Quelle couleur voit-on dans le noir total ? L’eigengrau, évidemment

Dans l'obscurité, l'oeil humain ne voit pas vraiment du noir.
eigengrau-couv
Photo : Nicolas Boyer 

Vous avez déjà réfléchi sérieusement à la couleur de l’obscurité totale ? Probablement que non, à moins que vous passiez beaucoup de temps avec votre dealer local. Maintenant, vous savez : pour l’œil et le cerveau humain, l’obscurité a une couleur très particulière, et personne n’a trouvé mieux que la langue allemande pour la baptiser : eigengrau (qui signifie « gris intrinsèque » dans la langue de Husserl) ou eigenlicht (« lumière intrinsèque »).

Publicité

Le terme apparaît dans des expériences de psychologie datées de 1894 qui visaient à prouver la possibilité de contrôler la forme d'une persistance rétinienne pour faire apparaître des croix. Depuis, l’eigengrau apparaît assez peu dans la littérature scientifique, le consensus lui préférant le terme plus générique de « bruit visuel ». Mais la question que vous vous posez probablement, après être allé vous enfermer dans les chiottes pour vérifier que oui, l’obscurité est bel et bien différente du noir et tournerait autour d’un gris sombre teinté de bleu (sa valeur hexadécimale exacte est #16161D, pour les amateurs de traitement d’image), est celle du « comment ça fonctionne, Jamy ? ».

Dans la vie de tous les jours, le contraste entre deux couleurs est bien plus important pour notre capacité de spatialisation que leur luminosité intrinsèque (qui ne serait qu’un différentiel de contraste entre un objet et son environnement), raison pour laquelle le ciel nocturne nous apparaît plus foncé que l’eigengrau — les étoiles fournissent le contraste.

Lorsque notre rétine cesse d’être bombardée de photons, notre cerveau continue néanmoins à recevoir un « potentiel d’action » le long du nerf optique — en d’autres termes, un signal électrique élémentaire, qui colporte les informations de la rétine vers le cerveau avant de libérer, dans les synapses, les neurotransmetteurs en charge de délivrer le message sous forme chimique. Plus qu’une véritable stimulation, il s’agirait plutôt d’un « bruit » résiduel de la rétine, qui se balade le long du nerf optique. Lorsque l’oeil est exposé à l’obscurité pendant 20 minutes, l’eigengrau a même tendance à s’éclaircir, nous apprend l'une des rares études sur le sujet, datée de 1973.

Et puisque l’oeil n’est pas stimulé par des photons lorsqu’il est placé dans l’obscurité totale et que des expériences ont montré que la fréquence des potentiels d’action (qui conditionne la présence ou non d’eigengrau) est fortement corrélée à la température. Il semblerait que l’eigengrau provienne de l’isomérisation de la rhodopsine, la protéine responsable de notre sensibilité à la lumière, qui réagit habituellement aux… Photons (normal, me direz-vous). Et voilà, c’est à peu près tout. De nos jours, l’eigengrau est surtout un concept qui plaît vachement aux fans de metal et de techno indus, et comment ne pas les comprendre ? Le gris intrinsèque généré par un cerveau privé de photons… Y a-t-il seulement plus dark ?

Motherboard est aussi sur Facebook, Twitter et Flipboard.