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Culture

Au cœur d’une mystérieuse tribu de chasseurs-cueilleurs

À l’inverse de l’accueil hostile réservé au missionnaire américain par le peuple isolé des Sentinelles l’année dernière, Doug Bock Clark a été invité à suivre une culture en voie d’extinction.

par Seth Ferranti
16 Janvier 2019, 9:57am

Left photo by Doug Bock Clark. Right photo by by Ardiles Rante / Barcroft Media / Getty Images

Doug Bock Clark a entendu parler des habitants de Lamalera pour la première fois alors qu’il vivait en Indonésie pour deux ans dans le cadre d’une bourse Fulbright. Le journaliste américain n’a d’abord pas cru les histoires qu’on lui racontait parce que les gens qui lui parlaient de la mystérieuse tribu – qu’on disait portée sur la chasse à la baleine avec des bateaux primitifs et de vieilles armes – étaient les mêmes qui insistaient pour lui raconter des histoires invraisemblables sur les créatures dinosauresques et la magie dans la jungle.

Mais lorsque Clark a fini par se renseigner sur les Lamalériens, il fut ébloui d’apprendre qu’ils existaient bel et bien. Profitant d’un certain nombre de statuts particuliers de la part des autorités indonésiennes, les Lamalériens subsistent en grande partie grâce au harponnage de grands cachalots, au troc avec les communautés voisines, et surtout (ils se sont adaptés de manière limitée à l’usage des canots à moteur) grâce au maintien d’anciennes pratiques. Il s’est résolu à leur rendre visite pour une période prolongée, intrigué par l’idée d’une communauté relativement isolée mais dont on ne connaît pas d’hostilité violente aux étrangers, au contraire du peuple menacé des Sentinelles qui a fait les gros titres l’année dernière après la mort d’un missionnaire américain.

Dans son livre à paraître : The Last Whalers: Three Years in the Far Pacific with a Courageous Tribe and a Vanishing Way of Life, Clark raconte l’histoire d’une des dernières tribus du genre sur Terre, des gens qui vivent des traditions de la pêche à la baleine que leur ont transmises leurs ancêtres, même si les curieux Occidentaux comme lui ou les écologistes peuvent constituer une menace perturbant leur culture. VICE a discuté avec Clark afin de savoir comment il comparerait les Lamalériens et les Sentinelles, ce que ça lui a fait de participer à des traques de baleine, et comment cette tribu a su résister au changement au fil des années.

VICE : Pour commencer, simplement parce que je pense que les Occidentaux ne font pas toujours la différence entre les « chasseurs-cueilleurs » et les tribus « primitives », comment comparerais-tu les Lamalériens et les Sentinelles, qui sont sans doute les plus connus pour leur méfiance violente envers les étrangers ?
Doug Bock Clark : Ils sont complètement différents. Les Sentinelles rejettent tout contact de manière résolue. Ils ont très bien fait comprendre qu’ils ne veulent avoir aucun contact avec le monde extérieur, et ce de quelconque manière. Ils menacent et/ou tuent violemment ceux qui arrivent sur leur île. Les Lamalériens ont des contacts accrus avec les Occidentaux et les autres Indonésiens depuis la fin du XIXe siècle. C’est un endroit très isolé, donc il y a un nombre limité de gens qui vont là-bas. Mais les Lamalériens s’intéressent au monde extérieur.

Comment évaluerais-tu leur capacité à résister au changement et à maintenir leurs coutumes traditionnelles au fil des années ?
Chaque année ils se rassemblent pour ce qu’ils appellent le « conseil sur la plage ». Lors de ce rassemblement de tous ceux qui peuvent être baleiniers, tous les hommes adultes qui participent aux chasses, ils parlent essentiellement des règles pour l’année à venir, plutôt que de les laisser en proie au changement. Ils se disent, de manière très consciente : « Que va-t-on autoriser au sein de notre communauté, et que ne va-t-on pas autoriser ? »

Et ils ont donc résisté au changement à certains égards, mais ils sont également très flexibles à d’autres. Un très bon exemple de cela est leur lente adaptation aux moteurs hors-bord, avec lesquels ils sont de plus en plus à l’aise mais doucement. Ils ont trouvé le moyen de les comprendre dans le contexte de leurs croyances religieuses particulières. Dans ce sens, ils peuvent les utiliser pour certains types de chasses, mais pas pour le grand cachalot qui représente le genre de proie le plus important d’un point de vue spirituel.

Ça a été un long processus qui a pris des décennies, non ?
Jusqu’en 2001 environ, ça a avancé lentement mais sûrement. La tribu a dû se décider : « Va-t-on laisser les gens utiliser ces moteurs pour chasser la baleine, l’animal le plus sacré ? Elle nous est envoyée par nos ancêtres et elle est leur incarnation. Va-t-on laisser les gens utiliser des machines modernes pour faire ça ? Ou va-t-on continuer à utiliser des pagaies et des voiles en palme, comme on l’a toujours fait ? »

En gros, ils ont décidé que non, que seuls les vieux bateaux pourraient attaquer les baleines. Mais ensuite, au cours des années suivantes, des membres plus jeunes et très intelligents de la tribu ont eu cette idée : « Et si on attachait avec des cordes un vieux bateau à un canot à moteur qui le tracterait afin de l’approcher de la baleine, avant de couper les cordes. Est-ce que ça violerait les règles des ancêtres ? »

Après un long débat, ils ont décidé que ce n’était pas le cas et que c’était une faille légale que les jeunes membres de la tribu pouvaient exploiter. C’est désormais la méthode utilisée pour chasser la baleine. Ils utilisent les moteurs jusqu’à un certain point pour amener les bateaux les plus gros et les plus lents à portée des baleines, avant de couper les liens et de suivre à la lettre les traditions des ancêtres.

Est-ce que ce processus - ainsi que d’autres moyens qui les font avancer vers la prétendue modernité comme le commerce - peuvent être arrêtés ou inversés ? Qu’est-ce qu’on perd ?
Il y a énormément de pression du monde extérieur sur la tribu, non seulement de la part du gouvernement indonésien et des étrangers qui viennent, mais aussi d’eux-mêmes, parce que beaucoup vont voir le monde extérieur et reviennent avec de nouvelles idées. Cela mine ce qu’on pourrait assimiler à leur culture traditionnelle. Mais leurs tentatives délibérées pour essayer de se frayer un chemin à travers ça sont vraiment louables et impressionnantes. La plupart des groupes ne pensent pas vraiment à la façon dont ils vont s’engager avec le monde extérieur. À la fin des années 1980, les anthropologues prédisaient que d’ici les années 2000, la tribu aurait arrêté de suivre ses coutumes. Et les Lamalériens ne sont pas seuls.

L’ONU estime à environ 300 millions le nombre de personnes faisant partie de peuples dont la situation n’est pas exactement similaire à celle des Lamalériens mais dont l’expérience en tant que peuple indigène est assez comparable dans le sens où le monde extérieur les bouleverse un peu. C’est vraiment une histoire à propos de ce qui arrive à l’humanité au sens large. S’il y a, à peu près, 7000 cultures restantes dans le monde et qu’on en perd deux à trois chaque mois, c’est une diminution incroyable des différentes manières possibles d’être humain. Et quand l’un de ces groupes disparaît, c’est la perte incroyable de milliers d’années remplies de richesse culturelle et de pratiques qui survient en même temps.

Tu as chassé avec la tribu - pourrais-tu raconter à nos lecteurs ce que ça fait d’être sur un baleinier, au cœur de l’action ?
La chasse est quelque chose d’incroyablement excitant. On utilise un bateau à rames, à voile, ou un petit moteur pour se rendre au milieu de la mer de Savu, cette superbe étendue d’eau bleu et cristalline entourée de peut-être cinq ou six volcans à l’horizon. Et une fois là-bas, on cherche les jets des baleines. Quand on en voit un, on part à sa poursuite dans tous les sens pour essayer de l’attraper. C’est vraiment une question de vie ou de mort.

J’ai vu plusieurs bateaux être détruits. J’ai vu des gens avoir de graves accidents. De façon dramatique, un de mes amis proches dans le livre a été en réalité tué au cours d’une chasse. On a un pic d’adrénaline. En gros, sur le devant du bateau, il y a un plongeoir. Un gars court le long du plongeoir, saute, et utilise ensuite le poids de son corps pour transpercer la baleine avec une pousse de bambou de presque 5 mètres. Puis on attache un harpon depuis le bout du bateau à la baleine. Et ensuite ce sont simplement des heures de bataille entre les baleines et les hommes.

Ça a l’air super, mais pour les Lamalériens c’est une activité religieuse ou spirituelle, et pas un sport ou simplement un métier, non ? Quelle incidence ça a sur le processus ?
C’est une chose géniale à laquelle on assiste, dans tous les sens du terme. Les grands cachalots sont les plus grands prédateurs dentés sur Terre à l’heure actuelle. Un gros mâle peut mesurer plus de 20 mètres de long, et peser environ 70 tonnes. Et ils n’aiment pas être attaqués, donc ils feront tout leur possible pour détruire les bateaux des Lamalériens. Il se peut qu’ils aient environ un demi-mètre de lard, donc en gros il faut qu’ils saignent jusqu’à la mort. On ne peut pas échapper à la bataille quand on est soi-même sur le bateau. On est constamment en train de crapahuter pour s’assurer de ne pas être frappé par la queue de la baleine ou pour ne pas se mettre dans le sillage des chasseurs.

Pour ces gens, c’est un acte sacré. Ils pensent que les baleines sont des réincarnations des ancêtres, amenées pour les nourrir. Ils perçoivent leur capture comme une pratique spirituelle, ils prient et remercient les baleines avant et après la chasse. C’est aussi une chose compliquée d’un point de vue émotionnel que de regarder une très grande et très intelligente créature telle qu’une baleine être tuée. Il y a tellement d’émotions en jeu quand on est à bord et qu’on regarde l’une de ces baleines, ce sont vraiment des expériences inoubliables. J’en ai fait une douzaine et j’ai l’impression de pouvoir me rappeler de chacune d’entre elles de manière très précise, simplement parce que c’étaient des moments extrêmement puissants.

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