Quand cracher devient une question de survie
Illustration par LinEEtte

Quand cracher devient une question de survie

Mon métier consiste à goûter des centaines de vins différents chaque jour. Vous croyez vraiment que je peux m'en sortir sans recracher ?
15 janvier 2018, 12:10pm

Faites comme bon vous semble. Mais pour moi, qui appréhende le vin comme un outil de travail, savoir (re)cracher ce qu'on a dans la bouche est une question de vie ou de mort.

Accusez moi de suffisance si vous voulez. Mais pendant que les dégustateurs amateurs font la queue devant l’entrée de salons comme le Vinitaly, le Merano Wine Festival ou le Vin Natur avec ce même sacro-saint enthousiasme, moi, je sors totalement épuisée d'une dégustation de Chianti Rufina qui a duré 10 ans, quand c'est pas après avoir goûté à 77 échantillons d’Amarone – prélevés directement au tonneau et bus par lots de 6, à l’aveugle, pendant 2 heures et demie. Vous voyez ?

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Comprenez que, dans ces cas précis, avoir l'équivalent du rendement d'une cave coopérative en dépôt sur la bouche, c'est plutôt un moindre mal. Je fais aussi des tests pour divers guides, des piges plus ou moins éprouvantes pour des magazines – j'ai en mémoire cette fois où j'ai raconté ma visite dans une distillerie de Cognac ou à cet interview d’un producteur de Franciacorta. Une fois rentrée chez mois, il y a aussi tous ces pinards qu’il faut essayer à la maison, parce que « c’est l’heure de fermer la boutique et de remplir la rubrique » ou simplement parce que ce soir, vos potes, votre conjoint et toute votre vie privée vous attendent pour un petit apéro. La plupart du temps, c’est un verre de vin, pas plus. Parfois, c’est un peu plus. Vous voyez mieux pourquoi, pour moi, quand je déguste, cracher est une question de survie ?

Voilà pourquoi j’en viens au crachoir (l'objet) et pourquoi j’ai eu l'envie d’écrire un plaidoyer sur le sujet : pour ceux qui me regardent avec un œil suspect et qui ont du mal à cacher leur effroi évident, sachez que pour moi, c’est un élément vital.

Du reste, l’objet en question doit sa genèse à la discutable habitude de chiquer du tabac et l’apogée de sa splendeur se situe entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle.

L’objet, particulièrement méprisé à partir des années 1950, annonçait pourtant un certain nombre de changements en matière d’ergonomie et donc de coutumes : à l’époque de son apparition, le crachoir était une petite caisse rudimentaire en bois remplie de sciure ou de sable.

On le trouvait notamment chez les coiffeurs qui en disposaient dans leur salon – cracher était avant tout une affaire d’hommes, une question de genre, parce qu’on soutenait à l’époque que cracher par terre était évidemment un signe manifeste de virilité. Du reste, l’objet en question doit sa genèse à la discutable habitude de chiquer du tabac et dont l’apogée de sa splendeur se situe entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, notamment quand le grand designer français Buzzi en dessine une première version.

Même si le « Règlement pour l’application d’une meilleure hygiène dans les hôtels » et son article 12 prévoyant un nombre adéquat de crachoirs « dans chaque chambre, salle de fête, couloir, vestibule, escalier et autre pièce habitable » n’ont jamais été abrogés, les crachoirs ont eux rapidement disparu. Si le crachoir était une espèce en voie de disparition, on pourrait dire qu'il a un peu terminé comme le Dodo. Les quelques rescapés sont désormais relégués au rang de vestiges d’un passé barbare – comme ceux utilisés par les juges américains de la Cour suprême pour ranger de vieux papiers.

Évidemment, on n’utilise jamais un crachoir de la même manière que son voisin. Le modus operandi change selon la personne et reflète un héritage culturel précis.

Le crachoir auquel je fais référence est donc le seul à avoir survécu. Il a aussi gardé la fonction de son nom et s’épanouit aujourd’hui dans le monde – particulièrement étrange – du vin. Un monde où quand on aime vraiment ce qu’on boit, on finit hélas par le cracher.

Certains ont même tendance à garder leur propre crachoir sur eux ou à se l’attacher autour du cou comme un Saint Bernard avec son tonneau de whisky – même si le principe d’écoulement est inversé pour le dire de manière élégante.

Des crachoirs, j’en ai vu de toutes les couleurs, de toutes les matières et de toutes les formes. En laiton, cuivre, aluminium, verre, céramique, bois ou porcelaine. Rond, carré, courbé, miniature, gigantesque ou de taille moyenne. Il existe aussi des crachoirs en amphore, taillés dans des vieux tonneaux, ouverts, fermés, avec un canal d’écoulement ou sans.

Évidemment, on n’utilise jamais un crachoir de la même manière que son voisin. Le modus operandi change selon la personne et reflète un héritage culturel précis.

Généralement, on se penche au-dessus du crachoir avec sur les épaules, le poids d’une vieille honte et d'une culpabilité toute catholique.

Par exemple, certains des plus grands dégustateurs français que j’ai croisés crachent avec une élégance extrême – au point qu’on ne se rend même pas compte quand ils le font. Ils s’inclinent un peu comme s’ils se trouvaient en plein baisemain face à une grande dame.

D’autres, comme les Chinois, sont d’une précision incroyable. Ils crachent sans en mettre à côté – ce qui est un vrai bonheur quand on a le malheur de porter des habits clairs et permet d’éviter les éclaboussures les plus gênantes.

Du côté des Américains, disons que c’est une activité qui se fait avec un sens pratique qui peut laisser pantois. Ils donnent l’impression de n’avoir jamais fait autrement. Ils s’approchent et soulèvent le crachoir à mains nues tout en tenant un verre et leur iPad en même temps. Une prouesse physique.

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Dans leur rapport au crachoir, les Allemands sont beaucoup plus désinvoltes. Du coup, ils sont aussi les moins zélés. Probablement parce qu’ils sont restés de gros buveurs. Quant aux Polonais, ils maintiennent un aplomb qui rendrait sa dignité au plus trivial des costumes de mime. Les Russes, par contre, utilisent tellement peu le crachoir que, quand ils le font, c’est un signal plutôt préoccupant à ne pas prendre à la légère.

Finissons avec les Italiens qui, pour la majeure partie d’entre eux, opèrent avec un dédain manifeste et toujours armé d’un mouchoir, auxiliaire réparateur prêt à sauver chemise ou dignité. Généralement, on se penche au-dessus du crachoir avec sur les épaules, le poids d’une vieille honte et d'une culpabilité toute catholique.

Amen.


Cet article a été initialement publié sur Munchies Italia. Vous pouvez suivre LinEEtte sur Facebook