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Crime

Quand on est assigné à résidence, 15 jours, c’est long

Joël Domenjoud est l’un des 24 militants limités dans leurs mouvements par le gouvernement français, en raison des risques qu’ils représentaient dans le cadre de la COP21.
11.12.15
Photo par Ashley Renders

Retrouvez ici tous nos articles consacrés aux événements liés au sommet climatique de la COP21

Joël Domenjoud sait qu'il a l'air parano, mais les derniers événements l'ont poussé à reconsidérer ce dont son gouvernement était capable.

C'était il y a un mois, le lendemain du dépôt d'une requête officielle de la part de militants écologistes demandant la levée de l'interdiction des manifestations lors de l'ouverture du sommet pour le climat à Paris. Des manifestations qu'ils préparaient depuis des mois. Domenjoud a reçu un coup de fil de la police lui disant qu'il était assigné à résidence.

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Ce matin-là, Joël raconte qu'il avait remarqué qu'une femme et un homme le suivaient, à une quinzaine de mètres dans son dos. Il est monté dans un bus, puis a pris le métro dans Paris. Il a ensuite attendu chez un ami. Vers 15h00, son voisin l'appelle pour lui dire que leur immeuble est plein de policiers à sa recherche. À 16h30, c'est au commissariat qu'il signait les papiers lui notifiant son assignation à résidence.

Joël Domenjoud est l'un des 24 militants qui ont été limités dans leurs mouvements par le gouvernement français, en raison des risques qu'ils représentaient par rapport à l'interdiction des manifestations prévues dans le cadre de la COP21. Interdictions qui ont été décidées au lendemain des attaques du 13 novembre dernier à Paris.

Les militants pour le climat dans le monde entier ont partagé les mêmes inquiétudes ces derniers temps. Il suffisait d'un fichier manquant dans un ordinateur, ou du moindre problème technique sur un téléphone pour qu'ils se demandent si quelqu'un n'écoutait pas à l'autre bout de la ligne ou si personne ne fouillait dans leurs dossiers.

Ce qui a changé la donne avec cet état d'urgence pour la COP21, c'est que les moyens mis en place par ce cadre sécuritaire ne font pas de distinction entre actions militantes et terrorisme. Du coup les militants écolos se sont retrouvés la cible de raids et arrestations, avant même toute action illégale. C'est l'avis de Juliette Rousseau, une des organisatrices de Coalition Climat 21, un groupe qui représente de nombreux militants de tous bords.

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« On sait qu'on est surveillés. Beaucoup d'entre nous ont un fichier « S » dans les dossiers des autorités, ce qui veut dire qu'on est surveillés par l'État », explique Rousseau.

Lors de notre entretien téléphonique, Juliette Rousseau nous explique qu'elle peut voir un officier de police « habillé comme n'importe quel hipster de base » marcher devant elle. Elle nous dit qu'elle l'a rencontré avant le début de la COP21.

« Quand j'ai commencé [à organiser] il y a six mois, [la police] m'a dit qu'ils voudraient aller boire un verre avec moi. Quand je suis arrivé ils étaient deux. La première question qu'ils m'ont posée c'était 'Tu n'as pas peur ?' » raconte Rousseau.

Les officiers l'ont rassurée, en lui disant qu'elle n'avait aucune raison de s'inquiéter, qu'ils demandaient ça juste par curiosité. « Mais ça sonnait un peu comme une menace », dit-elle.

Tout ça, ce sont des procédures habituelles explique Rousseau. Ces officiers sont un rouage des services de renseignement de la police qui collecte des informations sur les dispositifs des rassemblements. Ils vont aux meetings, aux réunions, ils ont une approche donnant-donnant pour les informations, dit-elle. « Je choisis ce que je veux leur dire et ce que je ne leur dis pas. »

Elle explique qu'elle n'est pas contre le fait que la police se trouve dans le même espace que les militants, parce qu'il est ouvert au public. « Je ne pense pas qu'ils sont le problème », poursuit-elle.

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Le point vraiment inquiétant, c'est que le Parlement français a voté pour entériner un état d'urgence beaucoup trop large. C'est là le point de vue de Jean-Pierre Dubois, le président d'honneur de la Ligue des droits de l'homme. Il nous explique que le problème tient dans le fait que ce dispositif confond des actions démocratiques normales de la part de citoyens, avec des crimes des terroristes.

Le mois dernier, le Parlement a voté l'extension de l'État d'urgence pour trois mois, autorisant le gouvernement à assigner immédiatement à résidence toute personne dont le « comportement constitue une menace pour la sécurité et l'ordre public ».

Le Premier ministre de la France, Manuel Valls, s'était adressé au Parlement avant le vote, disant que les mesures de sécurité étaient une réponse efficace de la part d'un pays libre, démocratique.

« Nous sommes en guerre », avait-il ajouté.

Joël Domenjoud est un des militants touché par ces mesures. Il n'a commis aucun crime, mais il est pourtant contraint par son assignation à résidence. Il peut aller où il veut à Malakoff, en région parisienne, au sud de la capitale. Mais il ne peut pas traverser les limites de la commune. Il doit également pointer auprès de la police trois fois par jour. Il ne peut pas quitter son appartement entre 20h00 et 6h00 du matin.

Il explique ne pas savoir comment la police suit ses déplacements, mais d'après lui ils savent où il se trouve tant qu'il a son téléphone avec lui.

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Il dit que la police semble savoir lorsqu'il a l'intention de quitter son appartement, parce qu'il les voit en train d'attendre dans la rue devant son appartement. « À partir du moment où je mets mon manteau, ils attendent. Le pire, c'est de penser que mon appartement est peut-être écouté, » dit-il.

Rousseau dit être inquiète que les militants soient arrêtés pour leurs prises de positions politiques. « Tout ça est très idéologique. Et c'est pour cela que c'est dangereux. »

Quand son assignation à résidence prendra fin, ce samedi, Joël explique qu'il n'aura pas grand-chose pour prouver que tout ceci est arrivé. Il n'a pas été accusé, il ne passe donc pas devant un tribunal. Mais il ne compte pas en rester là.

« J'aurai perdu une partie de ma vie pendant ces 15 jours. Il est très important que cette situation ne se banalise pas, » nous dit-il.

Il explique avoir dans l'idée de porter son cas devant la Cour européenne des droits de l'homme si besoin. Il va également faire une demande auprès du Conseil d'État.

« Ils n'ont pas choisi la bonne personne. Je connais très bien mes droits. »

Suivez Ashley Renders sur Twitter: @iamrenders