La Norvège retire des enfants à leurs parents pour des raisons floues

Les autorités norvégiennes se sont retrouvées au cœur d'une polémique internationale, après avoir privé un couple de chrétiens évangéliques de la garde de leurs cinq enfants.

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avr. 19 2016, 7:54am

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Les autorités norvégiennes se sont retrouvées au cœur d'une polémique internationale, après avoir privé un couple de chrétiens évangéliques de la garde de leurs cinq enfants.

Ceux qui soutiennent le couple prétendent que Ruth et Marius Bodnariu ont été injustement ciblés à cause de leur religion.

Ce n'est pas la première fois que le Barnevernet — le service de protection de l'enfance en Norvège — fait l'objet d'une controverse. Les fonctionnaires de cette institution norvégienne se sont fait accuser d'avoir injustement retiré des enfants à leurs parents, et de pratiquer une politique discriminatoire contre les étrangers.

Mais l'affaire Bodnariu est particulièrement frappante.

D'aprés la BBC, le Barnevernet s'est rendu en novembre au domicile des Bodnariu — à Naustdal, une vallée reculée de la Norvège — sans avertir au préalable les parents.

Les services norvégiens de protection de l'enfance ont d'abord emmené les deux filles du couple (alors âgées de huit et dix ans), puis leurs deux fils (alors âgés de deux et cinq ans). La mère a été contrainte de se présenter au bureau du Barnevernet pour être interrogée. Le lendemain, les fonctionnaires de l'institution sont retournés au domicile familial pour récupérer le bébé des Bodnariu, alors âgé de trois mois.

Ruth est d'origine norvégienne, Marius est roumain. Ils se sont rencontrés lorsque Ruth était en mission religieuse en Roumanie, explique Cristian Ionescu, un ami de la famille qui est pasteur à l'église pentecôtiste roumaine Elim à Chicago.

« Vous pouvez vous imaginer à quel point c'est tragique pour eux », nous a dit Ionescu. « Ils pleurent tout le temps. Ils ont perdu du poids. Parfois ils désespèrent. Dieu, leur famille et leurs amis autour du monde prient pour eux et leur donnent courage. »

Samedi, Ionescu et de nombreuses autres personnes ont manifesté devant l'ambassade de la Norvège, à Washington, et ailleurs dans le monde. Rien qu'aux États-Unis, plus de 60 000 personnes ont signé une pétition appelant la Norvège à remettre les enfants Bodnariu à leurs parents.

Les autorités norvégiennes nous ont dit qu'elles ne pouvaient pas discuter de l'affaire en détail à cause des règles de confidentialité. Mais d'après certaines sources, c'est le directeur de l'école qui a averti les autorités. Ruth, elle-même, a admis aux fonctionnaires du Barnevernet qu'elle donnait parfois des tapes à ses enfants — une pratique illégale en Norvège.

« Ils n'en reçoivent pas à chaque fois qu'ils font des bêtises », a-t-elle dit à la BBC, « c'est plutôt de temps en temps ». Les autorités, a-t-elle ajouté « n'ont trouvé aucune marque physique lorsqu'ils ont fait l'examen médical — ils allaient tous très bien. »

Une photo non datée de la famille Bodnariu. (Photo via Flickr)

Même s'il ne connaît pas tous les détails de l'affaire à cause des règles sur la confidentialité, le ministre conseiller à l'ambassade de Norvège à Washington, Jon-Åge Øyslebø, nous a expliqué que retirer la garde des enfants aux parents n'est pas une mince affaire, même en Norvège.

« Les droits de l'enfant sont très importants en Norvège », nous a-t-il expliqué. « La loi interdit tout châtiment corporel. »

En février, les parents ont pu revoir leurs enfants pour la première fois depuis qu'ils en ont perdu la garde. La semaine dernière, un juge a décidé que le bébé pouvait retourner vivre avec ses parents. Le tribunal a également accordé le droit de visite aux parents pour leurs deux fils. D'après le site de la famille, les Bodnariu pourront désormais voir leurs fils deux fois par semaine, pendant deux heures. La décision du tribunal en ce qui concerne les filles n'est pas encore connue.

Le jugement du tribunal reste secret, explique Øyslebø. Mais selon le ministre conseiller, le fait que la garde des enfants n'ait pas été remise aux parents suggère que le tribunal a donné raison au Barnevernet.

« Le jugement indique qu'il y avait des raisons d'intervenir auprès de cette famille », explique-t-il. « La décision de les placer dans un foyer d'accueil temporaire prend en compte les circonstances au domicile familial et est lié à l'éducation des enfants ».

Les enfants font aujourd'hui l'objet d'une prise en charge d'urgence. Un comite d'experts norvégiens se réunira le mois prochain pour déterminer si les enfants doivent être placés dans des familles d'accueil, ou s'ils seront remis à leurs parents.

Une manifestation en février à Oslo en faveur de la famille Bodnariu.

Pour Ionescu, le Barnevernet est avant tout gêné par le rôle de la religion au sein du foyer Bodnariu. Après leur interrogatoire, le couple s'est plaint du nombre de questions portant sur leur religion — en particulier, sur le rôle de la religion dans l'éducation de leurs enfants.

« C'est un pays plutôt laïc », explique le pasteur. « Ils ont une nouvelle traduction de la Bible qui efface tous les vers qui font allusion à la discipline des enfants. »

Øyslebø ne voit pas les choses du même œil. Le président du conseil du mouvement pentecôtiste de la Norvège a même publié un communiqué niant toute discrimination du Barnevernet pour des raisons de croyance. "Nous n'avons aucune raison de penser que nous sommes traités différemment des autres à cause de notre foi," a-t-il écrit.

Pourtant, certains experts norvégiens de la protection de l'enfance ont déjà sonné l'alarme sur les abus du Barnevernet. L'année dernière, avant l'affaire Bodnariu, 170 psychologues, travailleurs sociaux et autres professionnels de l'enfance ont signé une lettre ouverte au gouvernement, plaidant pour une réforme du système.

« Les enfants sont arrachés à leurs foyers sur la base de preuves médiocres, caractérisées par des interprétations conjecturales », ont-ils écrit. « Trop souvent, les parents biologiques — qui n'ont pas toutes les ressources du monde derrière eux — ne font pas le poids face à cette puissante institution publique. On remarque une tendance à prendre des décisions basées sur une observation incomplète et des interprétations tendancieuses. »

D'après la BBC, la raison la plus souvent citée par les fonctionnaires du Barnevernet pour séparer les enfants de leurs parents est le « manque de compétences parentales ». Toujours selon la BBC, les ressortissantes étrangères ont quatre fois plus de chance de perdre leurs enfants que les mères d'origine norvégienne.

Les étrangers sont particulièrement critiques à l'égard des méthodes du Barnevernet.

L'année dernière, le président tchèque Miloš Zeman a comparé les services de protection de l'enfance norvégiens au programme du Lebensborn — une initiative des Nazis qui visait à placer les enfants nés de femmes célibataires auprès de familles aryennes.

Zeman faisait référence à un cas remontant à 2011, où les fonctionnaires du Barnevernet ont arraché deux garçons à leurs parents parce qu'ils avaient dit à la maîtresse de leur crèche que leur papa avait mis sa main dans leur pyjama. Le père n'a jamais été inculpé par la police, mais les parents n'ont toujours pas la garde de leurs enfants. L'un des enfants a été confié en adoption l'année dernière.

La Norvège a depuis accepté d'informer Prague lorsque les enquêtes du Barnevernet concernent des citoyens tchèques.

Une chaîne de radio en Lituanie s'est récemment moquée du Barnevernet, prétendant que l'institution faisait éclater des familles pour réduire la consanguinité en Norvège.

Vitoria Alves Jesumary, une ressortissante brésilienne, a dû se réfugier dans l'ambassade de son pays à Oslo lorsque le Barnevernet a voulu prendre en charge sa fille, sous prétexte qu'elle la nourrissait mal.

Krysztof Rutkowski, un détective privé polonais, a kidnappé à deux reprises des enfants pris en charge par le Barnevernet pour les remettre à leurs parents en Pologne et en Russie.

Pour Julie Gilbert Rosicky, directrice de la branche américaine de l'International Social Service, une organisation internationale de protection de l'enfance, il est rare que les autorités séparent les enfants de leurs parents à moins d'un véritable danger. Les autorités norvégiennes auraient pu expliquer aux Bodnariu ce qu'elles leur reprochaient avant de s'emparer de leurs enfants, explique-t-elle.

« Les institutions de protection de l'enfance ont généralement tendance à tout faire pour garder l'enfant auprès de sa famille », nous dit-elle.


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