Une histoire accélérée des « love dolls », avec Agnès Giard
Tsuchiya Hideo, directeur d’Orient Industry, présente le nouveau modèle Omokage. © Orient Industry
Japón

Une histoire accélérée des « love dolls », avec Agnès Giard

Le magazine CONGRATS! a interviewé l'anthropologue française sur ces poupées japonaises conçues pour servir de partenaires sentimentales ou sexuelles de substitution.
14.8.17

La version complète de cet article a été initialement publiée dans le quatrième numéro du magazine CONGRATS!

Elles viennent du Japon, avec leurs corps incomplets et de regards vides dans lesquels semble flotter une attente sans fin. Les love dolls – poupées grandeur nature aux allures de jeunes femmes en uréthane et silicone – sont conçues pour servir de partenaires sentimentales et/ou sexuelles de substitution aux otaku. Souvent réduites à tort au rang de sex toys par les Occidentaux, elles sont le reflet d'une solitude latente et d'un désir d'humain chez ceux que l'on nomme les dollers. Agnès Giard, anthropologue et chercheuse (spécialisée sur les questions de sexualité, en particulier au Japon), créatrice du blog Les 400 culs et auteure du livre Un désir d'humain, les « love dolls » au Japon, explique ce phénomène et ce qu'il raconte du concept d'amour et de relation dans un pays confronté à l'immobilisme de ses structures sociales.

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CONGRATS! : Bonjour Agnès. Tout d'abord, qu'est-ce qu'une love doll ? Comment sont-elles construites ?
Agnès Giard : Les love dolls sont des poupées réalistes « en dur » (moulées sur un embryon d'uréthane recouvert d'une texture imitant la chair) qui servent de partenaires sentimentales et/ou sexuelles. Il en existe de deux sortes : les poupées à la chair de vinyle sont les plus économiques, elles coûtent 1 500 euros et pèsent environ huit kilos. Elles sont livrées en sept morceaux ce qui permet de les ranger dans une boîte. Les poupées en silicone sont des versions de luxe : elles coûtent 670 000 yens, soit 5 500 euros. Elles pèsent environ 27 kg et possèdent un squelette qui leur permet de prendre toutes sortes de poses. Elles peuvent même – moyennant un supplément – tenir des objets entre leurs doigts.

D'accord, mais à quoi doit ressembler une « bonne » love doll ? Sont-elles différentes de leurs consœurs occidentales que l'on nomme plutôt « sex dolls » (ou poupées gonflables en français) ?
À la différence des real dolls américaines qui sont moulées en une seule pièce, dans une posture d'offrande, cuisses écartées et bouche ouverte, les love dolls japonaises sont constituées au minimum de trois morceaux – le corps, la tête, le vagin – et dotées d'une bouche non-pénétrable. Ces caractéristiques offrent une vision originale de la poupée pour adultes, non-réductible à sa fonction de sextoy. Son corps ayant été scindé en pièces, la love doll se définit comme un être « dissocié » de lui-même, capable de tourner la tête dans une direction et de tendre la main dans une autre. Le fait que son orifice buccal reste fermé préserve une part de son « secret ». Capable de détachement, la love doll s'appréhende comme une entité apte à se retrancher d'elle-même : un outil cognitif.

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Karen tsumurime (yeux fermés) © Orient Industry

Ce phénomène est avant tout japonais, mais est-ce que le concept de love doll s'exporte à l'étranger ?
Oui, très bien. Les Occidentaux traversent aussi une crise, économique et idéologique, qui donne à la love doll un sens. En France, la firme DollStory (franchise de la firme japonaise 4Woods) vend environ 15 poupées par mois sur le territoire européen.

Le Japon étant précurseur dans la robotique et l'intelligence artificielle, on s'étonne que les love dolls soient si technologiquement rudimentaires. Comment l'expliquer ? Les love dolls sont considérées comme des simulateurs de conscience bien plus efficaces et interactifs que les robots. Suivant une perspective téléologique courante en Occident, les robots sont placés au sommet de la hiérarchie dans la reproduction de l'humain. Mais la plupart des fabricants de love dolls ne partagent pas cette vision occidentale du « progrès » et repoussent avec mépris l'idée de rajouter des fonctions motrices aux poupées. Pour eux, les love dolls constituent des formes de vie bien plus convaincantes que les pantins électroniques qui exécutent leurs « boucles d'enchaînement » et simulations de tics nerveux en mode aléatoire. À l'inverse de ces zombies électroniques, les poupées qui ne bougent pas semblent littéralement douées d'empathie. Telles des miroirs, elles peuvent renvoyer ses émotions à l'humain qui les regarde.

Toute la stratégie marketing des entreprises comme Orient Industry repose sur l'humanisation des poupées. On dit qu'il s'agit de « femmes en attente d'un rendez-vous », qu'elles « quittent la maison » quand elles partent en livraison. Le patron de la firme dit même qu'il s'agit de ses propres filles – c'est une vision très patriarcale. Est-ce une volonté de faire perdurer un modèle social qui tend à disparaître avec l'émancipation des femmes ?
Bien qu'il y ait certainement des clients machistes parmi les acheteurs de love dolls, le refus d'une vraie femme ne saurait se réduire à des sentiments négatifs comme la misogynie, la rancœur, le revanchardisme, etc. Dans le contexte japonais – qui est celui d'une crise économique aggravée par l'immobilisme des structures sociales – le refus de fonder un foyer est lié à une forme d'impuissance exaspérée. Impossible, pour beaucoup d'hommes au Japon, de correspondre au modèle de la réussite. Impossible d'être performant, en suivant le schéma parental. Le refus de la femme, pour cette frange de marginaux qui achètent une poupée, relève d'une sorte de faux choix aux allures de suicide social, mêlé de défi. Choisir la poupée, c'est presque une réaction de survie face aux normes schizophréniques de cette société, en même temps qu'une forme de résistance. De ce point de vue, je dirais que la poupée est un acte d'émancipation par rapport au modèle dominant qui force les hommes à devenir des salariés surexploités et les femmes des mères au foyer.

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Vidéo associée : L'industrie de l'amour au Japon


Existe-t-il malgré tout un public cible à qui s'adressent les love dolls ?
Il y a une idée stéréotypée selon laquelle les firmes qui produisent des love dolls viennent au secours des célibataires. C'est inexact. Le marché des célibataires compte 13,6 millions de Japonais, or il ne se vend guère plus de mille poupées par an. Ce que l'on nomme avec emphase l'« industrie » des love dolls n'est qu'une activité artisanale de niche. De cela, on peut déduire que les personnes intéressées par les love dolls constituent l'exception. Pour le dire plus clairement : il ne suffit pas d'être en manque pour avoir envie de s'acheter une poupée. Le profil du client n'est pas celui de l'homme souffrant de sa solitude, ni celui du loser qui se rabat – faute de mieux – sur un objet parce qu'aucune femme ne veut de lui. Il s'avère, au Japon, que la plupart des propriétaires de love dolls sont des otaku, c'est-à-dire des spécialistes de mondes virtuels, très doués en jeux de simulation. Tout le monde n'a pas, comme eux, la capacité de rêver sur une poupée. Il faut avoir beaucoup de talent pour vivre avec une love doll.

Comment les propriétaires sont-ils perçus par le reste de la société ? Y a-t-il une honte à posséder une love doll ?
Au départ du phénomène, en 1981, les propriétaires sont perçus comme des célibataires frustrés, incapables de se trouver une femme et qui compensent leur misère sexuelle dans les bras d'une love doll. Le stigmate est très fort. Les propriétaires se cachent. Certains font ce qu'on appelle leur oyabare (le « coming-out »), mais c'est rare. Ils ont trop honte. Peu à peu, cependant, les choses changent : depuis la sortie du film Air Doll en 2009, des courageux se montrent en public, comme le célèbre écrivain, acteur et dessinateur Lily Franky qui a présenté sa « petite copine » à la télévision en 2012.

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Existe-t-il des love dolls masculines à destination des femmes ou des gays ? Les Japonaises achètent-elles des poupées féminines ?
Des poupées mâles je n'ai trouvé la trace que d'un seul et unique modèle (probablement destiné aux gays), commercialisé au milieu des années 2000 sous la forme d'un « mauvais garçon ». Ce modèle n'ayant pas eu de succès, les femmes otaku en sont réduites, pour l'instant, à s'acheter des love doll femelles. Néanmoins, les Japonaises sont de plus en plus nombreuses à vivre en couple avec une poupée.

Dans l'atelier d'Orient Industry : les moules, remplis de silicone liquide. © Orient Industry

Les love dolls ne possèdent pas de vagin – qui lui-même est vendu en pièces détachées –, laissant la poupée avec un « manque » lors de sa livraison. Il est curieux de vendre une poupée à aimer mais avec qui il n'est pas possible de coucher… Pourquoi ? Qu'est-ce que les love dolls disent du concept d'amour et de relation au Japon ?
Pour « utiliser » une love doll, il faut en effet insérer dans son entrejambe un faux vagin en élastomère qui glisse, s'enfonce en tire-bouchon ou s'éjecte à chaque coup de rein… Bref, la love doll n'est pas très « pratique ». De cela on peut déduire que les love dolls sont faites non pas pour les individus en manque de sexe, mais en manque d'un amour idéal : à ceux-là, il faut des écrans blancs, des surfaces de projection inanimées, muettes. Elles seules peuvent combler le besoin d'attachement affectif.

L'impression qui en ressort est que les dollers jouent surtout à la poupée, comme le font les petites filles… N'est-ce d'ailleurs pas ça qui met mal à l'aise les Occidentaux ? Ce rapport à l'enfance une fois adulte, qui nous semble totalement improbable (voir pathologique) surtout quand il concerne les hommes ?
La poupée est effectivement une des formes les plus transgressives, voire scandaleuses de la contre-culture japonaise. Avec son visage innocent, elle renvoie de ses propriétaires l'image d'êtres immatures, qui refusent de grandir. C'est leur façon à eux de dénoncer les conditions inhumaines de travail, l'impossibilité d'être heureux dans un système néolibéral qui encourage la consommation, la surproduction et la natalité pour… quoi ? Les dollers n'en ont peut-être pas conscience, mais leurs poupées parlent pour eux : elles renvoient à l'idée de la vacuité. Lorsqu'ils « jouent à la poupée », les otaku ne se contentent pas de braver la majorité : ils configurent collectivement une identité en miroir inversé des critères de réussite habituels. L'esthétique manga contribue à radicaliser ce qu'ils présentent comme un choix de vie. Il importe que la love doll prenne l'aspect irréaliste d'une créature de synthèse – impossible à posséder – parce que les otaku se définissent à rebours des valeurs sociales, dans l'idée du manque, du renoncement et de la perte.

Une fois le silicone sec, la poupée est démoulée. © Orient Industry.

Au final, les love dolls ne sont-elles pas un moyen pour les dollers de se construire, de se donner une contenance au travers de ces poupées vides qu'il faut remplir d'amour ?
Le jeu de la poupée est un jeu contre le réel, plus précisément contre les limites inhérentes au fait d'exister dans ce corps. La poupée offre l'espoir de dépasser la condition humaine, ce qui explique pourquoi elle est modelée dans les postures de l'invitation et de l'attente. Il s'agit, avec elle, de créer un autre être. J'emprunte ici sa réflexion à François Jacob : « S'il faut être deux pour se reproduire, c'est pour faire autre ». L'Autre conçu avec la love doll n'est pas issu de la reproduction. L'Autre, c'est celui qu'on espère devenir : fort, beau, immortel et heureux. Lorsqu'un utilisateur ouvre le carton qui contient la poupée, son anatomie en morceaux renvoie, de façon métaphorique, à l'idée que tout reste à faire.

Pour lire l'entretien dans son intégralité, procurez-vous sans attendre le dernier numéro de CONGRATS!