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Crime

Du tunnel sous la prison à l'interview secrète avec Sean Penn : comment le baron de la drogue El Chapo a été arrêté

La vie d'El Chapo dépassait déjà la fiction, mais c'est devenu encore plus bizarre ce samedi, lorsque le magazine Rolling Stone a publié un article écrit par l'acteur Sean Penn, qui a rencontré le baron de la drogue en cavale.

par Nathaniel Janowitz
11 Janvier 2016, 11:25am

Photo via Sean Penn/Rolling Stone

L'histoire de l'évasion par un tunnel et du retour en prison ce week-end de Joaquin "El Chapo" Guzmán dépassait déjà la fiction, mais c'est devenu encore plus bizarre ce samedi lorsque le magazine Rolling Stone a publié un long article écrit par l'acteur Sean Penn, qui a rencontré le baron de la drogue dans une cache montagneuse, alors qu'El Chapo, l'homme qui s'était échappé à moto dans un tunnel sous sa prison, était en fuite au Mexique.


Acte 1 : la traque et l'arrestation d'El Chapo

Tout recommence en fin de semaine dernière. C'est la troisième arrestation d'El Chapo. La première a eu lieu en 1993, une deuxième en 2014. C'est la vanité du baron de la drogue (58 ou 62 ans) qui aurait mené à sa chute.

Vendredi dernier, un peu avant le lever du jour, une fusillade éclate alors que les forces spéciales de la Navy suivent El Chapo jusque dans une planque de la ville de Los Mochis. Cinq des hommes du trafiquant de drogue meurent. Des photos qui ont fuité dans la presse laissent penser que ces hommes ont été tués par des tirs de précision visant la tête.

Au moment où les forces spéciales pénètrent dans le bâtiment qui ne paie pas de mine, le baron de la drogue est introuvable.

Le soir même, les autorités expliquent qu'El Chapo s'est échappé par les tunnels d'évacuation d'eaux de pluie de la ville. Les médias locaux expliquent qu'il y avait accès via un tunnel dont l'entrée se trouvait dans un placard.

Les tunnels et El Chapo, c'est une vieille histoire qui l'a suivi depuis son enfance dans la région pauvre des montagnes du Sinaloa, connues pour le pavot et les champs de marijuana. Une zone connue aussi pour produire de nombreux trafiquants de drogue parmi les plus importants du pays. 

Le Cartel de Sinaloa (l'organisation d'El Chapo), a pour spécialité le transport de drogue de l'autre côté de la frontière du Mexique avec les États-Unis. Un trafic qui se fait via des passages sous-terrains très sophistiqués, avec rails, électricité et ventilation. Des réseaux de tunnels avec des entrées cachées ont souvent permis à El Chapo de s'échapper et de se déplacer discrètement d'une planque à une autre. 

Le tunnel le plus connu d'El Chapo, c'est bien sûr celui par lequel il s'est échappé de sa cellule dans la prison d'Altiplano. C'était en juillet dernier, nous avions pu descendre dans ce tunnel long d'un kilomètre et demi, équipé d'aérateurs, d'un système électrique, et surtout d'une curieuse moto modifiée pour glisser sur un rail.

En photos : Suivez le guide dans le tunnel du baron de la drogue El Chapo

Rafael Castillo / VICE News

Rafael Castillo / VICE News

Mais ce vendredi, les tunnels n'ont pas aidé El Chapo. Il a en effet réussi à sortir de sa planque par voie souterraine, avec des agents fédéraux à sa poursuite, mais il a dû rapidement faire surface par une bouche d'égout et entamer une fuite plus conventionnelle : en volant une voiture. 

Cela ne l'a pas emmené bien loin. Le vol de la voiture a été signalé aux forces de l'ordre qui ont ainsi retrouvé El Chapo ainsi que l'un de ses plus importants lieutenants, Orso Iván Gastélum, alias El Cholo Ivan. Ils se trouvaient sur une route, hors de la ville. 

On les voit sur une photo sortie dans la presse, arrêtés à l'arrière de la voiture. Leurs habits sont sales, leur regard pensif. Les autorités ont expliqué qu'El Chapo a ensuite été emmené dans un motel qui se trouvait non loin. 

Une autre photo le montre menotté, sur le bord d'un lit du motel, impassible au milieu d'un décor assez particulier. 

Photo via Sinaloa source

Le reste de cette journée d'arrestation a été marqué par le transfert devant la presse du baron de la drogue montant dans un hélicoptère de la Navy. Cette arrestation est une bonne nouvelle pour le gouvernement mexicain critiqué, plus encore après l'évasion d'El Chapo, pour sa gestion des violences liées au trafic de drogue. Cette guerre aurait fait plus de 100 000 morts au cours de la dernière décennie. 

C'est lors de la conférence de presse sur le tarmac de l'aéroport que les autorités ont fait une révélation surprenante : la surveillance et la traque d'El Chapo sont entrées dans une nouvelle phase lorsque les forces de l'ordre ont appris que l'homme comptait entrer en contact avec des gens du milieu du cinéma pour réaliser un film sur sa vie.

Regardez notre documentaire : El Chapo s'est échappé 

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Acte 2 : La rencontre avec Sean Penn

Ce dimanche, peu de temps après la publication de l'information selon laquelle la star d'Hollywood avait rencontré le boss du cartel de Sinaloa, un officiel mexicain a dit à Associated Press que la rencontre avait aidé les autorités à traquer et mettre la main sur El Chapo.

Le baron de la drogue a rencontré Sean Penn pour la première fois en octobre. C'est aussi la première fois que l'homme se fait interviewer par un média. L'histoire qui précède la rencontre implique des téléphones jetables, des messages cryptés, et un rendez-vous secret monté par une star d'un soap opéra mexicain, en qui le baron de la drogue a confiance. 

Le 2 octobre, Chapo et Penn se rencontrent pour un entretien qui va durer sept heures et se terminer le lendemain, à 4h du matin. El Chapo fanfaronne devant Sean Penn : "Je fournis plus d'héroïne, de méthamphétamine, de cocaïne et de marijuana que n'importe qui  dans le monde. J'ai une flotte de sous-marins, d'avions, de camions et de bateaux." Une discussion faite à coups de tacos et de tequila. 

Penn a expliqué à plusieurs reprises que l'interview a été possible grâce à l'actrice Kate Del Castillo. Elle jouait une trafiquante du Sinaloa dans une telenovela à succès appelée La Reina del Sur.

Chapo avait entamé une correspondance avec Del Castillo après la publication par celle-ci d'une lettre sur Twitter en 2012, dans laquelle elle disait qu'elle avait plus confiance en lui qu'en les gouvernements, suppliant Chapo de commencer à "trafiquer de l'amour". Elle a accompagné Penn dans un endroit qui n'a pas été révélé, dans le Triangle d'or des montagnes de la Sierra Madre, une région réputée sans foi ni loi, considérée comme une place forte du cartel du baron de la drogue.  L'acteur écrit que le boss du cartel traitait l'actrice "comme [sa] fille de retour de l'école" à leur arrivée. 

Penn décrit ensuite dans son article l'échange avec El Chapo. Rolling Stone écrit avant de reproduire le texte que celui-ci a été soumis à l'intéressé pour avoir son aval. Le but annoncé de cette rencontre était de gagner la confiance du baron de la drogue et de mettre en place une interview plus formelle sur deux jours. Elle devait se produire huit jours plus tard. Mais elle n'a jamais eu lieu.

Penn et Chapo se disent au revoir. Le lendemain, une opération d'envergure menée par la Navy est lancée dans le Triangle d'or. Les autorités expliqueront ensuite avoir été à deux doigts de capturer El Chapo. Penn écrit qu'un téléphone portable utilisé par l'équipe du trafiquant a mis les autorités mexicaines sur la piste.

Dans l'article de l'acteur, il est expliqué que Chapo a ensuite envoyé un message via BlackBerry Messenger (BBM) à Del Castillo, pour lui expliquer ce qui était arrivé. Penn cite El Chapo : " Le 6 octobre, il y a eu une opération... deux hélicoptères et 6 BlackHawks ont lancé la confrontation à leur arrivée [...] Les marines se sont dispersés entre les fermes. Les familles ont dû s'échapper et abandonner leurs maisons, avec la peur d'être tuées. On ne sait pas combien sont morts au total."

Ce raid — et ses conséquences sur la population civile vivant dans la région, nous en avions parlé dans un de nos documentaires vidéos.

Regardez le documentaire de VICE News  Les déplacés du Sinaloa : La traque d'El Chapo 

Une source officielle mexicaine a confirmé à l'agence AP que cette interview à Rolling Stone les a mis sur la piste d'El Chapo en octobre.

Sans nommer directement Penn et Del Castillo, Arely Gómez, procureure générale de la République du Mexique, a dit à des journalistes après l'arrestation de vendredi que la traque du baron avait été boostée par la découverte du fait qu'il "envisageait de tourner un film biographique, et qu'à ces fins il cherchait à entrer en contact avec des acteurs et des producteurs." 

D'après ABC, Penn et Del Castillo font désormais l'objet d'enquêtes de la part des autorités mexicaines en raison de leurs contacts avec le baron de la drogue alors qu'il était en cavale. Il est difficile de savoir quel type de chefs d'inculpations pourraient viser les deux acteurs, s'ils devaient être visés.

Penn explique ses galères avec les technologies de cryptage, détaille ce que lui, Del Castillo, et deux autres personnes (identifiées avec des surnoms) ont dû faire pour faire en sorte que la rencontre se produise. 

Le groupe aurait ainsi pris un jet privé pour rejoindre une ville au centre du Mexique. Ils rencontrent alors le fils d'El Chapo, Alfredo Guzmán, 29 ans. Il s'envole avec eux dans un petit avion, direction la Sierra Madre. De là, ils roulent pendant plusieurs heures à travers les montagnes, avant de rencontrer Chapo. Penn raconte que le groupe est passé par un checkpoint militaire, tenu par des soldats. 

Pendant l'entretien, Penn et Chapo parlent par traducteurs interposés. L'acteur regrette de ne pas avoir pris de stylo et de carnet de notes. Il dit s'en être tenu à des questions dont on ne peut pas oublier les réponses. 

Une chose dont Penn se souvient c'est que Chapo lui a détaillé un "tas d'entreprises majeures corrompues, basées au Mexique comme à l'étranger" qui l'ont aidé à blanchir de l'argent. Le baron de la drogue a demandé à Penn de ne pas donner les noms.

Del Castillo est allée se coucher. À ce moment, Penn remarque un changement soudain dans l'attitude de Chapo et de ses hommes. Ils s'arment jusqu'aux dents, et mettent des gilets pare-balles. Après avoir demandé au fils de Chapo de les prendre en photos, Penn dit bonne nuit à Chapo, et émet un pet. Un geste qu'il décrit comme "une petite flatulence de travailleur". 

Penn et Del Castillo quittent le Mexique le jour d'après. Penn y retourne huit jours plus tard, pour cette seconde interview qui n'arrivera jamais. La star de cinéma fini par envoyer des questions à El Chapo via BBM, et il attend des réponses filmées par le baron de la drogue. Après un long moment — peut-être parce qu'il lui manquait un traducteur anglophone, par timidité , ou manque de technologie pour s'enregistrer — la réponse est arrivée sous la forme d'une interview de 17 minutes, envoyée à Del Castillo.  

Il commence la vidéo en disant : "Je veux que cela soit clair, cette interview est à l'usage exclusif de mademoiselle Kate del Castillo, et monsieur Sean Penn." Pour le moment, Rolling Stone a publié seulement deux minutes de l'enregistrement. 

Une capture d'écran de l'enregistrement envoyé par Chapo Guzmán à Sean Penn. 

Les réponses de Chapo sont courtes, elles en disent moins que les anecdotes de Sean Penn.

L'acteur explique que Guzmán souriait constamment, il était surpris de savoir que les Américains savaient qui il était. Il appelle Donal Trump "mi amigo" et raconte avoir rencontré Pablo Escobar une fois. 

Selon Penn, Chapo se présentait comme un père de famille. Penn a rencontré, en plus d'Alfredo Guzmán, un autre fils de Chapo, Iván Archivaldo Guzmán, 32 ans. 

Dans l'interview, Chapo décrit une enfance humble. Il dit avoir vendu des boissons et des oranges. À 15 ans, il commence à faire pousser de la marijuana et de l'opium parce que sa famille n'a pas d'autre moyen pour vivre.

Sean Penn lui demande :  "Vous pensez que c'est vrai quand on dit que vous êtes responsable de l'importance de l'addiction aux drogues dans le monde ?" Chapo répond : "Non, c'est faux, parce que le jour où je n'existe plus, [le trafic de drogue] ne va pas baisser, en aucune façon."  

Acte III : Vers une extradition aux États-Unis ?

Avant l'évasion spectaculaire de ce baron de la drogue en juillet, les relations entre le Mexique et les États-Unis s'étaient crispées autour de son extradition. Désormais, le Mexique s'est publiquement engagé à considérer les demandes pour qu'El Chapo soit jugé en dehors des frontières du pays. 

Le gouvernement mexicain a déclaré ce samedi qu'il allait considérer les requêtes américaines d'extradition du baron de la drogue JoaquÍn « El Chapo » Guzmán vers les États-Unis — tout en prévenant qu'un long processus juridique devrait être suivi avant que cela n'arrive.

Le bureau du procureur général a publié un communiqué dans lequel on peut lire : « Avec la nouvelle capture de Guzmán Loera, les procédures pour son extradition devraient commencer [...] Dès qu'il est informé, le sujet concerné par la requête a trois jours pour répondre. »

La formulation prudente du communiqué montre à quel point la question de l'extradition est un sujet épineux au Mexique.

La décision de ne pas extrader El Chapo avant son évasion spectaculaire — sa seconde évasion d'une prison mexicaine — a envenimé les relations avec les États-Unis.

Le fait d'envoyer Guzmán aux États-Unis aiderait à apaiser les peurs, notamment la crainte que le baron de la drogue puisse utiliser son immense fortune pour corrompre des fonctionnaires de prison et s'échapper une nouvelle fois.

Selon des sources gouvernementales proches du dossier contactées par Reuters, la volonté de faire avancer le dossier d'extradition est désormais claire.

« L'objectif est de répondre à ces requêtes d'extradition, » a déclaré l'une de ces sources.

Une autre source a indiqué que le gouvernement prévoit qu'El Chapo soit envoyé aux États-Unis d'ici le milieu de l'année, mais que cette échéance dépend de la réussite des multiples injonctions émises par son équipe d'avocats.

Juan Pablo Badillo, un avocat représentant Guzmán, a déclaré ce samedi que son client ne pourrait pas être extradé.

« En accord avec la constitution, il ne peut et ne doit pas être extradé vers un quelconque pays étranger, » a déclaré Badillo à la chaîne de télévision Milenio TV. « Pourquoi ? Parce qu'il est mexicain, et le Mexique a des lois sages et une constitution juste, et il y a une confiance absolue accordée aux autorités pénitentiaires. »

Badillo a déjà rempli de nombreuses injonctions contre la possible extradition de son client avant et après l'évasion d'El Chapo. Il a déclaré à VICE News ce vendredi qu'il en préparait d'autres au lendemain de la capture. 


Jo Tuckman et Keegan Hamilton ont participé à la rédaction de cet article.

Avec Reuters.

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