Le Canada ouvre enfin une enquête sur les disparitions et les meurtres de 1 200 femmes autochtones

Les femmes autochtones ont six fois plus de chances d'être victimes de meurtre que les femmes non autochtones.

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04 Août 2016, 2:05pm

Une militante porte une photo de Lana Derrick, qui a disparu en 1995. (Chad Hipolito/Canadian Press)

Le gouvernement canadien a lancé ce mercredi une enquête, attendue de longue date, sur de nombreuses disparitions et meurtres de femmes autochtones. Les autorités ont aussi promis près de 12 millions de dollars afin de fournir aux familles « les informations qu'elles cherchent à propos de la perte de leur être cher ».

Plus de 1 200 femmes et jeunes filles autochtones ont été assassinées ou ont disparu à travers le pays depuis 1980 — bien que les avocats aient signalé que ce nombre pourrait être plus élevé, de l'ordre de 4 000. Les représentants du gouvernement ont promis mercredi matin que l'enquête se concentrera sur les causes systémiques de la violence à l'égard de ces femmes et de ces jeunes filles — qui ont six fois plus de chances d'être victimes de meurtre que les femmes non autochtones — et sur la manière de prévenir cette violence.

Les 12 millions de dollars promis vont permettre de financer des unités de liaison de la police afin d'aider les familles, qui peinent à obtenir des informations de la part des inspecteurs concernant leur proche morte ou disparue. Les services de police estiment de leur côté qu'ils ont besoin de garder sous silence des informations importantes pour pouvoir résoudre ces affaires. Partager ces informations avec les familles risque d'être particulièrement compliqué puisque, dans certains cas, des membres de la famille sont eux-mêmes des suspects.

Alors qu'elle faisait cette annonce pendant une conférence de presse pleine d'émotion, la ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, avait la gorge nouée.

« Dans les sessions de pré-enquête qui se sont tenues à travers le pays, certaines des familles nous ont dit qu'elles voulaient en savoir plus sur ce qui est arrivé à leur être cher », a expliqué Wilson-Raybould. « Elles trouvaient cela compliqué d'obtenir des informations. Donc, pour les aider, le ministère de la Justice augmentera immédiatement l'aide financière aux provinces et aux territoires. Le ministère fournira spécifiquement 11,67 millions de dollars sur trois ans pour aider les provinces et les territoires à créer de nouvelles unités de liaison d'informations avec les familles. »

Ces unités de liaison travailleront directement avec les familles et les gouvernements provinciaux et territoriaux « pour aider les familles à trouver les informations qu'elles cherchent concernant leur proche disparue », a-t-elle déclaré. « Ces unités aideront aussi les familles à faire face au traumatisme représenté par leur perte et les aideront à entrer en contact avec les ressources dont elles ont besoin. »

La Native Women's Association of Canada (NWAC) — l'Association des femmes autochtones du Canada — attendait cette enquête depuis plus de 11 ans, a déclaré l'organisation dans un communiqué publié ce mercredi.

Si l'association se réjouit de la décision du gouvernement, elle regrette que les autorités n'aient pas inclus de procédure séparée et indépendante pour réexaminer et rouvrir des dossiers, « quand il y a des preuves que l'affaire nécessite un second examen ».

« Ceci semble avoir été complètement ignoré », indique le communiqué.

La NWAC avait aussi appelé le gouvernement à inclure les provinces et les territoires dans le processus.

« Le rôle des provinces et des territoires n'est pas mentionné », déclare le communiqué de la NWAC. « La manière dont les provinces et les territoires seront capables de contribuer n'est pas claire. Ceci est pourtant essentiel étant donné que beaucoup des problèmes systémiques qui ont besoin d'être résolus dépendent de la juridiction provinciale, comme la protection des enfants, les services de santé et la plupart des services de police. »

Avant l'annonce, un document détaillant le mandat de l'enquête avait fuité et avait suscité un vif débat car il ne mentionnait pas le rôle de la police dans les morts et les disparitions. Pendant la phase de pré-enquête, les familles souhaitaient que le rôle de la police soit examiné de près, parce qu'elles estiment que la police n'en fait pas suffisamment pour protéger les femmes autochtones et enquêter sur leurs cas quand elles disparaissent.

Cependant, la ministre des Affaires autochtones et du Nord canadien Carolyn Bennett a essayé d'enterrer ces critiques. « Nous comprenons bien que les systèmes de police et de protection des enfants ont besoin d'être examinés », a déclaré Bennett. Cependant, elle n'a pas promis directement que la commission examinerait le rôle de la police.

Plusieurs juges et avocats autochtones, principalement des femmes, seront à la tête de cette enquête. Marion Buller, une juge de la cour provinciale de Colombie Britannique, a été nommée commissaire en chef. Les quatre autres commissaires sont Michele Audette, l'ancienne présidente de l'Association des femmes autochtones du Québec, Qajaq Robinson, une avocate née dans la ville d'Iqaluit qui parle couramment inuktitut, Marilyn Poitras, professeure adjointe en droit à l'Université de la Saskatchewan, et Brian Eyolfson, avocat et directeur adjoint du ministère des Affaires autochtones.

L'enquête se focalisera sur les femmes — et non sur les hommes — autochtones. Pourtant, selon certains groupes de défense des droits des autochtones, les hommes autochtones ont trois fois plus de chances d'être assassinés que leurs homologues féminines.


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