que la prostitution remplit ces trois critères. Il y aura donc davantage de prostitution humaine.