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Comment mourir en France sans pourrir la planète

Cercueils en carton, urnes en bambou, dissolution par l'azote – quelques manières de partir de la manière la plus écologique possible.

L'enterrement de Phocion. Image via

Nos morts sont à l'image de nos vies – chères et polluantes. En plus des quelques milliers d'euros dont il faut s'alléger pour une inhumation ou une crémation – les deux seules pratiques autorisées en France à ce jour – la facture de notre dernier voyage se compte aussi en émissions de gaz à effet de serre et rejet de métaux lourds dans les sols, les nappes phréatiques et l'atmosphère.

Désireux de savoir s'il existait une manière éco-responsable de mourir, j'ai cherché s'il existait des techniques moins énergivores que la crémation et plus propres que l'inhumation. Une mort en bio où nos robustes carcasses retourneraient proprement à la poussière dans des cercueils en carton, dissoutes par hydrolyse, éclatées par un froid intense avant d'être déposées dans une urne en argile et éventuellement transformées en refuge sous-marin.

Pour ce faire, j'ai contacté l'Association Française d'Information Funéraire (AFIF) qui a calculé les empreintes écologiques respectives des crémations et des inhumations. Une crémation, qui s'effectue aux alentours de 1000 degrés, rejette environ 160 kg de gaz à effet de serre. Être mis en boîte six pieds sous terre produit l'équivalent de 39 kg de gaz mais, au bout d'une cinquantaine d'années et à mesure que la tombe est entretenue, fleurie, nettoyée et que des gens viennent régulièrement s'y recueillir, ces derniers passent à 170 kg. Soit plus ou moins l'équivalent d'un aller-retour Nice-Paris seul en voiture.

Le président fondateur de l'AFIF, Michel Kawnik, évoque même « une catastrophe écologique » et des « problèmes de santé nombreux aux abords des quelques 150 crématoriums de France. » À ce jour, seul une dizaine d'entre eux sont équipés de filtres retenant dioxines, mercure, plomb, cadmium et autres métaux lourds qui entrent dans la composition de nos dépouilles. « La pose de filtres est une exigence européenne et la France s'est donnée jusqu'à 2018 pour se mettre en adéquation avec la législation. Mais déjà, dans les crématoriums, des voix s'élèvent pour repousser l'échéance. Les crémations sont pourtant la première source de pollution au mercure en France. »

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Il y a 15 ans, le Sénat s'enquérait de la question dans un rapport parlementaire. Les sénateurs les plus âgés de France, 66 ans en moyenne, observaient sobrement que la « réglementation française n'[était] pas parmi les plus rigoureuses » et« notamment qu'aucun seuil n'[était] fixé pour les rejets de mercure. » Quant aux sols des cimetières, ils les estiment « très certainement pollués », entre autres par le mercure qui demeure après la mort. Depuis, rien ne semble avoir été fait au niveau législatif et aucune étude approfondie n'a été diligentée. Dans le même rapport, on apprend que les Anglais ont estimé que les crémations dégageaient chez eux dans l'atmosphère 1,35 tonnes de mercure par an. Mais au Royaume-Uni, l'incinération funéraire est la norme dans 73 % des cas contre 37 % actuellement en France – l'inhumation traditionnelle, ou enterrement, regroupe les 63% restant.

Certes, cette pollution représente sans doute une goutte d'urine dans le vase de merde que devient notre planète. Mais que l'on commence à se soucier des conséquences écologique de notre mort dénote une évolution dans le rapport qu'entretiennent nos mondes contemporains avec celle-ci.Une relation que formulait l'anthropologue français Norbert Elias dans son ouvrage de 1987 La solitude des mourants. Il y écrivait : « L'image de la mort qui habite la conscience d'un homme est étroitement liée à l'image de l'homme qui prédomine dans la société où il vit. »Et aujourd'hui, on pourrait facilement peindre l'image d'un homme destructeur pour son environnement.

Une pensée à mettre en perspective avec celle de Tanguy Châtel, sociologue et anthropologue, membre de l'Observatoire national de la fin de vie (ONFV). Pour l'agence de presse Sipa, il remarquait : « Il faut tout réussir. Sa vie professionnelle, sa vie amoureuse, mais aussi sa fin de vie, sa mort, et son deuil. Cette injonction s'accentue de plus en plus. »

L'injonction à réussir sa mort, dans la forme sécularisée de nos existences, revient à être responsable dans notre mort autant que dans notre vie. Et l'idée de responsabilité écologique des individus gagnant du terrain, il n'est finalement guère surprenant d'envisager désormais notre mort par le prisme écologique.

Il faut tout réussir. Sa vie professionnelle, sa vie amoureuse, mais aussi sa fin de vie, sa mort, et son deuil. Cette injonction s'accentue de plus en plus. – Tanguy Châtel

Rien d'étonnant également à ce que ces nouvelles techniques de traitement des défunts émergent d'abord dans les sociétés protestantes ou anglicane des États-Unis ou du Nord de l'Europe. Dans l'Éthique Protestante et l'Esprit du Capitalisme, Weber écrivait que : « l'idée d'accomplir son "devoir" à travers une besogne hante désormais notre vie, tel le spectre de croyances religieuses disparues. » Et de remarquer que cet ethos de l'efficacité était bien plus développé dans les pays protestants. Mourir étant la dernière chose qu'il nous est donnée de faire sur terre, la réalisation de notre devoir se prolonge jusqu'après notre dernier souffle. En faisant donc pour certains le choix de rituels funéraires écologiques – ou au moins, en évitant les dispositifs les plus polluants comme la thanatopraxie –, l'art de conserver les corps en injectant divers produit toxiques et chimiques dans les différentes cavités de nos corps inanimés. « Une pratique interdite que les sociétés de pompes funéraires continue à prodiguer pour ajouter 300-400 euros à la facture », commente Michel Kawnik.

C'est animé par cette idée de réduire l'impact de notre mort sur l'environnement que la chimiste écossais Sandy Sullivan a inventé l'aquamation, une pratique moderne qui consiste à dissoudre un corps dans une solution aqueuse alcaline – c'est-à-dire avec un pH basique. Composée de carbonates et d'hydroxyde, et combinée au mouvement d'une eau agitée et chauffée de 90° à 180°,l'aquamation permet la dissolution dans l'eau des tissus en trois à quatre heures, comme pour une crémation. Les os devenus friables sont ensuite réduits en poudre pour être déposés dans une urne. Selon ses promoteurs, cette technique serait dix fois moins gourmande en énergie que la crémation et ne disperserait pas de gaz nocifs dans l'atmosphère. Mieux, ce procédé laisse une eau riche en matière organique et donc utilisable comme fertilisant. Oubliez le biblique « poussière tu redeviendras poussière ». Notre corps est constitué à 70 % d'eau, il est plus logique de redevenir H2O. Mais pour l'heure, cette technique n'est autorisée qu'en Australie, dans sept États des États-Unis d'Amérique et au Québec – elle peut cependant être appliquée en France pour le traitement des animaux de compagnie.

La promession a été développée en Suède en1999 par la Dr Susanne Wiigh-Mäsak. Ce procédé réduit les corps en poudre en les plongeant d'abord dans de l'azote liquide, avant de les passer sur une table vibrante qui les fait éclater en particules fines. Tout comme dans l'aquamation, les pièces métalliques, issues d'opérations chirurgicales telles que les broches, les plaques d'acier ou les plombages dentaires sont récupérées pour être ensuite recyclées.

Encore au stade des expérimentations en Belgique et aux États-unis, l'humusation vise à faire des corps des défunts un engrais naturel. La technique consiste à enterrer les corps avec des fagots et des copeaux de bois qui attirent les insectes, pour qu'ils se repaissent ensuite de notre chair et participent à sa décomposition – ce qui prend plus ou moins une année.

En France, l'industrie des funérailles éco-responsables en est à ses balbutiements. Plusieurs sociétés de pompes funèbres proposent des urnes hydrosolubles ou dégradables en pleine terre de laquelle un arbre sortira de terre à côté de cercueils en cellulose écologique agrégés – du carton, en somme – peints à l'eau et assemblés avec une colle naturelle. Ces derniers se consument bien plus rapidement que leurs homologues en bois brut, réduisant l'énergie nécessaire lors de la crémation. Toutefois, « ces produits sont considérés comme relevant du luxe dans les grilles tarifaires des sociétés de pompes funèbres alors qu'ils sont moins chers à fabriquer », selon Kawnik. « En fait, en France, le lobby funéraire est très conservateur et ne veut pas accepter de dispositifs qui rendraient les obsèques moins chères. Il y a donc peu de chances pour que l'aquamation ou la résomation [ndlr : autre technique d'hydrolyse alcaline qui se différence de l'aquamation par une plus forte température ] soit pratiquée d'ici peu en France. »

Une société américaine semble faire le lien entre l'impératif économique et écologique en proposant l'immersion en pleine mer d'urnes spécialement conçues pour que la vie sous-marine vienne en prendre possession. Cette entreprise promet de faire des restes de votre corps un corail ou une mangrove et ainsi de faire de vous un bienfaiteur de l'environnement pour l'éternité. Mais bien entendu, ce processus a un coût.

Bien qu'en pleine expansion, la crémation demeure minoritaire dans les pays majoritairement catholique du Sud de l'Europe et, tout en continuant d'encourager l'inhumation, le Vatican n'excommunie plus depuis 1963 ses ouailles qui se tourneraient vers cette pratique. Sensibles comme tout un chacun de ses contemporains aux considérations écologiques, les adeptes de l'enterrement disposent, en plus de cercueils en cartons, de cimetières écologiques. C'est avec ce souci que les pesticides ont été bannis de certains cimetières, comme celui de Versailles, où le gazon a remplacé les graviers et où les herbes folles s'immiscent entre les tombes.

Avec un chiffre d'affaire annuel du marché des obsèques évalué à deux milliards d'euros,la mort serait finalement un business comme les autres, sujet au green washing. Sauf que celui-ci ne connait pas la crise et n'a donc pas réellement besoin d'innover. La demande est en hausse constante. De plus en plus de gens meurent chaque année en France, – 550 000 par an aujourd'hui, 680 000 à l'horizon 2030 – et si l'industrie funéraire française ne voit pas la mort en vert, elle peut toujours voir l'avenir en rose.