Société

Le tuer par amour, couper son sexe, devenir une star

Au terme d'une vie d'oppression et d'une passion délirante, Sada Abe a tué et mutilé le corps du seul homme qu'elle ait jamais aimé. Puis on l'a adorée pour son geste.

par Sébastien Wesolowski
15 Novembre 2019, 9:11am

Illustration : Vincent Vallon pour VICE France

Kichizou peine à s’endormir. Sada, la prostituée qui partage son futon dans cette auberge pour couples, l’a pourtant gavé de somnifères au dîner. Inquiet, il cligne doucement des yeux devant le visage de la jeune femme. Cela fait deux semaines qu’il a abandonné enfants, épouse et travail pour elle. Il est presque deux heures du matin quand le sommeil le prend enfin. Sada enroule la ceinture de son kimono autour de son cou, deux fois. Kichizou se réveille et se redresse comme pour l’étreindre mais elle tire de toutes ses forces. Il convulse une fois. Sentant le corps se ramollir sous elle, Sada se détend. Elle s’allonge près du mourant et décapsule une bière.

De la gorge de Kichizou monte un crépitement sec. Sada lèche la langue de l’agonisant, essuie son visage pour le faire taire. Le silence revient. Mort, son amant l’émeut encore plus. Elle se blottit contre la dépouille et glisse sa main contre son sexe. Il faut fuir, pense-t-elle, mais pas sans souvenir. Couteau de cuisine à la main, elle détache la verge puis les testicules, difficilement. D’un doigt trempé dans le sang qui ruiselle de la plaie, elle écrit sur la cuisse du mort : « Sada, Kichi, seuls ensemble ».

Sada Abe sera arrêtée deux jours plus tard, le 20 mai 1936, dans une autre auberge de Tokyo. Elle prouvera son identité à la police en présentant les organes sectionnés de Kichizou Ishida mais aussi ses sous-vêtements, qu’elle gardait contre son ventre pour qu’en monte encore l’odeur de son amant. Elle avait rédigé plusieurs lettres de suicide le matin même, pensant se pendre la nuit venue. À l’enquêteur qui lui demandera d’expliquer son geste, elle répondra :

Je l’aimais tellement que je ne pouvais plus le supporter, et j’ai décidé que je le voulais tout entier pour moi. Comme nous n’étions pas mariés, il aurait eu des relations avec d’autres femmes s’il était resté en vie. Mort, cependant, il n’aurait plus jamais touché une autre femme. Alors je l’ai tué. [...] Oui, il m’aimait assez, mais le hasard étant ce qu’il est, je l’aimais beaucoup plus qu’il ne m’aimait. Il n’a jamais cessé de voir son foyer comme son foyer et moi comme juste moi, du début à la fin.

L’assassinat de Kichizou Ishida est le point final d’une passion délirante et d’une vie d’oppression. Sada Abe était encore enfant lorsqu’elle a découvert le pouvoir terrible des hommes sur les femmes dans l’Empire du Japon. Ils l’ont vendue comme une marchandise, exploitée comme une bête de somme, manipulée et humiliée de bien d’autres façons, toujours impunément mais sans jamais la briser pour de bon. Pour avoir le pouvoir sur un homme de la même façon qu’un homme a le pouvoir sur une femme, expliquera-t-elle avant son procès, une femme n’a que le meurtre.

Libre et têtue

Sada naît en 1905 à Tokyo dans une famille relativement fortunée, d’un père « honnête et droit » et d’une mère réputée pour sa moralité. Petite dernière, elle est gâtée. Son parents lui offrent des cours de chant et de shamisen, deux activités alors considérées comme des arts de dame de compagnie. Elle déteste l’école et cavale à loisir dans les rues de son quartier natal. Les passants remarquent cette fillette tenace et téméraire, des qualités peu féminines. La primaire achevée, elle reste à la maison pour prendre des cours privés de couture et de calligraphie. L’adolescence vient.

L’année de ses quinze ans, Sada rencontre un étudiant. Elle le taquine, il la viole. Par-delà la douleur et la honte, la jeune fille craint pour son avenir : dans son milieu, seules les vierges attirent un mari et fondent une famille. Les autres deviennent prostituées. Contre son gré, elle tente de convaincre son agresseur de l’épouser mais celui-ci disparaît. « Je ne supportais pas de me dire qu’il s’était moqué de moi tout ce temps, confiera-t-elle. J’ai compris que je n’étais plus vierge et que j’allais devoir le cacher pour me marier, et j’ai haï cette idée. » Impossible, donc, de rendre l’affaire publique en portant plainte. Tout ira bien si tu te tais, promet sa mère qui tente de la réconforter en la couvrant de cadeaux.

Furieuse et traumatisée, Sada refuse de se soumettre. Elle vole de l’argent, multiplie les sorties et les partenaires sexuels. Son père décide de la vendre à une maison de geisha en 1922. Sa famille dira qu’elle en rêvait depuis longtemps, elle affirmera que c’était une punition. Un parent éloigné, Inaba, est chargé de la changer en « prostituée officielle » grâce à ses connaissances dans le milieu. Les femmes ne peuvent pas se vendre sans passer par ce genre d’intermédiaire, c’est la loi. Quelques semaines de travail écrasent les espoirs de Sada. Contrairement aux meilleures geisha, elle n’a pas été formée aux divertissements élégants depuis l’enfance. Ses clients exploitent cette infériorité pour réclamer des faveurs sexuelles, plus difficiles voire impossibles à obtenir d’une experte. Lassée, elle consent.

L'argent du corps

Inaba couche avec Sada, lui aussi. Elle a 18 ans, elle lui fait confiance. Des restes de naïveté adolescente l'empêchent de voir qu'il l’exploite. Son pouvoir d’intermédiaire lui donne le droit de la vendre comme bon lui semble, et chaque vente apporte une avance sur salaire qu’il empoche largement au motif que la jeune femme lui doit de l’argent. Après quatre changements de maison, Sada comprend : « [Inaba et sa femme] me dévoraient vivante. Cela m’a mis très en colère et j’ai décidé de mettre un terme à ma relation avec lui. » Écœurée par son travail, elle vole des petits objets à ses collègues pour les prêter sur gage. L’établissement prévient la police et la met à la porte. Peu de temps après, un examen médical révèle une ulcération syphilitique. Comme beaucoup de prostituées, elle risque de mourir de maladie.

« Le manque de sexe nuit tellement à son humeur qu'elle craint d'être malade. Le médecin qu'elle consulte la rassure, elle est normale. Son époque n'est simplement pas prête à l’entendre »

Désormais, Sada devra subir des examens médicaux réguliers, une obligation légale qui s’applique d’ordinaire aux prostituées mais pas aux geisha. À quoi bon ? La jeune femme de 22 ans décide de devenir une gagneuse, une vraie, la paie est meilleure. Les patrons de son premier bordel, un établissement propre et coûteux, notent son enthousiasme. En vérité, elle désespère de quitter cette profession dont le cynisme la révolte. C’est impossible : comme bien des prostituées légales, elle est presque prisonnière de sa maison close. Partir sans rembourser une avance significative – dans son cas, de quoi acheter trois maisons dans la capitale – est un délit. De plus, les bordels ne se contentent pas de prélever une « taxe » sur chaque passe. Les occupantes doivent payer l’hébergement, la nourriture, leurs habits. Certains gérants en profitent pour dégager de belles marges. Rares sont les femmes qui parviennent à acheter leur liberté sans soutien financier.

Sada change de maison close à plusieurs reprises, remboursant ses avances avec de nouvelles avances. L'espoir de s’en tirer ne quitte plus son ventre. Elle recommence à voler et s’enfuit plusieurs fois. Arrêtée, un procureur lui apprend que les autorités auraient pu saisir les biens de ses parents pour dédommager ses employeurs. Un autre la balance au bordel dont elle avait fui. Sa situation se dégrade. Chaque fugue entache sa réputation et entraîne sa vente à des établissements de plus en plus douteux, mais elle refuse toujours de se soumettre. Réduite au racolage, malade du typhus, elle se dispute volontiers avec les maquereaux qui terrifient ses collègues. Un jour, elle remarque que la porte de la maison close ne ferme pas et s’échappe, quelques billets volées en poche. Elle a 27 ans.

L'enfer c'est les hommes

Deux semaines plus tard, sa situation a encore empiré. Sada est contrainte de se prostituer de nouveau, illégalement cette fois, pour payer ses dettes et financer le train de vie luxueux auquel elle s’est habituée. Un maquereau véreux l’introduit dans le monde des bordels non-protégés par la loi pour mieux la dépouiller de l'argent de ses passes. La jeune femme claque la porte pour devenir maîtresse, une forme de prostitution qui la destine à des relations au long cours avec des hommes mariés. Elle expliquera que cette expérience a fait basculer sa vie : « C’est à peu près à ce moment-là que je me suis mise à tirer beaucoup de plaisir du sexe et à ne plus supporter de dormir seule. »

Libérée des mécanismes écrasants des bordels, Sada découvre que son désir est fort lorsqu'il lui appartient. Comme les trois maris volages qui lancent sa carrière de maîtresse ne lui suffisent pas, elle s'adjoint les services d’anciens clients favoris. Le manque de sexe nuit tellement à son humeur qu'elle craint d'être malade. Le médecin qu'elle consulte la rassure, elle est normale. Son époque n'est simplement pas prête à l’entendre.

« Plus indépendante que jamais, elle choisit ses partenaires, rompt ses contrats comme bon lui semble, s'enfuit quand on l’ennuie. Mais cela ne suffit pas, elle veut être encore plus libre »

Les clients de Sada, rendus veules par des épouses à la libido bâillonnée, ne sont pas prêts non plus. Leur maîtresse veut et peut faire l’amour plusieurs fois par nuit, parfois pendant des heures. Elle réclame qu’on lui tire les cheveux et qu’on la fesse, pratique la fellation. On la décrit « dix fois » plus sensible qu’une femme ordinaire. Quelqu’un la croit malade parce qu’elle mouille avant la pénétration. D’autres remarquent qu’elle fait passer sa satisfaction avant la leur et que ses orgasmes sont « étrangement longs et profonds ». Sada elle-même est étonnée par sa nature sensuelle. Téméraire comme toujours, elle l'embrasse néanmoins. Une vie de plaisirs commence. Elle gagne beaucoup d’argent qu’elle boit, fume et joue à en finir au poste. Début 1933, un télégramme arrive. Sa mère est morte.

Sada se précipite chez ses parents. Elle va se recueillir sur la tombe de sa mère et prend soin de son père quelques jours, discrètement : trois hommes la recherchent pour la ramener dans le circuit des bordels illégaux. Quelques mois plus tard, nouveau télégramme. Son père est gravement malade. Elle retourne auprès de lui et le veille avec gentillesse jusqu’à sa mort dix jours plus tard, en janvier 1934. Une seule décision de cet homme l’a précipitée dans la prostitution, le désespoir et la maladie mais elle le quitte sans rancune. Après tout, elle l’a battu : elle s’est extraite seule de la misère dans laquelle il l’avait plongée. Plus indépendante que jamais, elle choisit ses partenaires, rompt ses contrats comme bon lui semble, s'enfuit quand on l’ennuie. Mais cela ne suffit pas, elle veut être encore plus libre.

30 ans, premiers émois

Au début de l’année 1935, Sada tente une nouvelle fois d’abandonner la prostitution en se faisant embaucher comme serveuse. L’influence masculine sur sa vie est minimale, enfin. Mais un soir, un nouveau problème survient : un homme l'émeut pour la première fois. C'est un client aux manières raffinées, gentil avec les femmes, qui refuse obstinément de se nommer mais l'écoute avec intérêt. Elle le subjugue à coups de mensonges et lui fait l’amour sur-le-champ. Une relation suivie commence. Sada se laisse adoucir par la sincérité et les douceurs de cet anonyme, qui se déplace pour elle et lui promet ses soins éternels. Malheureusement, tout n’est pas parfait. Il est mauvais au lit et la sermonne sur son appétit sexuel. Tant pis, elle continue à jouir de sa prévenance tout en couchant avec d’autres hommes. Et puis elle trouve l’amour, le vrai.

Ishida Kichizou a 42 ans lorsqu’il rencontre Sada Abe pour un entretien d’embauche au début de l’année 1936. Il a besoin d’une serveuse pour son restaurant, elle ment sur son passé et obtient le poste. L’affection qu’elle éprouve toujours pour l’inconnu ne l’empêche pas de tomber sous le charme de ce patron drôle et diligent. Kichizou lui signale vite que cette attirance est réciproque en l'entraînant dans un jeu érotique intense. Il se presse contre elle dans des couloirs étroits pour lui mordiller l’oreille, l’enlace. Finalement, il l’embrasse. Le désir passe et gonfle. Elle le laisse faire lorsqu’il glisse ses mains sur ses seins pour la première fois. Un soir, il l’attire dans une salle isolée et la masturbe. « Comme c’était bon, je l’ai laissé faire ce qu’il voulait. » Puis ils font l’amour.

Sada fréquente toujours l’inconnu. Cependant, il ne fait pas le poids face à Kichizou, le premier homme à la combler complètement. Dans son ventre, le bonheur le dispute à la surprise : elle tombe amoureuse comme une pierre s’abîme dans un lac. Kichizou est beau comme un chat, sincère comme un enfant, exceptionnellement doué pour le sexe. Surtout, il l’adore : le moindre de ses faits et gestes le comble de bonheur. Loin de calmer la relation, le passage des mois l’enflamme. Les deux amants s’étreignent dès qu’ils le peuvent dans le restaurant. La limerence les excite, le danger aussi. Les clients défilent et l’épouse de Kichizou, qui co-dirige l’établissement, n’est jamais qu’à quelques mètres d’eux.

Une serveuse finit par les surprendre et raconte tout. La femme de Kichizou proteste à peine : il l’a pardonnée de s’être enfuie avec son amant pendant un an pour le bien de leurs deux enfants. Quand son mari s’absente en même temps qu’Abe un matin d’avril, soi-disant pour quelques heures, elle serre les dents. Les amants se retrouvent dans une auberge et commandent du sake. Ishida insiste pour trinquer : aujourd’hui, prétend-il, c’est le jour de leur mariage. Ils boivent et font l’amour, encore et encore, oubliant tout autour d’eux. Quatre jours passent sans qu’ils ne quittent leur chambre. Lorsqu’ils décident de partir, c’est seulement pour rejoindre une auberge plus éloignée. Ils veulent continuer loin des autres.

La dévoration

Dans les vapeurs d’alcool et le chant des geisha de la nouvelle auberge, les émotions d'Abe et Kichizou deviennent incontrôlables. Autour d’un bouillon de shiitake, elle le met au défi : s'il l’aime réellement, il mangera l’un des champignons qui ondulent dans le bol après l’avoir plongé en elle. Il s'exécute du bout de ses baguettes, souriant, mais ne croque qu’une moitié. Elle avale l’autre. Ils changent à nouveau de cachette et s’enfoncent un peu plus dans leur passion, oubliant de se nourrir et de se laver tant ils font l’amour. Quand ils manquent d’argent, Abe donne rendez-vous à l'aimable inconnu et lui extorque de belles sommes en mentant. Dix jours passent ainsi.

Quand Kichizou décide de rentrer, pas longtemps, il leur faut tout une nuit pour parvenir à se séparer. Laissée seule, Sada découvre la jalousie. Aucun divertissement ne la débarrasse de ce sentiment nouveau, insupportable, de cette démangeaison qu’on ne peut pas gratter. À force de ruminations, elle comprend que ces tourments sont le symptôme de sa vulnérabilité. Elle n’est qu’une prostituée à la retraite qui s’est entichée d’un père de famille, jamais il ne quittera sa femme pour elle. Était-elle plus libre quand elle tapinait ? Kichizou la possède plus qu’aucun autre avant lui mais elle ne le possèdera jamais. Une fois de plus, une fois de trop, quelque chose comme l’univers ou le destin la condamne à souffrir sous le joug d’un homme, le seul qu’elle ait jamais voulu. Elle décide de le tuer.

Le 11 mai 1936, Sada achète un couteau de cuisine et retrouve Kichizou dans la soirée : « J’étais tellement heureuse de le voir que je suis presque tombée du taxi. » Le manège infernal d’alcool, de sexe et de mensonges au riche inconnu recommence. Dans la nuit du 16 au 17, elle propose d’étrangler Kichizou pendant l’amour, pour le plaisir. Il répond : « Je m’en moque. Fais ce que tu veux avec mon corps. » Elle le tue deux heures plus tard. Le lendemain, elle va trouver l’inconnu et lui présente ses excuses sans s’expliquer. Elle sait que le scandale à venir va l’éclabousser. Cet homme, Gorou Oumiya, professeur et banquier, cherchait en effet à se faire élire au Parlement. Sa carrière sera ruinée.

Une dernière fuite

Sada Abe réclame la mort mais le tribunal de Tokyo la condamne à six ans de prison en décembre 1936. Cette peine extrêmement légère étonne. William Johnston, auteur d’un ouvrage sur l’affaire, l’interprète comme un aveu des institutions :

Si l’État avait demandé la peine de mort, il aurait reconnu que les déclarations d’Abe concernant le pouvoir des hommes sur les femmes et des femmes sur les hommes avaient quelque chose de vrai. Il a donc prétendu que seule une folle avait pu dire de telles choses. Le problème, c’est qu’on n’exécutait pas les fous. Donc, plutôt que de la laisser gagner sa liberté en plaidant la folie, ils ont parlé d’une « folie passagère » qui demandait une incarcération de faible durée.

L’empereur Hirohito accordera la grâce à Sada Abe en mai 1941, cinq ans jours pour jours après le meurtre d’Ishida Kichizou. Redevenue maîtresse sous pseudonyme dans le Japon de l'après-guerre, elle sera peu à peu débarrassée des étiquettes humiliantes des psychologues de la cour. Jadis nymphomane et perverse, elle est bombardée héroïne du désir et de la liberté. Quantité d'œuvres s'inspireront de sa vie, notamment le classique L’Empire des Sens. Puis elle disparaîtra en 1970, sans doute fatiguée par sa vaine recherche d'une vie calme. Quelques années plus tard, on entendra dire qu'elle vivait désormais dans un couvent, loin des hommes.

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