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Comment les éléments de langage minimisent toute forme de violence sociale

En amont du premier tour des élections, la journaliste Laura Raim nous a expliqué pourquoi on parlait plus de « plan de sauvegarde de l’emploi » que de « licenciement » dans les grands médias.

Photo via Flickr.

Il fut un temps où la télévision accueillait des débats avec Jacques Derrida, la programmation musicale de Nulle Part Ailleurs, des communistes, des cigarettes et des vraies bastons – autant d'expériences médiatiques aujourd'hui perdues. Si une partie considérable des Français passe encore une moyenne de quatre heures par jour face à un écran de télévision, force est d'admettre qu'on y trouve majoritairement des simulacres de débats, des journalistes-acteurs et des publicitaires érigés en grands penseurs. Les prophéties de Godard se réalisent : faute d'idées, la télévision se transforme progressivement en un meuble poussiéreux.

Cette crise de contenus doit être associée à la langue parlée au sein du paysage audiovisuel français. « Coût du travail », « plan de sauvegarde de l'emploi », « capitalisme vert »… Cette novlangue télévisuelle lisse et tord les mots. Elle annule toute subversion, et vient recouvrir une réalité sociale impossible à raconter dans la plupart des gros médias.

Comment la parole et la pensée sont-elles devenues à ce point politiquement correctes ? Quel modèle linguistique, quel confort moral ont remplacés les mots de Choron, Bourdieu et Topor ? Qui tient le fer à lisser ? Pourquoi nous sommes-nous tous laissés faire, et surtout : à qui profite cette novlangue ? Dans l'espoir d'avoir quelques éléments de réponse, on a posé ces questions à la journaliste Laura Raim, qui déploie ses multiples engagements dans des titres hétérodoxes comme La Revue du crieur, Hors-Série, Regards ou le Monde Diplomatique. Ses mains sont libres, mais engagées dans tout un tas de chantiers médiatiques et sociaux – de ceux qu'on n'enseigne pas à l'École Supérieure de Journalisme de Paris.

VICE : D'où vient cette langue de la télévision et des médias mainstream ?
Laura Raim : Un bon point de départ est la grande conversion du Parti Socialiste au néolibéralisme sous Mitterrand. En 1984, l'émission Vive la Crise présentée par Yves Montand sur France 2 est symptomatique de ce tournant ; un an auparavant, le gouvernement socialiste a renoncé à son programme de gauche. Il s'agit donc de faire la pédagogie de la nécessaire rigueur budgétaire, tellement plus moderne que la préservation des services publics et de l'État social.

Mais tu sais que ce programme avait été init par la productrice de Gym Tonic, auquel le futur socialiste Bernard Tapie avait participé la même année… Quel effet produit cette novlangue dans les médias ?
Les mots ne sont pas neutres, ils influencent notre manière de penser. Le Medef va se plaindre des « charges » qui alourdissent terriblement le « coût du travail ». À gauche, on parle plutôt de « cotisations », qui sont la partie socialisée du « salaire ». Le problème, c'est que les médias reprennent systématiquement le terme du Medef, en pensant respecter une supposée objectivité journalistique… Ce choix linguistique sert à minimiser la violence sociale : dire qu'on va mener des « réformes » pour « baisser le coût du travail » donne l'impression d'une simple mesure technique répondant aux exigences scientifiques des lois de l'économie, alors qu'il s'agit de baisser les salaires des gens pour augmenter le taux de profit. C'est encore Franck Lepage qui en parle le mieux dans ses « conférences gesticulées ». Autre exemple : tu peux parler de licenciement, ou tu peux dire « plan de sauvegarde de l'emploi » pour atténuer la violence sociale dont il est question. Ce qui permet ensuite de se scandaliser de la « violence » d'une chemise arrachée d'un cadre d'Air France.

Tu dis que ces mots visent à atténuer la violence sociale, pourtant la télévision est avide de reportages sur les cas sociaux.
Oui, mais elle sélectionne la violence qu'elle montre. Elle grossit à la loupe les conditions de vie d'une famille de prolétaires dans le Nord. Le père s'est barré, et les gamins sont violents et répondent à la mère. Alors, on appelle une Super Nanny ou un grand frère pour remettre de l'ordre, sous l'œil des caméras.

Maintenant, imagine qu'au lieu de cette émission de téléréalité, on filme le long processus de casse sociale qui a créé ces mêmes cas sociaux… Le big board des investisseurs qui ont décidé de délocaliser en Chine l'usine où bosse le père pour pouvoir réduire le fameux « coût du travail », et augmenter les profits et donc les dividendes versés aux actionnaires. Puis, on suivrait le quotidien de l'ouvrier qui aurait fait grève et manifesté des mois durant, pour finalement être mis à la porte. On verrait enfin ses galères de réinsertion, trois ans d'humiliation chez Pôle Emploi, son divorce, ses gosses qui ne veulent plus le voir, sa dépression.



Il suffirait qu'un programme de ce type soit diffusé pendant une semaine pour renverser l'ordre social. Les journalistes ont donc une grande responsabilité.
Je fais la différence entre d'un côté les éditocrates, les vedettes des JT qui prêchent la bonne parole libérale – David Pujadas, Laurent Joffrin, Dominique Seux, Jean-Michel Apathie, Léa Salamé – ainsi que les décideurs des grandes chaînes, et de l'autre côté, les exécutants comme les journalistes salariés ou pigistes qui sont déjà bien contents quand ils trouvent du travail, même dans une rédaction qui ne correspond pas à leurs convictions politiques. Moi-même, je suis passée par L'Express et Le Figaro avant de piger pour le Monde Diplomatique et Regards, donc je serais mal placée pour juger qui que ce soit. D'autant plus que les médias de gauche qui paient correctement leurs journalistes se comptent sur les doigts de la main. Un grand nombre d'espaces d'expression radicale sont des revues qui fonctionnent au bénévolat – comme Ballast, par exemple.

Ceci dit, il y a bien un problème dans la manière dont les écoles de journalisme fabriquent ce que le journaliste François Ruffin a appelé Les petits soldats du journalisme, qui peuplent les rédactions des grands médias. Une sociologie un peu sauvage des recrues dessine assez clairement une classe de jeunes bourgeois blancs et urbains – classe à laquelle j'appartiens, d'ailleurs. Ils n'ont jamais vu une usine ou un ouvrier. Même si les journalistes sont de plus en plus précaires, ils ne sont pas les plus touchés par la désindustrialisation. Ils ont souvent plus de filets de sécurité familiaux… Donc ils sont moins incités à aiguiser leur sens critique vis-à-vis de la mondialisation et du système néolibéral actuel. Ils y seront peut-être plus sensibles lorsque l'on commencera à délocaliser leurs emplois en Tunisie. En attendant, ils reprennent souvent inconsciemment les éléments de langage du Medef. Ils vont parler de « capitalisme vert », de « diesel propre », dire « prise d'otage » pour parler d'une grève, et « entrepreneurs » pour parler des patrons – sans réfléchir à l'idéologie que ces expressions véhiculent.

Y a-t-il des mots qui, au contraire, ont disparu des plateaux télé ?
Pendant longtemps, on n'a plus entendu le terme « capitalisme », ça faisait trop marxiste. On parlait plutôt d'« économie de marché ». Mais depuis le milieu des années 1990, et le renouveau éditorial de la critique marxiste, le terme réapparaît. C'est très récent que l'on puisse de nouveau se dire « protectionniste » et s'opposer aux traités de libre-échange sans forcément passer pour un nationaliste.

Mais certains termes – « anticapitalisme », « communisme » … – ne sont plus très vendeurs.
C'est une vraie réflexion qui parcourt toute la gauche européenne : comment éviter de faire fuir les gens avec un vocabulaire vieillot. On sent bien que réciter « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » comme un mantra, ça ne vend pas du rêve… Et en même temps, ça reste une bonne idée ! Les dirigeants de Podemos, qui ont pourtant été biberonnés à Marx, Lénine et Gramsci, ont pris le parti d'abandonner le jargon marxiste opposant « le capital » aux « prolétaires » au profit d'un discours mettant l'accent sur la démocratie, et opposant « la caste » au « peuple ». Il faut donc réfléchir à quels mots on conserve, lesquels on modernise, et lesquels on conteste au Front National. Car l'habileté qu'a le FN à piquer les mots de la gauche est l'une des plus grosses difficultés auxquelles on est confrontés, comment revendiquer la reconquête, face aux marchés financiers et aux institutions non élues européennes, de la « souveraineté » populaire – un concept issu de la Révolution française, synonyme de démocratie – sans être traité de méchant « souverainiste » prônant le « repli national » et la « fermeture des frontières »…

Mais quand on voit à quel point le site de Soral est investi par les jeunes depuis deux-trois ans, ça donne l'impression que c'est l'extrême droite qui arrive le mieux à capter la contestation du néolibéralisme…
Il faut voir le bon côté du succès d'Égalité et réconciliation, il révèle un vrai appétit critique de la part de ces jeunes, qui ont toutes les bonnes raisons du monde d'être défiants envers le système médiatique. Il appartient à la gauche de combler cet appétit politique plutôt que de laisser la place à Soral. Et d'ailleurs, elle commence à rattraper son retard. Les YouTubeurs de gauche comme Osons causer font des dizaines de milliers de vues, Merci Patron ! de François Ruffin a fait un demi-million d'entrées. Le film aura été au point de départ de Nuit Debout, l'une des séquences politiques les plus intéressantes de ces dernières années. Et maintenant, François Ruffin profite de sa notoriété et de ses invitations plus nombreuses à la radio et à la télé pour bousculer le cadre médiatique lui-même, comme récemment face à Léa Salamé et Dominique Seux.

Mais tous les journalistes ne sont pas tous en position de faire comme lui.
C'est sûr. Mais on peut tous faire un petit quelque chose. Ruffin a raison quand il invite tous les journalistes qui bossent dans les grands médias mais qui n'en pensent pas moins à trahir, à balancer discrètement sur Acrimed ou ailleurs les informations sur le fonctionnement interne des rédactions, pour contribuer à faire connaître les compromissions, les faits de censure, d'autocensure, d'aveuglement idéologique et de copinage qui caractérisent forcément le fonctionnement interne des médias quand ils sont détenus par des milliardaires comme Bolloré, Niel, Pigasse, Bouygues ou Drahi.

Genre, employé de jour chez Bolloré, fine plume de nuit chez lundimatin ?
Exactement. Peut-on rêver plus excitant comme mission pour un jeune journaliste ?

Théophile est sur Twitter, et Laura également.