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La science parle

Détester les Kardashian, c'est se haïr soi-même

C'est la terrible conclusion des chercheurs en sciences sociales qui se passionnent pour la « nouvelle famille royale » des États-Unis.

ParKatya LopatkoillustrationsXavier Lalanne-Tauzia

Éteindre son cerveau, oublier nos existences mornes et écrasées par les contraintes de la vie moderne, c'est à cela que servent les Kardashian. Ça on le savait déjà. Mais la nouveauté, c'est que désormais, les Kardashian servent aussi les sciences sociales. De nombreux universitaires s'intéressent de près au phénomène et leurs conclusions sont tout à fait passionnantes.

Déjà, en 2015, le Dr Meredith Jones, maître de conférences à l’université Brunel, à Londres, a organisé le premier Kimposium, une conférence universitaire entièrement consacrée à la « nouvelle famille royale » des États-Unis. On découvrait alors que les aventures des Kardashian - transition de Caitlyn, vagin de Kim et tutti quanti - révélaient des thématiques fortes : quatrième vague du féminisme, organisation des systèmes politiques, questions raciales, néolibéralisme...
« J’ai voulu créer le Kimposium parce que les Kardashian sont un objet culturel important », explique Jones. « D'un point de vue culturel ou sociologique, ils sont, à bien des égards, tout à fait représentatifs de la vie contemporaine. Je ne veux pas les dénigrer, car ils expriment les valeurs de notre société. »

Pour la plupart des intervenants du Kimposium, les Kardashian sont ainsi le miroir parfait de notre psyché collective. Ainsi, le fait de juger les Kardashian et leurs excès - en critiquant par exemple « la consommation et le consumérisme » - serait, selon Jones, hypocrite. Il est difficile de savoir dans quelle mesure le mépris et la colère manifestés envers les Kardashian sont la conséquence d'une détérioration culturelle, mais à en croire le consensus universitaire, leurs haters cherchent probablement à éviter une introspection désagréable.

Dans un essai intitulé Kardashian Komplicity: Beauty Work in Postfeminist Neoliberal Times, le Dr Giuliana Monteverde, maître de conférences à l'université d'Ulster, propose que l'image des Kardashian « soit à la fois défendue et critiquée » – défendue contre les remarques sexistes basées sur leur physique hypersexualisé, mais critiquée pour la façon dont la famille perpétue « une rationalité néolibérale post-féministe ». Comme l'a expliqué le Dr Simidele Dosekun, chargée de cours sur les médias et la culture à l'université du Sussex, lors de sa présentation au Kimposium, le post-féminisme est « une sensibilité culturelle très valorisante, qui permet aux femmes de s’émanciper, mais qui conçoit cette émancipation de manière délimitée et problématique », prenant pour acquis que les femmes sont libérées du patriarcat, alors même qu’elles sont toujours enfermées dans les carcans rigides et traditionnels de l'apparence et du comportement. Selon Monteverde, les Kardashian méritent donc d’être tenus responsables de la monétisation d'une version archaïque du genre mais défendus contre la misogynie de leurs détracteurs.

Alors que Monteverde soutient que les Kardashian perpétuent des idées caricaturales et préjudiciables sur le genre, Jones a une vision plus optimiste : « C'est une famille exclusivement féminine, où les hommes jouent rôle anecdotique. Mais cette image de femmes puissantes – de femmes responsables de leurs propres destins financiers et sexuels – s’inscrit dans une quête de perfection physique. »

Le Dr Elizabeth Wissinger, professeure de mode à l’université de la ville de New York, explique, quant à elle, comment la marque Kardashian est révélatrice de notre paysage socio-politique actuel : « Je pense que les Kardashian correspondent bien à la vision de la femme dans l’Amérique de Trump. Cette idée d’une féminité malléable, impeccable, uniforme. Elles donnent une illusion d'autonomisation féminine, mais leur autonomisation s’inscrit fermement dans les limites du culte de la beauté, de la féminité et de la mode. »

Les recherches académiques sur les Kardashian sont certes limitées, mais ont gagné en popularité depuis le premier Kimposium. Des ouvrages entiers leur ont été consacrés, du très théorique, Keeping Up the Kardashian Brand: Celebrity, Materialism, and Sexuality comme du Dr Amanda Scheiner McClain, au plus pratique The Kim Kardashian Principle: why shameless sells (and how to do it right). Le poète primé Sam Riviere a même publié un recueil intitulé Kim Kardashian’s Marriage, une visite philosophique du paysage culturel moderne organisée en sections nommées d’après les étapes de la routine de maquillage de Kim (Primer, Contour, etc.).

Jones elle-même s'est plongé dans l'écriture d'un livre, une étude de l'impact des Kardashian sur les jeunes femmes britanniques : « Il y a des attentes incroyablement lourdes qui pèsent sur les femmes aux yeux du public, et il n'y a aucun moyen pour elles de gagner, aucun moyen de faire les choses correctement, car peu importe ce que vous faites, si vous êtes une femme, quelqu'un vous attaquera. Une femme peut faire exactement ce qu'un homme fait, sauf que lui sera félicité, elle se fera traiter de grosse. »

Trois ans avant les élections de 2016, McClain, auteur de Keeping Up the Kardashian Brand: Celebrity, Materialism, and Sexuality, paru en 2013, avait relevé des points communs entre Kris Jenner et Donald Trump. Ce qui était à l'époque une observation désinvolte se lit désormais comme une étrange prophétie : « Opinions politiques mises à part, l’ascension des Kardashian est similaire à celle de Trump. Ils ont tous commencé comme des célébrités riches mais de bas niveau ; ils se sont tous servis de la téléréalité pour se faire connaître au niveau national ; ils utilisent tous les réseaux sociaux pour dialoguer avec leurs fans ; ils ont tous adopté les tendances culturelles du narcissisme et du matérialisme pour atteindre un niveau élevé de célébrité ».

Selon Wissinger, le phénomène Kardashian reflète également les réalités économiques de notre époque. Dans un article qu'elle a coécrit avec le Dr Brooke Erin Duffy de l'université Cornell, « Mythologies of Creative Work in the Social Media Age: Fun, Free, and ‘Just Being Me’ », elle étudie la « gig economy » et la célébrité Instagram. L'article analysait « la rhétorique adoptée par les individus qui gagnent de l'argent parce qu'ils sont cool », stars de YouTube et influenceurs d’Instagram, payés pour promouvoir des produits. Wissinger explique que cette économie repose sur le principe selon lequel pour trouver le succès, il faut en acheter la promesse. Et ce, en dépit des barrières qui ne laissent qu’une infime minorité atteindre le plus haut niveau de notoriété. « Ça fait partie du système, tout le monde doit croire qu’il peut devenir une star de YouTube pour contribuer au contenu de la plate-forme qui a continuellement besoin de nouveaux contenus. » Et les Kardashian sont l'exemple le plus extrême de ce type de succès spécifique, contemporain, qui fait prospérer cette économie en laissant entendre que vous pouvez liker, suivre et tweeter votre chemin vers le sommet.

La dynastie Kardashian peut perdurer des décennies ou disparaître brusquement. Mais tant que les médias et les fans continueront à disséquer chaque nouvelle tenue, chaque nouveau bébé, chaque nouveau makeup, les universitaires disposeront d'un matériau de recherche précieux pour déchiffrer notre société. Et Jones de conclure : « les Kardashian sont en quelque sorte les déesses de notre époque. Nous ne pouvons pas nous en éloigner. »




Katya Lopatko est sur Twitter.