Drogue

Ma soirée colombienne ruinée par le « souffle du Diable »

Des touristes français racontent avoir été drogués à leur insu - puis dépouillés. Dans l'enfer du GHB, version sud-américaine.

par Romuald Gadegbeku
21 Août 2018, 7:45am

© Michael Barón / unsplashed 

Dans la liste des trucs qui font flipper ceux qui partent en vacances en Colombie, on connait les guérilleros, la fièvre jaune ou le fait de se retrouver avec un kilo de coke dans son sac Quechua sans avoir rien demandé. En revanche, on entend moins parler du « souffle du Diable ». Ce mélange de scopolamine et d’atropine était utilisé traditionnellement lors de rites chamaniques. Le problème, c’est que cette poudre infernale sert aussi à dépouiller, violer ou séquestrer.

En gros, quiconque l’ingère ou la respire – d’où son appellation – perd instantanément son libre arbitre et sa volonté, restant à la merci d’âmes malintentionnées. Du 1 er janvier au 8 juin 2016, on a recensé dans le pays 807 plaintes pour vol avec usage de substances toxiques. Un an plus tard sur la même période, le chiffre est passé à 961.

Forcément, ces grands aventuriers que sont les touristes et expat’ français – toujours plus nombreux en Colombie année après année – forment une bonne part du contingent de victimes recensées. Encore un peu choqués, certains ont accepté de nous raconter leur nuit passée en tête à tête avec le Diable.

Perrine, 26 ans, archiviste en Champagne-Ardenne

« J'ai aidé des voleurs à vider ma chambre »

Il y a trois ans, je suis partie vivre à Bogota pour faire un stage de six mois en bibliothèque comme archiviste. Lors d’un banal soir de semaine, je suis tombée sur deux types qui m’ont demandé leur chemin à la sortie du bureau. C'est la dernière chose dont je me souviens.

Le premier truc qu’on a fait, c’est de retourner au bureau tous les trois, où ils ont volé plusieurs ordinateurs portables. Puis, on a appelé un taxi pour aller chez moi. Une fois arrivés, ils se sont servis : ordinateur, tablette, argent liquide... Ils ont pris quasiment tout ce qui avait un peu de valeur. Ensuite, ils ont tout mis dans une valise – qu’ils m’ont aussi volé, forcément. Tout cela, je l'ai appris bien plus tard, grâce aux caméras de vidéosurveillance du bureau où je bossais, mais aussi grâce au vigile de mon immeuble et à ma coloc.

C’était dingue. Sur les images, j’avais l’air super bien, alors que j’étais déjà droguée. D'ailleurs, le mec de l’immeuble et ma coloc m’ont ensuite expliqué que je les avais même aidés à vider ma chambre ! À mon avis, quand ils m’ont intercepté devant la bibliothèque, ils ont dû me souffler la scopolamine que j’ai respiré - et ça a été le début de la fin.

Après mon appart, on est allé se poser devant l’université Javeriana. Aucune idée de pourquoi on a atterri là. Devant la fac, j’ai crié car l’effet de la drogue commençait à se dissiper. Par chance, une connaissance est passée par là et m’a reconnu. Et m’a conduite à l’hôpital de l’université. Entre temps les voleurs avaient disparu. Je me suis réveillée avec un tuyau dans le nez - apparemment on m’avait déjà désintoxiquée. Mais j’étais encore confuse. Les médecins ont fait des tests gynécologiques pour s’assurer que je n’avais pas été violée, ce n’était pas le cas. Le problème c’était ma mémoire, aucun souvenir de ce qui venait d’arriver. Les médecins disaient que j’avais ingéré une forte dose de drogue par voie nasale, et une autre par voie orale.

Après cette nuit, durant deux ans, j’ai eu pas mal de soucis : troubles psychologiques, claustrophobie, problème de mémoire... J’ai consulté beaucoup de psys, mais il m’arrive encore d’avoir des crises d’angoisse. J’ai quitté la Colombie six mois après cette soirée, mais même à mon retour en France, j'ai continué de ressentir les mêmes peurs. Il m’a fallu bien une année pour pouvoir ressortir toute seule le soir.

Fred (Île-de-France), 34 ans, professeur de français à Medellín

« Je me suis réveillé allongé par terre dans la cellule d'un commissariat »

L’année dernière, j’étais en train de boire un verre avec des amis au Parque Lleras, un quartier animé de Medellín. À 23 heures, j’ai quitté mes potes, je suis parti prendre un taxi, et là.. black out ! Le lendemain, je me suis réveillé allongé par terre dans la cellule d’un commissariat. Entre le moment où j’avais laissé mes amis et mon réveil : zéro souvenir. Je me suis retrouvé dans une cellule où les flics foutent tous ceux qui ont eu des problèmes d’alcool et/ou de drogue pendant la nuit.

Ils m’ont expliqué comment j’étais arrivé là. Trois possibilités, soit on m’avait mis de la scopolamine dans mon verre (impossible vu que j’étais avec des amis), soit je l’ai respirée (on appelle ça le burundanga là-bas), ou enfin on m’a effleuré et la drogue est passée directement entre les pores de ma peau. Rétrospectivement, je penche pour la troisième option.

Résultat, on m’a pris tout ce que j’avais dans les poches : mon portable, mon argent, mes papiers d’identité. Les flics m’ont retrouvé en train de dormir par terre, à Envigado, soit à 6 kilomètres de l’endroit où j’ai eu mon dernier souvenir. Au réveil, j’avais un putain de mal de tête avec une sensation super bizarre, super fatigué. Je suis resté à l’ouest pendant bien trois jours.

Adrien (Rhône-Alpes), 28 ans, restaurateur à Medellín

« Je me rappelle seulement être au distributeur de billets avec des gens que je ne connaissais pas »

C’était il y a deux ans, lors de mon troisième voyage à Medellín. Je venais d’atterrir, et je dinais avec quelques connaissances faites lors de mes précédents voyages. J’en étais à ma deuxième bière, quand j’ai commencé à me sentir pas super bien. Je me suis dirigé vers les toilettes pour me rincer le visage en me disant que ça allait passer. Mais en revenant à ma table, je me suis évanoui. J’ai repris connaissance quand ma tête a frappé le sol. C’était chelou parce que je ne suis pas le genre de mec qui tombe malade après deux bières...

En me relevant, il y avait un attroupement autour de moi, et là j’ai commencé à être vraiment dans le coaltar, donc mes souvenirs ne sont plus très précis. Je me rappelle seulement être au distributeur de billets avec des gens que je ne reconnaissais pas. Autre trou noir, jusqu’à ce que mon taxi se gare en face de l’immeuble dans lequel je louais un appart.

Au réveil, j’ai ressenti les dégâts faits par ma chute de la veille. J’avais mal à un genou, mais aussi au front, et ma lèvre supérieure était bien enflée. Épuisé, je portais toujours mes habits de la veille et je me suis aperçu que j’avais les poches pleines, pleines d’argent. J’ai paniqué pendant une minute, puis je me suis souvenu être allé au distributeur. Je ne sais pas ce qui s’est passé, peut-être une tentative d’arnaque qui a échoué. J’ai eu de la chance.

Jean (Bretagne), 32 ans, entrepreneur à Bogota

« J'étais comme spectateur de mon propre corps »

Je venais juste d’arriver à Bogota, où je commençais un nouveau job. En gros, je faisais venir des fringues usagées des US pour les revendre ici, via Internet. Un type m’a alors contacté pour qu’on discute business. Il voulait investir dans mon projet, me faire profiter de ses contacts et agrandir mon réseau - ça avait l’air intéressant. Un soir on est allé boire un verre. De prime abord, le mec était tout ce qu’il y avait de plus inoffensif : petit, la quarantaine, souriant, bedonnant...

Après avoir discuté, il m’a proposé de bouger dans un autre bar vers la Candelaria, et je l’ai suivi. Mais j’ai commencé à me sentir flagada. Je savais ni pourquoi ni comment, je me suis mis à suivre le type jusque chez lui. J’étais comme spectateur de mon propre corps, je disais oui à tout ce qu’il demandait. Chez lui, il m’a proposé de la C, et j’en ai pris quelques lignes. Puis il m’en a redonné. Mais c’était bizarre. Quand je sniffais, je sentais que le goût et la sensation étaient différents. Ça a vrillé à l’intérieur de moi. Le mec m’a dit qu’il voulait racheter de la coke, mais qu’il n’avait plus de cash, du coup on est parti au distributeur. Il a retiré, puis j’ai retiré. Il a sûrement dû voir mon code ou bien je lui avais donné. En tout cas, il a retiré tout l’argent qu’il y avait sur ma carte, environ 3 000 euros. Ça, je m’en suis rendu compte le lendemain.

J’avais l’habitude des drogues, mais des hallucinations comme ça c’était ouf ! Le truc le plus bizarre, dont je me suis souvenu plus tard, c’est que pendant une demi-heure j’ai parlé à ce mec en Français, comme si c’était mon meilleur pote. Le lendemain, c’était un enfer. Défoncé, j’avais la lèvre super enflée et je ne savais pas pourquoi. Ressortir en soirée, refaire confiance aux gens sera long. Il me faudra un bon moment pour que mon côté fêtard reprenne le dessus.

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