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Corps calciné et fausses identités : le mystère de l’inconnue d’Isdal

Paranoïaque en puissance, espionne française ou faussaire aguerrie – comment un cadavre trouvé en 1970 continue de susciter de nombreuses théories.

Le corps de l'inconnue d'Isdal transporté dans un cercueil. Toutes les photos sont issues d'un documentaire du NRK.

Les enquêtes policières fascinent – surtout lorsqu'un zeste de mystère plane au-dessus d'elles. On aime se mettre dans la tête du meurtrier ou du disparu et tenter de retracer son itinéraire, quitte à formuler des théories en tous genres. Quand la police trouve un cadavre non identifié et que l'enquête qui s'ensuit n'est jamais résolue, notre cerveau laisse libre cours aux fantasmes. D'autant plus s'il est question d'espionnage, de codes secrets, de vêtements sans étiquette et de valises remplies de faux passeports. Prenez les cas non élucidés de Peter Bergmann, cet homme qui a orchestré son suicide de manière à ce que l'on ne découvre jamais son identité ; ou encore celle de l'homme de Somerton, retrouvé mort sur une plage australienne en 1948. L'une de ces histoires trouve une certaine résonance aujourd'hui, puisqu'elle vient d'être relancée par une enquête du journal norvégien Norsk Rikskringkasting (NRK) publié en novembre 2016. Il s'agit du cas d'une femme aux multiples identités, retrouvée calcinée dans une forêt scandinave il y a 40 ans : celui de l'inconnue d'Isdal.

Nous sommes en Norvège, le 29 novembre 1970, non loin de Bergen, deuxième plus grande ville du pays. Dans les collines rocailleuses du bois de la vallée d'Isdal règne un froid septentrional en ce début d'après-midi. Un père de famille et ses deux filles sont sur le point de faire une découverte macabre alors qu'ils entrent dans une clairière nichée en plein cœur de la forêt : le corps d'une femme nue allongée sur le dos, partiellement calciné, les bras en position d'escrimeur devant le torse.

Une odeur nauséabonde émane du cadavre. Cela fait sûrement plusieurs jours qu'il est en train de pourrir, caché dans des rochers qui bordent un sentier en pente au beau milieu de la forêt d'Isdal. Y a-t-il un meurtrier qui rôde dans les parages ? Horrifié, l'homme prévient la police locale.

« Ce n'est pas beau à voir. La question que l'on se pose alors, c'est si on a mis le feu à cette femme, ou si d'autres causes sont envisageables », se souvient Carl Halvor Aas, un avocat travaillant à la Police de Bergen, l'un des premiers arrivés sur la scène du crime.

Le corps calciné, retrouvé dans une forêt près de Bergen.


Les premiers indices collectés par la police scientifique sont troublants. On retrouve des bouts de vêtements, un parapluie, une bouteille d'un alcool local, deux bouteilles en plastique, un verre, une cuillère en argent et un bout de plastique très endommagé – possiblement un passeport. Par ailleurs, l'autopsie démontre que cette femme a ingéré volontairement une cinquantaine de somnifères dans les heures qui ont précédé son décès – on pense alors à un suicide. Un bleu au niveau du cou laisse à penser qu'elle a pu être agressée, ou qu'elle est tombée accidentellement la nuque sur un rocher, avant d'être dévorée par les flammes.

Accident, suicide ou meurtre ? C'est le début d'une véritable énigme. Avant d'ouvrir une enquête pour homicide, on cherche, naturellement, à identifier cette femme. Le problème, c'est qu'elle – ou son meurtrier – a pris les mesures nécessaires pour que son identité ne soit pas découverte. Toutes les étiquettes sur les restes de vêtements ont été soigneusement coupées.

Le jour suivant la découverte du corps, les autorités locales sont déjà dépassées. Afin de résoudre cette enquête difficile, elles font appel au Kripos d'Oslo, la police criminelle nationale, qui envoie son chef de brigade d'investigation en personne direction Bergen.

Très vite, deux valises qui appartiennent vraisemblablement à cette femme sont retrouvées consignées à la gare de Bergen : elles contiennent des cuillères en argent semblables à celle retrouvée près du corps et des vêtements dont les étiquettes ont elles aussi été coupées. À la grande joie des enquêteurs, une empreinte digitale concordant avec celles du corps est trouvée sur une paire de lunettes à l'intérieur d'une des valises.

Ce n'est pas tout. Ils mettent également la main sur un carnet contenant des codes mystérieux écrits à la main de type « 11 M 16 ML » et un sac provenant d'un magasin de chaussures à Stavanger – une ville à plus de 200 km au sud d'Isdal. Voilà enfin une piste concrète. Néanmoins, les valises contiennent de nombreuses perruques et paires de lunettes à verres non correcteurs, qui supposent que cette femme avait pour habitude de modifier son apparence. La tâche des enquêteurs risque d'être ardue.

La police se rend dans la boutique en question. Le fils du gérant, Rolf Rørtvedt, se souvient d'une étrangère venue trois semaines plus tôt à la recherche d'une paire de bottes bleues. Le même modèle a été retrouvé à proximité du cadavre. La description donnée par le jeune homme de 22 ans permet de dresser un portrait-robot ; une femme de taille moyenne avec des cheveux noirs, des yeux bruns et de jolies jambes. Il se souvient d'une « cliente envahissante, parlant un anglais rudimentaire, posant beaucoup de questions et mettant beaucoup de temps avant de prendre une décision ». Il ajoute que s'il se souvient de cette femme, c'est parce qu'elle dégageait une odeur particulière, semblable à celle de l'ail, un ingrédient peu utilisé en Norvège à l'époque – par la suite, de nombreux témoins évoqueront cette même senteur.

Un portrait-robot de l'inconnue d'Isdal.

Les enquêteurs décident de se rendre dans les hôtels aux alentours à la recherche du prochain indice. Au St. Svithiun, situé à quelques mètres seulement du magasin, le réceptionniste se souvient d'une femme correspondant à la description. En feuilletant les registres, il retrouve son nom : Finella Lorck. Les autorités pensent alors résoudre l'affaire très prochainement. Selon eux, cette femme a sûrement séjourné dans un hôtel de Bergen après son séjour à Stavanger, puis est morte quelques jours plus tard à Isdal. Sauf qu'aucune Finella Lorck ne s'est enregistrée à l'hôtel à Bergen. Retour à la case départ – ou presque.

Heureusement pour la police, à cette époque, les étrangers souhaitant passer la nuit à l'hôtel en Norvège doivent remplir un formulaire dans lequel ils doivent renseigner leurs nom, adresse et numéro de passeport. En faisant comparer l'écriture du carnet retrouvé dans la valise à Bergen avec celle de femmes étrangères ayant séjourné dans des hôtels locaux par des experts du Kripos, la police va faire une découverte stupéfiante : l'inconnue d'Isdal a séjourné dans plusieurs hôtels du pays entre mars et novembre sous sept identités différentes – dont aucune ne se révélera vraie. Ainsi elle a été successivement Claudia Tielt, Alexia Zarna-Merchez, Geneviève Lancier ou Elizabeth Leenhouwer.

Vu la vigilance dont fait preuve cette femme pour couvrir ses traces, il semblerait bien qu'il s'agisse d'une espionne. Au moment où cette piste est envisagée par les journaux locaux, le code des pages dans le carnet est décrypté : il s'agit des déplacements qu'elle a effectués entre la Norvège, la Suède, l'Allemagne, la Suisse et la France. Petit à petit les enquêteurs peuvent retracer l'itinéraire suivi par cette femme à l'aide de témoignages concordants. Elle a pris un avion depuis Paris fin octobre, puis a séjourné dans des hôtels norvégiens, entre Bergen, Trondheim, Stavanger et Oslo jusqu'à ce que l'on perde sa trace le 23 novembre. Ce jour-là, elle quitte l'hôtel de Bergen duquel elle n'est presque pas sortie depuis quelques jours et dépose ses valises à la consigne de la gare.

Malgré ces nouveaux éléments, l'enquête piétine. Interpol et les polices de plusieurs pays d'Europe se mobilisent pour aider les autorités norvégiennes, qui peinent à identifier cette femme. Sans succès. Que s'est-il passé les six jours qui ont suivi le 23 novembre dans la forêt d'Isdal ? C'est une question qui taraude encore aujourd'hui tous ceux qui ont travaillé sur l'affaire.

Deux valises que l'on suppose appartenir à l'inconnue d'Isdal.

Les résultats de l'autopsie suggèrent que la mort est due à l'ingestion de plus de 50 somnifères et l'intoxication au monoxyde de carbone causé par les flammes. Il est difficile d'expliquer comment ces pilules auraient pu être ingérées de force, ce qui mène les enquêteurs à conclure à un suicide, un peu avant Noël 1970. Drôle de mode opératoire si c'en est réellement un. D'ailleurs, même parmi les inspecteurs de l'époque, on peine à croire à cette thèse. « Pour moi et quelques-uns des autres inspecteurs, il semblerait qu'elle essayait de fuir quelque chose et a tenté, en conséquence, de cacher son identité », affirme Sigbjørn Wathne, l'un des inspecteurs ayant travaillé sur l'enquête.

Selon Knut Haavik, un reporter local spécialisé dans le crime, l'inconnue d'Isdal faisait partie des services secrets étrangers et aurait été assassinée. « Personnellement, je suis convaincu qu'il s'agit d'un meurtre. Elle avait plusieurs identités, elle utilisait des codes, portait des perruques, voyageait de ville en ville, et changeait d'hôtel après quelques jours. C'est ce que les policiers appellent un comportement conspirateur, déclare-t-il. De plus, ses voyages en Europe ont dû lui coûter de l'argent. Où a-t-elle trouvé cet argent si personne ne lui fournissait ? »

Beaucoup de témoins ont rapporté des anecdotes qui contribuent à établir un profil un peu plus clair de l'inconnue d'Isdal. Elle parlerait français, allemand, anglais et néerlandais, utiliserait des perruques et fumerait des cigarettes françaises. Par ailleurs, tous les témoins semblent se souvenir d'une femme méfiante, sombre et mystérieuse qui leur a fait forte impression. D'autres témoignages isolés viennent ajouter du flou et donner naissance à des théories diverses et variées.

D'après le photographe italien Giovanni Trimboli avec qui elle aurait dîné au mois d'octobre, il s'agirait d'une antiquaire sud-africaine. En outre, elle lui aurait révélé avoir six mois pour explorer les plus beaux endroits de Norvège – un témoignage qui laisse à penser qu'elle souffrait d'une maladie incurable.

En 1991, un chauffeur de taxi se présentant comme celui qui a déposé la femme à la gare de Bergen avant qu'on ne perde sa trace a affirmé que sur la route, un homme l'aurait rejoint en chemin.

Au début des années 2000, après la prescription juridique du crime, un étrange témoignage a refait surface. Le 24 novembre 1970, un randonneur aurait croisé une femme, manifestement en proie à la peur, dans la vallée d'Isdal. Cette dernière était suivie par deux hommes en noir d'apparence méditerranéenne. Interrogé par la police après la découverte du corps, il aurait immédiatement reconnu le portrait-robot de l'inconnue d'Isdal, avant qu'un policier ne lui affirme : « Oubliez-la, elle a été dispatchée. L'affaire ne sera jamais résolue. » Témoignage d'autant plus troublant que l'emploi du mot « dispatchée » choisi par le policier est fréquemment utilisé dans les services secrets pour signifier « liquidée ».

Quelques inscriptions figurant dans un carnet ayant potentiellement appartenu à l'inconnue d'Isdal


Fin 2016, le média norvégien NRK a rouvert l'enquête dont il publie régulièrement les avancées. Ses journalistes ont eu accès aux quelque 140 pages du dossier de la police. On y apprend que la piste de l'espionnage a été très sérieusement envisagée par la police à l'époque. En ce contexte de guerre froide, les déplacements de cette femme semblent coïncider avec plusieurs essais de missiles norvégiens top-secret. Un pêcheur aurait déclaré avoir aperçu cette femme en train d'observer un site d'essais de missiles à Stavanger. L'analyse de l'écriture retrouvée sur le carnet nous apprend également que cette femme utilise une police de norme française ou belge, ce qui fait de la théorie d'une espionne francophone l'une des plus plausibles.

Selon une autre hypothèse, l'inconnue d'Isdal pourrait avoir été liée à un trafic mené par le crime organisé. Les nombreux passeports laissent penser qu'il pourrait s'agir d'une faussaire. Comme le souligne un utilisateur Reddit dans une discussion dédiée à l'inconnue, les espions ne se contentent généralement que d'une seule identité qu'ils se sont construite au détail près. Le mode de vie de cette femme, qui voyage beaucoup et change souvent d'apparence et d'identité fait plutôt songer à la piste de la faussaire, ou du trouble dissociatif de l'identité pour les plus fantasques.

D'autres rumeurs, plus folkloriques et relevant du mythe, suggèrent que l'identité de cette femme pourra être trouvée dans un coffre à Moscou ou qu'elle a été assassinée par un proche. Un ancien espion norvégien évoque quant à lui l'hypothèse de l'agent clandestin possiblement israélien ou soviétique, qui aurait succombé à un accident après avoir fait tomber la bouteille d'alcool dans le feu, provoquant une explosion. Comment expliquer dans ce cas l'ingestion de somnifères dans un but manifestement suicidaire ?

Qui était cette femme ? Que subsiste-t-il aujourd'hui ? Des doutes et des hypothèses toutes aussi peu convaincantes les unes que les autres. Paranoïaque en puissance suicidée ; espionne française éliminée par les siens ; fraudeuse à grande échelle trahie par un ami ; antiquaire sud-africaine atteinte d'une maladie incurable… On ignore qui était cette femme, mais elle avait sans doute une vie trépidante et vivait en marge de la société. En Norvège, chacun a sa petite idée, même si l'on privilégie la thèse de l'espionne.

Sa véritable identité est encore sujette aujourd'hui à de nombreuses questions. S'est-elle débarrassée elle-même des indices ? L'a-t-on forcée à ingérer tous ces somnifères ? Les services secrets ont-ils volontairement saboté l'enquête ? Les réponses sont sans doute plus banales qu'on ne le croit. L'enquête du NRK nous le montrera peut-être.

L'inconnue d'Isdal a été enterrée en février 1971 dans un cimetière de Bergen sous une pierre tombale sans nom dans un cercueil en zinc, qui ne se désagrégera pas. Ainsi, elle pourra être retournée à son pays d'origine si jamais le mystère est un jour résolu et sa véritable identité retrouvée.

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