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En 2019, tout le monde a une bonne raison d'aller sur le dark web

Certains cherchent plus de liberté, d’autres un plus large public, d’autres plus d’intimité. Dans tous les cas, ces quêtes révèlent les failles du clear web, toujours plus centralisé, contrôlé, abusif et vénal.

par Sébastien Wesolowski
25 Novembre 2019, 7:52am

Photo by Kaur Kristjan on Unsplash

On peut dire que l’âge d’or du dark web n’a duré que quatre ans, de l’ouverture de son premier marché noir de la drogue, Silk Road, en février 2011, à la dure condamnation du fondateur de cette plateforme de tous les fantasmes, Ross « Dread Pirate Roberts » Ulbricht, en mai 2015. Reconnu coupable des sept chefs d’accusations retenus contre lui par le tribunal de Manhattan, le jeune homme de 31 ans devra expier ses peines en mourant en prison. Sa sentence : deux perpétuités et quarante ans d’emprisonnement sans possibilité de liberté conditionnelle. Katherine Forrest, la juge, a assumé le caractère exemplaire de cette punition à la toute fin du procès :

« Il doit être clair que le mépris de la loi ne sera pas toléré. Il doit être clair que personne n’est au-dessus des lois – qu’importe son éducation ou ses privilèges. Tous sont égaux face à la loi. Il doit être clair que l’on ne peut pas administrer une opération criminelle, ni minimiser ce crime au motif qu’il a eu lieu sur Internet. »

C’est indéniable, Silk Road était un véritable monstre. La justice américaine considère que les quelques 200 millions de dollars de substances illicites qu’il a permis de distribuer ont tué au moins six personnes. Les commissions sur ces transactions auraient rapporté treize millions de dollars à Ross Ulbricht, qui a également été accusé d’avoir commandité six meurtres pour protéger son affaire. Cependant, le comité de soutien de cet étrange criminel affirme qu’il ne tournait pas pour l’argent : ce sont ses idéaux libertariens qui l’auraient poussé à créer Silk Road, pas l’appât du gain. Ainsi, dans la lettre qu’il a adressée à la juge avant sa condamnation, Ulbricht explique :

« La mission de Silk Road devait être de donner aux gens la liberté de faire leurs propres choix, de chercher leur propre bonheur, de la manière qui convient à chacun. Cela s’est changé, notamment, en un moyen bien commode de satisfaire sa toxicomanie. [...] Bien que je croie toujours que les gens ne devraient pas être privés du droit de faire ce choix en leur âme et conscience, je n’ai jamais cherché à créer un site qui leur offrirait un nouveau moyen de nourrir leurs addictions. »

Qu’Ulbricht ait menti ou pas, sa condamnation semble avoir brisé quelque chose chez les narcotraficants du dark web. Facile de défendre des idées crypto-libertaires et/ou d’empocher de gros billets lorsqu’on se croit protégé du marteau de la loi par Tor. Mais lorsque la mort du dark market original a montré que les autorités américaines avaient les moyens et la volonté d’empêcher ce genre d’activités, l’appât du gain l’a vite emporté sur les idéaux.

Au mois de décembre 2013, deux mois seulement après la saisie de Silk Road par le FBI, les administrateurs de son concurrent Sheep ont fermé boutique en prétextant qu’un hacker avait volé six millions de dollars en bitcoins à ses utilisateurs. Certains internautes ont refusé de le croire au motif que Sheep avait bloqué tout transfert d’argent plus d’une semaine avant de fermer. Pour eux, ce gel des portefeuilles indiquait que les administrateurs avaient inventé cette histoire de piratage pour vider les poches de leurs anciens clients en paix. Ce genre de tactique, fermer son site pour s’enfuir avec la caisse, est appelé « exit scam ». Idéal pour installer un climat de méfiance.

Peu à peu, les exit scams se multiplient et le monde des dark markets s’enfonce dans la paranoia. Le spécialiste de l’Internet bizarre Gwern Branwen rapporte qu’une trentaine de marchés noirs ont disparu avec l’argent de leurs utilisateurs entre 2013 et 2016. Certains ont à peine fait parler d’eux, d’autres ont marqué l’histoire : en 2015, quand les deux administrateurs d’Evolution Market s’évaporent avec douze millions de dollars, Forbes consacre un article à l’affaire. Dans le subreddit r/darknetmarkets, désormais fermé, un internaute avait alors affirmé avoir perdu 20 000 dollars dans l’affaire. Bien sûr, il existe aussi des gestionnaires « honnêtes », mais ils ont trop peur de mourir en prison comme Ross Ulbricht pour ne pas fermer leurs portes rapidement.

« Longtemps, les malfrats du dark web ont compté sur le manque de connaissances techniques des policiers pour mener leurs petites affaires »

Il est vrai que les opérations de police contre la cybercriminalité sur le dark web se sont multipliées depuis 2013. Elles sont de plus en plus perfectionnées, de plus en plus ambitieuses. La légende d’inviolabilité de Tor en souffre méchamment. Fin 2014, l’opération « Onymous » aboutit à l’arrestation de 17 personnes dans 17 pays et la fermeture d’au moins 27 marchés noirs. Apparemment décidés à écraser le sentiment d’impunité qui règne dans les marchés noirs, les enquêteurs et juges du monde entier étrillent aussi les particuliers : en 2015, un salarié anglais prend cinq ans de prison ferme pour avoir tenté d’acheter un 9mm et des munitions. Le vendeur qu’il avait choisi de croire était en fait un enquêteur.

Longtemps, les malfrats du dark web ont compté sur le manque de connaissances techniques des policiers pour mener leurs petites affaires. Pourtant, pas besoin d’être un hacker pour s’infiltrer dans un marché noir et cueillir les malchanceux. Le spectre de ces indicateurs aggrave la paranoia des vendeurs comme des acheteurs.

Les mois passent et de nouvelles rumeurs achèvent d’enflammer les esprits du milieu. Les enquêteurs ne se contenteraient plus de saisir les sites criminels pour les mettre hors-ligne : à la place, ils continueraient de les faire tourner dans l’ombre pour obtenir le plus d’informations possibles sur leurs utilisateurs. Ces on-dit, lancés par le hack de la plateforme pédopornographique Playpen par le FBI en 2015, seront confirmés en 2017 avec l’infiltration-fermeture du dark market Hansa. La même année, la police australienne annoncera qu’elle a géré le forum pédophile Childs Play pendant onze mois, allant jusqu’à diffuser des images illégales pour ne pas éveiller les soupçons de ses utilisateurs.

Bien qu’ils aient clairement tiré le dark web criminel de son âge d’or, celui de l’insouciance, les exit scams et les opérations policières qui continuent de le frapper aujourd’hui ne l’ont pas abattu. Chaque fois qu’un site illégal disparaît, ses utilisateurs se réfugient sur un autre site illégal de moindre envergure, qui grossit jusqu’à disparaître à son tour, et ainsi de suite. Cinq générations de dark markets se seraient déjà succédées. Les affaires n’auraient pas ralenti, bien au contraire : le cabinet Chainanalysis estime que les transactions en Bitcoin sur Tor ont presque doublé entre 2017 et 2018 et qu’elles représenteront un total d’un milliard de dollars en 2019, leur plus haut niveau historique. La majeure partie de ces transactions concerne vraisemblablement des biens illégaux.

Bien sûr, le dark web n’attire pas que des criminels. Sa dimension « legit » a considérablement cru et évolué alors que les dark markets apprenaient l’adversité. De nombreux artistes se sont d’abord emparés de sa réputation sulfureuse. En 2015, un collectif suisse a créé un robot chargé d’acheter pour 100 dollars de biens illégaux sur les marchés noirs chaque semaine. L’année suivante, une « galerie décentralisée » a ouvert ses portes sur Tor et The Torist, un magazine littéraire, a publié son premier numéro sur un site en .onion. Les usages du dark web commençaient à se diversifier. Et cet élan a peu à peu fait de lui une véritable alternative au clear web et ses puissances centralisatrices.

Le clear web ou web surfacique, celui que vous parcourez tous les jours avec un navigateur classique, est de plus en plus contrôlé par quelques grands noms de la tech comme Alphabet (Google) ou Facebook. Tous ceux qui les utilisent paient pour leurs services, pas avec de l’argent mais avec leurs informations personnelles. Quelques rebelles ont décidé de rejeter ce modèle en créant des alternatives présentés comme anonymes et non-invasifs sur le dark web. Le premier réseau social de Tor, par exemple, est né en 2013. Le réseau propose également des moteurs de recherche, des services de messagerie et d’hébergement. Bref, tout ce qui structure le clear web est désormais disponible sur le dark web, pour le dark web.

« Malfrats, internautes lambda, parias et barons du clear web, tout le monde a désormais une bonne raison de rejoindre Tor »

Ce glissement vers une plus grande facilité d’utilisation n’est pas le seul lien entre dark et clear web. Tor fait de plus en plus office de refuge pour ceux que le patrons du réseau « classique » ne veulent plus tolérer. Le site néonazi The Daily Stormer et le forum 8chan se sont brièvement installés sur le dark web après avoir été expulsés par leurs hébergeurs. Les individus qui fréquentent ces sites méprisent souvent le web surfacique, qu’ils perçoivent comme rongé par le politiquement correct et gardé à coups de trique par Facebook et consorts. Ainsi, l’intolérance croissante des gardiens du clear web pour les « discours haineux » risque d’envoyer toujours plus d’internautes pas forcément fréquentable vers le dark web, qu’ils rendront plus actif, et donc plus attrayant, tout en devenant plus difficiles à suivre.

Ce lent rapprochement des réseaux apparaît aussi dans les initiatives de certains grands noms du clear web. Facebook, DuckDuckGo et Wikipédia, entre autres, disposent tous d’une adresse en .onion pour des raisons de confidentialité et de contournement de la censure – exactement ce que défend l’organisme en charge de la promotion de Tor, le Tor Project, depuis sa création en 2008.

Malfrats, internautes lambda, parias et barons du clear web, tout le monde a désormais une bonne raison de rejoindre Tor. Certains cherchent plus de liberté, d’autres un plus large public, d’autres plus d’intimité. Dans tous les cas, ces quêtes révèlent les failles du web surfacique, toujours plus centralisé, contrôlé, abusif et vénal. Même son concepteur, Tim Berners-Lee, trouve qu’il est devenu une machine infernal. Le dark web a ce qu’il faut pour nous permettre de tout recommencer en mieux. Et s’il échoue, qu’importe : un autre sera là pour prendre sa place en s’inspirant de ses erreurs, comme un dark market. Après tout, les criminels ont toujours été de grands défricheurs de réseaux.

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