Des vertus thérapeutiques du BDSM
Illustration : François Dettwiller

Des vertus thérapeutiques du BDSM

"Lorsque je me soumets à quelqu'un en qui j'ai confiance, mes angoisses fondent comme neige au soleil."
01 septembre 2017, 8:19am

Cet article a initialement été publié sur Tonic.

Cupcacke Sinclair aime être punie. En tant que sub professionnelle et productrice de porno fetish à Los Angeles, être attachée, fessée et fouettée fait partie de sa description de poste. C'est aussi ce qu'elle fait pendant son temps libre, le soir et le week-end. L'an dernier, elle est devenue une petite célébrité sur FetLife, puisqu'elle est apparue dans une vidéo hardcore où ses seins sont cloués à un panneau en bois en guise de punition. Produite par ses soins, la vidéo est très justement nommée "Nailed".

"Oui, c'était douloureux," explique-t-elle. "Oui, j'ai hurlé tout du long." La vidéo a été réalisée sans trucages. Elle est un peu perturbante, du moins pour ceux qui ne sont pas habitués à voir des clous s'enfoncer une partie du corps très sensible, et qui ne suivent pas les prouesses de la pain slut autoproclamée. Pourtant, l'originalité de Sinclair, c'est bien de se vautrer dans le "sang, la sueur et les larmes" jusqu'à plus soif. Elle reproduit régulièrement cette scène en live pour le public des clubs fétichistes de Los Angeles. Mais surtout, elle s'en sert comme d'une forme de thérapie. Sinclair explique que la soumission extrême lui procure un certain soulagement face à l'ennui rencontré au quotidien, et qu'elle lui permet de préserver sa santé mentale.

"La plupart des gens choisissent de fuir la douleur. À l'inverse, embrasser la souffrance physique est pour moi une forme de catharsis. Elle me rappelle que je suis plus forte que mes problèmes. Je fais du porno hardcore depuis 6 ans environ, et je peux dire que la douleur me soulage de tout", explique Sinclair. "J'ai un fâcheuse tendance à me détacher de mes émotions ; à l'inverse, lorsque je me soumets, lorsque je navigue à travers différents niveaux de souffrance et de plaisir, je me sens immergée dans le réel. En étant soumise à quelqu'un en qui j'ai confiance, mes angoisses fondent comme neige au soleil."

Le BDSM (pour Bondage, Domination, Soumission, Masochisme, un ensemble de pratiques sexuelles basées sur la relation de pouvoir entre deux individus - un dominant et un soumis) peut avoir des vertus thérapeutiques même si vous ne travaillez pas dans l'industrie pornographique. Comme l'écrit S. Nicole Lane dans un article pour HelloGiggles, certains individus ayant subi des violences sexuelles par le passé, comme elle, découvrent parfois que les pratiques BDSM peuvent tenir une place importante dans le processus de guérison psychologique. Selon elle, la soumission peut constituer un moyen de se réapproprier son corps, de reconstruire la confiance en l'autre, et de soigner un syndrome post-traumatique dans un environnement contrôlé "à la manière des pratiques de méditation transcendantale", précise-t-elle.

Pour certains adeptes du kink, comme @mommyineedthis, qui tient un compte ABDL (l'attrait pour les bébés adultes portant des couches) sur Instagram, le role play permet de créer un environnement sûr où l'on peut revisiter et réécrire les souvenirs du traumatisme. "Parce que j'ai subi des abus sexuels pendant toute mon enfance, j'étais une enfant très renfermée. Bien sûr, je ne tire pas de généralités, ce que je raconte ne vaut que pour moi. Mais tout cela m'a permis de sortir de moi-même et d'aller de l'avant", m'explique-t-elle.

Alyssa (qui préfère ne donner que son prénom) a la vingtaine. C'est une comédienne de stand-up vivant à Los Angeles. Elle va plus loin que @mommyineedthis, en me racontant que le BDSM lui a permis de prendre conscience de sa force mentale à travers le role play. Selon elle, la relation de soumission telle qu'elle fonctionne dans le BDSM est une sorte de "processus sacré".

"Avoir la capacité de me poser avec quelqu'un et de lui dire 'voilà ce que je veux, voilà ce que je ne veux pas et ce que je n'autoriserai jamais', c'est sacré au sens propre du terme. Cela m'a permis d'ouvrir les yeux et de réaliser que je méritais d'être traitée comme un être qui peut consentir et refuser. Mon consentement est la chose la plus importante au monde", me confie-t-elle. "Le fait que mon confort, mon consentement et mon corps soient traités avec un tel niveau de respect, de vénération même, m'a permis de ressentir de nouveau du plaisir sexuel. Depuis mon traumatisme, je ne m'autorisais plus à avoir du plaisir."

Comme le décrit un article de 2015 de The Atlantic, certains psychothérapeutes, comme Leslie Rogers et Tani Thole, fondatrices du Light and Dark Institute, exploitent désormais le pouvoir du kink en adaptant les traitements de certains patients ayant subi une expérience traumatique au formalisme des relations BDSM. "Le BDSM, c'est la guerre", affirme Rogers dans l'article. "Mais en recréant la guerre par moi-même, j'y mets fin. Je vais là où je ne suis pas supposée aller ; j'y rencontre quelqu'un, et à la fin nous réalisons que nous sommes toujours capables de nous laisser aimer."

La sexologue de San Francisco Vanessa Martin explique que le type de consentement que supposent les pratiques BDSM peut permettre à ses patients de s'engager dans des stratégies d'adaptation insoupçonnées. "J'ai travaillé avec des patients qui trouvaient un soulagement immense à travers le kink", explique Martin. "Ce n'est pas toujours vrai et il ne faut pas faire de généralités, mais disons que la communauté du kink accorde une place très importante au consentement. Les discussions sur les limites de chacun, les safe words et les contrats passés entre dominants et dominés sont permanentes. Parfois, les situations sexuelles sont entièrement planifiées et scénarisées avant même que les deux personnes se soient jamais touchées."

Marin ajoute que c'est bien la réflexion sur le consentement et sa pratique qui induit des effets bénéfiques chez les victimes d'abus sexuels. Le principe même de l'abus sexuel a pour conséquence que vos désirs, vos besoins, votre sécurité sont niés par votre agresseur. À l'inverse, avoir des discussions approfondies avec votre partenaire sur ce que vous aimez et sur ce que vous n'aimez pas - en sachant que ce partenaire respectera vos limites quoi qu'il arrive - peut vraiment transformer votre rapport à la sexualité.

Le kink et le role play BDSM peuvent également faire du bien à des personnes qui ont fait l'expérience d'un traumatisme, mais qui ne sont pas intéressées par ces pratiques sexuelles. Dans ces cas là, les rapports BDSM sont formalisés par des méthodes thérapeutiques spécifiques ou à travers l'expression personnelle, écrit Kristen P. Mark, professeure de santé publique et directrice du Laboratoire de promotion de la santé sexuelle à l'Université du Kentucky. "Mais il est faux de penser que tous ceux qui pratiquent le BDSM ont subi des violences sexuelles par le passé," ajoute-t-elle. "C'est un préjugé assez commun."

Sinclair est d'accord pour dire qu'il s'agit là d'un mythe auquel il faut s'attaquer. Les gens ne développent pas des kinks juste parce qu'ils ont été agressés sexuellement. C'est seulement que, dans la plupart des cas, ils ont développé une manière de vivre un peu différente de la norme. Certains aiment fumer de la weed et regarder Game of Thrones à la fin d'une journée difficile, d'autres aiment se prendre des claques et être jetés au fond d'une cage. Ces deux options sont potentiellement divertissantes et impliquent des personnes consentantes, dans un cadre privé. Pourquoi les hiérarchiser ?

Contredisant le mythe selon lequel les personnes kinky sont nécessairement des êtres tordus, cassés, traumatisés, une étude de 2013 publiée dans le Journal of Sexual Medicine montre que les personnes qui s'identifiaient comme kinky obtenaient "des scores plus élevés que les personnes non kinky dans les évaluations de santé mentale". Les chercheurs ajoutent qu'elles étaient "moins sujettes aux névroses, plus clairvoyantes, moins sensibles au rejet, plus à l'aise dans leurs relations amoureuses, et possédaient un niveau de bien-être plus élevé" que la moyenne.

"Évidemment, le BDSM comme psychothérapie ne marche pas sur tout le monde", conclue Martin. Toute personne intéressée par les pratiques BDSM, que ce soit pour se remettre d'un événement traumatique ou juste pour le fun, devrait donc être prudente. "Pour quelqu'un ayant subi un viol, le traumatisme peut être ravivé à tout moment. La crise de panique peut être déclenchée par n'importe quoi", écrit la sexologue Shanna Katz pour Outfront Magazine. "Parfois, la personne ne réalisera même pas qu'elle s'expose à une situation susceptible de lui rappeler le traumatisme", ajoute-t-elle.

Katz explique que dans les relations dominant/dominé, la communication et la vigilance sont essentielles, car le BDSM peut raviver des souvenirs pénibles chez n'importe qui. "Il faut être bien conscient que l'intimité et les activités sexuelles peuvent provoquer des réactions émotionnelles fortes et inattendues, indépendamment de possibles expériences traumatiques."

Lorsqu'il est abordé avec prudence, respect et combiné à des méthodes de psychothérapie plus traditionnelles, le BDSM peut être vecteur de grands changements, selon Alyssa. "Ça ne m'a apporté que du positif dans la vie. Explorer mes kinks m'a permis de surmonter les conséquences des violences que j'avais subies, de réhabiliter ma confiance en moi et de retrouver une relation saine au plaisir. Lorsque je l'ai choisie et que je la contrôle, la douleur physique me permet de me sentir forte, fière, et importante."