TATOUAGE

« Combien de personnes qui portent des tatouages maoris savent situer géographiquement cette population ? »

On a rencontré le sociologue David Le Breton, qui nous rappelle qu'en matière de modifications corporelles, l’Autre est bien souvent transformé en stéréotype.

par Mikaël Faujour
22 Août 2017, 5:00am

Collage. À gauche, portrait d'un chef maori, via Bridgeman images. À droite, un homme scarifié. Photo datée de 1941, prise en Afrique de l'Ouest par John Atherton

L'abbaye de Daoulas, dans le Finistère accueille jusqu'au 31 décembre l'exposition À fleur de peau, la fabrique des apparences, centrée sur la peau et ce que, à travers l'espace et le temps, elle dit de l'individu en tant qu'être fondamentalement social. Qu'elle traite de la perception d'autrui, de l'effet recherché ou subi, de malentendus interculturels ou d'affirmation identitaire, l'exposition engage la pensée dans un luxe de réflexions qui préoccupent notre société.

De même, À fleur de peau donne beaucoup à penser la mondialisation qui, dans son élan, défait les significations collectives au profit d'une privatisation du sens, et interroge la diffuse et ambiguë nostalgie, dans les sociétés d'individualisme, d'une appartenance à un ordre holistique, que traduit l'exotisme de certains tatouages. Durant le parcours d'exposition, le spectateur se trouve au milieu de miroirs déformants. Un moment qui résume symboliquement cette exposition anthropologique et sociologique : jamais tout à fait assimilable, l'Autre est celui dont l'altérité nous renvoie à notre identité.

Nous avons rencontré David Le Breton, conseiller scientifique de cette exposition, pour en savoir plus. Sociologue et anthropologue du corps, David Le Breton est professeur à l'université de Strasbourg, et auteur de Signes d'identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles, ou encore de La peau et la trace. Sur les blessures de soi. Alors que son dernier ouvrage, Tenir. Douleur chronique et réinvention de soi, a paru il y a quelques mois aux éditions Métailié, il a accepté de répondre à nos questions.

VICE : L'exposition lève le voile sur des pratiques culturelles lointaines dans le temps ou l'espace, dans des sociétés holistiques où le sens et les symboles sont imposés à l'individu – y compris sur sa peau – par la collectivité d'appartenance. La « société des individus », comme la nommait Norbert Elias, semble offrir le modèle inverse, celui d'un « Je » plus fort que le « Nous », où le sujet affirme des significations face à la société. En quoi, cependant, subsiste-t-il aujourd'hui des rémanences d'un besoin d'appartenance ?
David Le Breton : Dans de nombreuses sociétés humaines, les marques corporelles ont une valeur d'identification sociale. Elles indiquent un statut au sein de la communauté, elles disent explicitement l'appartenance au groupe, à un système social. Elles précisent les allégeances religieuses. Elles relient au cosmos. Au sein de certaines sociétés, leur lecture renseigne sur l'inscription de l'homme dans une lignée, un clan, une classe d'âge. Impossible de se fondre dans le groupe sans ce travail d'intégration que les signes cutanés impriment dans la chair. Ceux-ci légitiment la présence au monde des membres de la société. Ne pas être marqué, c'est être sans identité.

Isolé par la fragmentation du lien social, l'individu cherche dans sa sphère privée ce qu'il n'atteint plus dans la sociabilité ordinaire. À portée de la main, il découvre à travers son corps une forme possible de transcendance personnelle.

Les tatouages ou les marques des sociétés traditionnelles signent l'appartenance à une communauté ; celles de nos sociétés visent plutôt à individualiser. Je pense que l'appartenance communautaire demeure une nostalgie. Elle s'affirme sans doute dans l'imaginaire par le fait de s'approprier des signes venus d'ailleurs, souvent dans une ignorance absolue de la culture et du mode de vie de la population dont on emprunte une composante. C'est l'univers du collage propre au postmoderne. L'Autre est transformé en stéréotype : c'est un tatouage indien ou africain, cela suffit souvent au fantasme.

Il semble émerger des paradoxes : l'esthétisation du corps paraît traduire une privatisation des significations, tandis que celles-ci se massifient. Quand des milliers d'individus se tatouent une étoile ou un dauphin, dans quelle mesure est-il juste de parler d'« individus » ?
Ces identifications – qui passent par le copiage du tatouage, ou simplement le fait de reprendre un motif qui a du succès à un moment – sont pourvoyeuses de sens et de valeurs, à l'échelle de l'individu, même si elles paraissent dérisoires pour d'autres. L'imitation de grandes figures de la scène ou des médias procure à beaucoup de jeunes une personnalité d'emprunt par la possession des signes requis. C'est aussi une manière de narcissiser son personnage, de produire des discours sur soi et d'en tirer une plus-value symbolique.

La disparition des anciennes cultures de classe ou des cultures locales expose de plein fouet à une culture de masse mondialisée, hyperstandardisée. Le clonage médiatique remplace ou concurrence l'éducation. Un nombre grandissant de jeunes se tatouent des logos commerciaux à même la peau dans une quête passionnée d'identification.

La « société des individus » semble avoir deux faces : un avers hédoniste, qui affirme des mœurs libérales, revendiquant le choix individuel et la responsabilité ; un revers angoissé, avec une nostalgie de la totalité et de ses repères rassurants. Si toutefois ce constat est juste, comment cela se traduit-il dans les « pratiques du corps » ?
Oui, je suis d'accord. Après une longue période de discrétion, le corps s'impose aujourd'hui comme un lieu de prédilection du discours social. L'individualisation grandissante de nos sociétés occidentales modifie en profondeur l'attitude à son égard. L'individualisation du sens amène à une individualisation du corps, à la recherche d'un corps à soi, d'un corps pour soi. Isolé par la fragmentation du lien social, l'individu cherche dans sa sphère privée ce qu'il n'atteint plus dans la sociabilité ordinaire. À portée de la main, il découvre à travers son corps une forme possible de transcendance personnelle.

Le corps devient le lieu de la reconquête de soi, un territoire à explorer, à l'affût de sensations inédites à percevoir – thérapies corporelles, massages, yoga, arts martiaux –, un lieu du contact désiré à l'environnement – jogging, randonnée, activités physiques ou sportives –, un lieu privilégié du bien-être ou du bien paraître à travers la forme et la jeunesse à maintenir – salles de sport, body-building, cosmétiques, diététique. Au-delà du plaisir associé à ces activités, il s'agit aussi de satisfaire en partie aux normes de séduction, c'est-à-dire au regard des autres.

Dans une société où l'individu n'existe pas, les normes collectives s'imposent à tous.

Dans nos sociétés, le corps est objet de discours et de pratiques multiples, souvent contradictoires. Il peut être le lieu du salut ou de la chute. C'est l'amour du corps ou l'adieu au corps. Des formes austères et puritaines – comme le transhumanisme – ou hyperconservatrices – comme nous l'avons vu lors des manifestations contre le mariage pour tous – sont très présentes dans nos sociétés.

Dans nos sociétés d'individus, il faut penser la pluralité des corps et des mises en scène sociales de soi – penser à la fois le transgenre et l'homme qui affirme sa virilité par son attitude, la femme qui joue de sa séduction, la fille qui chemine en minijupe et sa copine qui porte un voile malgré la chaleur. Le monde postmoderne est fait de ces collages, de ces contradictions.

Diverses marques corporelles – rituel maraké en Amazonie, scarifications ivoiriennes – sont issues, dans les sociétés holistiques, de rites de passage. Nous savons que ces rites sont aujourd'hui absents des sociétés postmodernes, qui ont aboli les référents collectifs. Que disent, de nos sociétés, des conduites à risque ou des « pratiques du corps » douloureuses ? Peut-on y voir une résurgence des rites de passage ?
Les rites d'initiation ne sont nullement obligatoires, et maintes sociétés les ignorent, définissant la maturité sociale à travers d'autres critères. Ces rites assurent la transmission sociale et la reconnaissance par le groupe. Ils sont communautaires, vécus solidairement par le groupe de pairs sous la responsabilité des aînés. Ce sont des moments essentiels de confirmation de la filiation et de l'alliance à la communauté et à la cosmologie qui la soutient. Ils sont globalement liés à la révélation d'un savoir, ils participent d'une transmission des aînés envers ceux qui vont accéder aux responsabilités d'hommes ou de femmes. Dans une société où l'individu n'existe pas, les normes collectives s'imposent à tous.

Si le territoire est une ressource essentielle de l'identité pour beaucoup de ceux que Brassens appelait « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part », pour beaucoup d'autres, plutôt citoyens du monde et joueurs de leur identité, il n'a guère de sens.

Dans une société d'individus, il faut plutôt penser ce que j'appelle dans mes livres « les rites intimes, personnels, privés », qui redéfinissent des activités sociales pour des acteurs qui cherchent plutôt à s'approprier leur existence sur un mode individuel. Le rite intime, dynamique, transitionnel, est souvent une tentative de surmonter une tension, de résoudre un dilemme, d'arracher une réponse sur le sens de la vie.

L'exposition montre une photo d'Angelina Jolie, dont le dos affiche un yantra thaïlandais – c'est-à-dire un tatouage sacré – fraîchement réalisé. Elle illustre volontiers cet attrait pour des symboles de cultures lointaines. Comment interprétez-vous cet élan exotique (dont les Occidentaux n'ont d'ailleurs pas le monopole) ?
Si le territoire est une ressource essentielle de l'identité pour beaucoup de ceux que Brassens appelait « les imbéciles heureux qui sont nés quelque part », pour beaucoup d'autres, plutôt citoyens du monde et joueurs de leur identité, il n'a guère de sens. Cette crispation identitaire renvoie plutôt à des identités menacées, fragiles, qui cherchent à s'attacher au moins à quelque chose alors que partout ailleurs la mobilité est une valeur essentielle.

Des photos de scarifiés ivoiriens, de yakuzas japonais ou encore de mareros d'Amérique centrale semblent signaler la cohabitation d'éléments holistiques avec des éléments purement individuels. Cette cohabitation est-elle l'apanage des cultures « en transition » vers le modèle de « sociétés des individus », desquelles les traits holistiques tendent à disparaître ? Ou bien est-ce plus complexe ?
Dans ces exemples se conjuguent à la fois une dimension communautaire et personnelle, et les tatouages sont des signes d'appartenance singularisés. Cependant, les références multiples d'une partie de la culture des marques corporelles réunie autour du label « tribal » ne relèvent pas du métissage culturel mais d'une appropriation plus univoque, dans un contexte de mondialisation économique.

Au-delà de l'incontestable sincérité des individus adeptes du « tribal », nous n'avons pas vraiment ici de métissage. Il ne s'agit guère, sauf exception chez certains tatoueurs, de confrontation ou de dialogue. Mais plutôt d'un discours qui ne se soucie pas de la particularité des cultures et des hommes et réduit la multitude des autres au « tribalisme », au « primitivisme », au « spirituel », au « cosmique », sans leur demander leur avis puisque, la plupart du temps, ils n'existent plus.

Nous sommes dans une liquidation symbolique de l'Autre bien plus que dans sa rencontre, qui impliquerait de s'y mêler, de partager son existence et sa vision du monde, et non de se contenter d'un tatouage dont les significations échappent souvent totalement à celui qui l'a reçu. Combien de personnes qui portent des tatouages maoris savent situer géographiquement cette population ou connaissent sa culture ? Les Maoris sont volontiers associés par beaucoup, avec une ignorance qui frise le mépris, aux « Indiens », comme si le monde n'était plus qu'un immense supermarché où l'on puise des produits, dans l'indifférence de la manière dont ils sont fabriqués et d'où ils viennent. Les Maoris ne s'y trompent pas, et n'acceptent pas de voir de jeunes Occidentaux arborer leurs tatouages qui renvoient à des significations religieuses et sociales précises.

Merci beaucoup, David.

L'exposition À fleur de peau est visible jusqu'au 31 décembre à l'abbaye de Daoulas, dans le Finistère.

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