Doit-on entrer en contact avec les tribus amazoniennes qui sont coupées du monde ?

Il existe environ 100 tribus qui n'ont pas encore été contactées en Amazonie. Alors que la jungle rétrécie et que la civilisation gagne du terrain, des chercheurs estiment que le "désintérêt" de la société pour ces peuples est une erreur.

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28 Septembre 2015, 10:10am

Image via YouTube

En juin 2014, sept membres de la tribu des Chitonahua sont sortis de la forêt tropicale d'Amazonie. Presque nus, excepté leurs pagnes, ils ont commencé à communiquer avec des habitants du petit village de Simpatia, qui fait partie d'une zone protégée au Brésil, habitée par un groupe indigène appelé Ashaninka.

Dans une vidéo de la rencontre, tournée par un des villageois, les Chitonahua semblent d'abord méfiants. L'un d'entre eux brandit maladroitement une arme à feu qu'il a peut-être pris sur un chantier forestier, à la frontière avec le Pérou. Mais un homme de Simpatia s'engage dans l'eau et leur offre des bananes. Finalement, les Chitonahua entrent dans le village.

Les Chitonahua se plaignent d'une « dispute parmi eux », selon un média local. Décrits comme « très, très apeurés », les Chitonahua, qui ont vraisemblablement parcouru plus de 90 kilomètres depuis leur maison dans la jungle péruvienne, ont également dit avoir été « constamment persécutés et tués par des blancs » — certainement des trafiquants de drogue et des bûcherons illégaux empiétant sur leur territoire.

Les Chitonawa émergent de la jungle près de Simpatia.

« [Les Chitonahua] ont dit qu'ils avaient tellement de morts qu'ils ne pouvaient pas tous les enterrer, et leurs corps étaient mangés par les vautours, » a confié un Ashaninka.

Ce que les hommes de cette tribu ne savaient pas c'est que le simple fait d'être en présence d'étrangers, même d'Ashaninka, pouvait bien les tuer. Lorsque l'un des Chitonahua saisit ce qui semble être un tee-shirt, un villageois crie « Non ! Non ! Non ! » Le villageois ne se souciait pas de perdre son tee-shirt — il s'inquiétait du fait que le tee-shirt, sur lequel se trouvent des microbes et des agents pathogènes relativement inoffensifs pour le monde extérieur, puisse tuer ce membre de la tribu Chitonahua.

Selon des chiffres fournis à VICE News par l'anthropologiste Rob Walker, un professeur assistant de l'université du Missouri qui étudie les cultures amazoniennes, 117 épidémies ont pris la vie de plus de 11 000 membres de sociétés indigènes amazoniennes entre 1875 et 2008. Parmi eux, 75 pour cent sont morts de la rougeole, de la malaria ou de la grippe. Les 100 et quelques tribus que l'on estime isolées et encore non contactées aujourd'hui n'auraient pas ou peu de défenses immunitaires.

Tous ont contracté un rhume

Un groupe d'experts médicaux a été envoyé parmi les Chitonahua par Funai, l'agence de protection des indigènes officielle du Brésil. Tous les sept ont contracté un rhume et la grippe. Même s'ils ont tous survécu, le médecin-chef du Funai a peur qu'une rougeole ou une pneumonie fatale se déclare bientôt.

Pour des raisons culturelles autant que par crainte d'une catastrophe biologique toujours possible, les gouvernements du Brésil et du Pérou encouragent une approche « passive » des tribus isolées. Des réserves protégées ont été créées, dont l'accès aux étrangers est techniquement interdit. Mais une bataille féroce a éclaté entre des universitaires et des défenseurs à propos de ce qui doit être fait aujourd'hui. Les enjeux sont considérables : des modes de vie — pour ne pas dire des vies — sont dans la balance.

Walker et son partenaire de recherche, Kim Hill, ont argumenté dans une récente tribune pour l'Association américaine pour l'avancement de la science, déclarant que le statut quo avait été un lamentable échec, et que les tribus isolées n'ont aucune chance face aux menaces modernes qui empiètent sur leur territoire. Les intérêts commerciaux ont de puissants lobbies, et les trafiquants de drogue — comme ceux suspectés de l'attaque d'un avant-poste du Finai en 2012 — ne prêtent pas grande attention aux règles imposées par le gouvernement. De ce fait, pour Walker et Hill une « prise de contact contrôlée » est la seule manière éthique et humaine d'avancer.

« Nous pensons que les preuves sont claires, » a dit Walker à VICE News. « Les gens vont s'éteindre pendant que le monde regarde. »

Prise de contact contrôlée

Mais tout le monde n'est pas de cet avis. Survival International, une organisation à but non lucratif basée à Londres, qui défend les droits des indigènes, a qualifié la tribune de Walker et Hill de « dangereuse et erronée ».

« Je ne pense pas que Walker et Hill expriment une opinion très répandue parmi les gens qui sont bien informés sur le problème, » a déclaré le directeur de Survival International, Stephen Corry. « Ce qu'ils disent vraiment c'est "allons là-bas et établissons cette supposée "prise de contact contrôlée", ce qui signifie en fait "prenons leurs terres". »

Corry a confié à VICE News qu'il existe un motif clair derrière tout encouragement à la prise de contact : les sociétés industrialisées veulent des biens fonciers. Cela justifierait, nous dit Corry, « le fait que ces gens doivent "rattraper le monde moderne", ou peu importe comment cela est formulé. Notre position, c'est de dire qu'il n'y a rien de particulièrement moderne dans une société industrialisée. »

Si le terme de société isolée est fréquemment utilisé, beaucoup de défenseurs sont d'accord pour dire que ces tribus sont en fait des sortes de réfugiés qui se sont délibérément détachés du monde moderne. Pour Corry il n'y a rien d' « arriéré » dans les vies que mènent ces personnes isolées. Elles ont juste « pris un autre chemin ».

« Ces personnes représentent un moyen alternatif d'approcher le monde, et on dirait que l'élite industrielle et politique contemporaine ne peut pas faire face à cela, » dit-il. « Les États nations d'aujourd'hui vont tenter de prendre leurs terres et tout ce qu'ils veulent prendre — et bien sûr ils le feront si tout le monde détourne les yeux et accepte cela comme une chose inévitable. »

Walker concède que la plupart des gens sont d'accord avec Corry et le point de vue de Survival International.

« C'est simplement faux, » dit-il. « Ce sont des défenseurs, nous sommes des scientifiques. »

Survie du mode de vie vs. survie des individus ?

Ceux du camp de la non prise de contact s'intéressent à une « survie culturelle », selon Walker, tandis que ceux du camp qui défend une prise de contact s'intéressent à « la survie des individus ». Il pense que c'est particulièrement vrai pour qui a une idée de la réalité de la dureté de la vie en période de précontact.

« Imaginez que votre famille soit là-bas, persécutée par les trafiquants de drogue, les bûcherons et les mineurs, » dit Walker. « Cela suffirait-il d'essayer de garder certains [de ces groupes] dehors ? Est-ce que vous refuseriez à votre famille les avancées en termes de soins de santé ? »

Nixiwaka Yawanawa est un membre de la tribu Yawanawa, qui a été contactée pour la première fois il y a deux générations. Les Yawanawa sont extrêmement isolés ; la route la plus proche est à un jour de distance en bateau à moteur. Mais ils sont connectés à Internet, et ont remplacé l'annatto — un pigment rouge fait à base de graines de roucou — par les cosmétiques haut de gamme de la société Aveda. Nixiwaka, qui se fait parfois appeler Joel, vit à Londres depuis quatre ans.

Nixiwaka Yawanawa cherchait à attirer l'attention sur le calvaire des peuples indigènes à Londres, avant la Coupe du monde 2014. (Photo par Helen Saunders/Survival)

« Je ne pense pas que grand-chose de bon soit venu du contact avec les Occidentaux, » a-t-il dit à VICE News. « Nous avons perdu presque toute notre spiritualité, notre culture, notre identité, à cause de l'influence occidentale. Et nous sommes encore en train de combattre les effets du matérialisme, de la maladie, et de la séparation. »

Nixiwaka, qui s'oppose à la prise de contact contrôlée, dit qu'il aime la vie en Europe, et que d'ici, il peut mieux aider à éveiller les consciences à propos des problèmes qui touchent les Yawanawa 

« Beaucoup m'ont dit qu'ils n'aimeraient pas retourner à la vie dans la forêt, même si les vieilles générations se remémorent souvent le bon vieux temps, » nous a dit Walker.

Les tribus indigènes peuvent survivre aux interactions avec les étrangers, estime Walker, si ceux qui prennent contact avec eux s'engagent à leur fournir de la nourriture, des traducteurs et des traitements médicaux 24h/24h aussi longtemps que nécessaire. C'est une option qui coûte cher pour un gouvernement.

Walker rappelle certaines success stories, comme celle de la tribu de Puerto Barra Aché au Paraguay. Contactée pour la première fois en 1970 par un missionnaire américain nommé Rolf Fostervold, il a fourni aux Aché un soutien régulier et des soins médicaux, avec sa femme et ses deux enfants. De ce fait, seul l'un des 28 Arché est mort à cause d'un premier contact.

Bjarne Fostervold, le fils de Rolf, était là lors d'une expédition de prise de contact. À aujourd'hui 56 ans, Bjarne est resté au Paraguay, et vit parmi les Arché — qui sont maintenant au nombre de 200 — avec sa femme, Rosalba, et leurs trois enfants. Il pense que les différentes ONG « ont de bonnes intentions », mais nous a dit qu' « espérer que les gens n'entrent jamais en contact avec les étrangers est un peu simpliste et est une manière très romantique de voir les choses. »

« L'Occident n'apporte pas toujours un tas de solutions géniales dans la vie de quelqu'un, mais en même temps, les gens qui vivent dans une forêt se battent avec leurs propres problèmes, » dit Fostervold.

Il pense que la méthodologie d'une prise de contact rigoureusement contrôlée évitera l'issue presque certainement négative d'un contact non planifié. De plus, l'isolation totale signifierait que des gens pourraient disparaître sans que le reste du monde ne le sache jamais.

« Nous avons affaire à une jungle qui se rétrécit, et des groupes isolés qui n'ont nulle part d'autre où aller, » explique Fostervold. « Il y a un groupe ici au Paraguay qui ne veut pas sortir, mais les bulldozers sont en train de rentrer. Quand surviendra la tragédie ? Sous couvert de protection, ne mettons-nous pas plutôt [des gens] en danger ? »

Suivez Justin Rohrlich sur Twitter : @JustinRohrlich