Culture

Cocaïne, orgies et Club Tropicana : Bienvenue dans l’hôtel préféré de Freddie Mercury et George Michael

Ce spot mondialement connu et planté à Ibiza a donné lieu à des millions d’histoires, chacune s'enfonçant toujours plus dans la débauche.

par Malika Dalamal ; traduit par Stephen Sanchez
12 Mars 2019, 8:24am

Photo publiée avec l’aimable autorisation de Matt Trollope

En 1978, Tony Pike, un playboy australien de 43 ans, arrivait sur l’île d’Ibiza et tombait sur une propriété vieille de 500 ans qui était en vente, à Sant Antoni de Portmany. Il n’avait pas le moindre projet d’ouverture d’un hôtel, mais cette propriété abandonnée l’avait touché, en partie à cause de son nom, Can Pep Tonieta (La propriété du petit Tony), qu’il voyait comme un signe.

Ayant dépensé tout son argent dans l’achat de la propriété en ruine, il n’avait d’autre choix que de la restaurer lui-même, avec ses petits bras musclés. Il n’y avait pas d’électricité, pas d’eau courante, et les murs et les plafonds de la bâtisse étaient dans un état de pourrissement avancé. De manière plutôt surprenante, le Pikes Hotel était prêt à ouvrir ses portes quelques années plus tard et, au cours des 30 années qui ont suivi, Tony a continué les travaux, rénovant et réparant pendant l’hiver, lorsque l’hôtel était fermé.

« Grace Jones garde un souvenir tendre de Tony : "Il avait un pénis énorme, et j’étais heureuse d’en prendre soin" »

Il a par la suite ajouté une salle de sport, dont il dit que personne ne s’est jamais servi, un court de tennis, la désormais emblématique piscine avec un bar immergé, pour laquelle il a passé 3 mois à creuser à la pioche, ainsi qu’une nouvelle chambre pour lui, au cas où il tombait sur une nouvelle femme ou une amante qui refuserait de dormir dans le même lit que les précédentes.

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La célèbre peinture murale saluant les clients lorsqu’ils quittent l’hôtel. Photo publiée avec l’aimable autorisation du Pikes Hotel

L’année de l’ouverture, une heureuse rencontre avec un type qui cherchait un lieu pour le tournage du prochain clip du groupe de pop Wham ! s’est avérée cruciale pour l’hôtel. Le morceau Club Tropicana est passé pour la première fois sur MTV en 1983, immortalisant l’hôtel mais aussi Tony Pike, le charmant barman roi des cocktails arborant une moustache de star du porno des années 1970.

Dans ses mémoires, parues récemment, Tony Pike écrit : « Je ne pouvais pas imaginer l’importance que cette vidéo aurait dans ma vie, tant personnelle que professionnelle. Ma petite apparition dans le clip m’a valu une certaine célébrité. La météo était parfaite et l’hôtel ressemblait à un petit paradis. C’était vraiment ce qu’il pouvait arriver de mieux. Après la sortie du clip, l’hôtel était toujours plein. Je dois beaucoup à George Michael. »

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Le magnifique cadre à flanc de coteau du Pikes Hotel. Photo publiée avec l’aimable autorisation du Pikes Hotel

L’histoire du Pikes Hotel est intrinsèquement liée à Tony, tant au nom qu’au personnage. Grand conteur d’histoires, Tony charmait ses clients en racontant comment il avait eu une enfance pauvre, comment il avait été victime d’abus, et comment il avait laissé tout ça derrière lui, abandonnant l’Angleterre pour embarquer sur un navire de la marine marchande à l’âge de 15 ans. Puis il embrayait sur les affaires florissantes qu’il avait montées en Australie, ses multiples tours du monde, la fois où il avait survécu à un naufrage dans les Caraïbes, ses cinq mariages, et les plus de 3 000 femmes (et quelques hommes) avec qui il avait couché.

Après des débuts difficiles, sa vie a pris un tournant et il a pris du bon temps, s’attachant à ce que les autres le sachent. C’était aussi un véritable tombeur, un accro au sexe totalement assumé, ce qu’il mettait sur le compte de la double aorte qu’on lui avait diagnostiquée à l’âge de 30 ans. « J’ai un cœur extrêmement solide, se vante-t-il. Un homme en bonne santé pompe 5 litres de sang dans son corps. Moi j’en faisais tourner 7. Et d’après vous, où allaient les 2 litres de rabe ? ! C’est pourquoi j’étais capable de satisfaire tant de femmes. »

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Tony jouant au tennis avec Freddie Mercury. Photo publiée avec l’aimable autorisation de Matt Trollope

L’hôtel est devenu son terrain de jeu. Dans les années 1980 et 1990, des célébrités comme Kylie Minogue, Boy George et Naomi Campell, ainsi que des habitués moins connus, se retiraient dans cet Eden hédoniste niché dans les collines ibiziennes, saison après saison. Julio Iglesias était un habitué. Il avait sympathisé avec le chef de la police locale, qui en avait gros contre Tony, et l’avait convaincu de passer l’éponge. Julio Iglesias venait si souvent qu’une chambre a même porté son nom, ce qui avait rendu Freddie Mercury, un autre habitué, terriblement jaloux. Le chanteur de Queen passait plusieurs mois par an dans cet hôtel, faisant la fête et enregistrant à l’abri ses sons des regards. Ainsi, il avait fêté son 41e anniversaire à l’hôtel, organisant une soirée de débauche et d’excès qui entra à tout jamais dans la légende et dans le folklore de l’île.

« La première fois que Freddie a chanté Barcelona, c’était en mai 1987, dans le bar de derrière, » se souvient Tony. « Cet endroit est ensuite devenu la suite Marrakesh, et finalement, les nouveaux propriétaires ont eu la bonne idée de transformer ce lieu pour en faire le Freddie’s Bar. Il aurait été fou de joie que l’on donne son nom à une boîte de nuit. »

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Tony et Grace Jones, sa partenaire occasionnelle. Photo publiée avec l’aimable autorisation de Matt Trollope

Grace Jones a entretenu une relation ouverte avec Tony pendant plusieurs années, et elle garde un souvenir tendre de Tony : « Il avait un côté très Hugh Hefner. Il avait aussi un pénis énorme, et j’étais heureuse d’en prendre soin. » Les histoires de la petite amie de Tony courant après Grace Jones autour de la piscine à l’heure du petit-déjeuner donnent une idée des facéties qui occupaient le quotidien de cet hôtel où tout était permis.

La presse a fini par entendre parler de ces histoires, mais Tony soutient que la plupart des histoires scandaleuses qui ont transpiré de l’hôtel étaient absolument fausses – comme cette rumeur disant que l’on servait de la coke avec les céréales au petit-déjeuner (« Quel gâchis ! »). Il reconnaît cependant l’existence de nombreuses histoires qui ne sont jamais sorties, et beaucoup que l’on aurait même du mal à imaginer.

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L’entrée élégante de la chambre 26 du Pikes. Photo publiée avec l’aimable autorisation du Pikes Hotel

« À l’époque, si vous alliez prendre un verre au bar, vous aviez de grandes chances de tomber sur une ligne de coke. Est-ce que cela veut dire qu’on vendait de la cocaïne ? Pas du tout. Peut-être qu’elle était offerte avec le verre. »

Mais comme souvent, aux grands moments d’euphorie succèdent d’autres moments de profonde morosité. Ainsi, en 1995, à l’âge de 61 ans, Tony découvre qu’il a le sida. Heureusement pour lui, la médecine a progressé et parvient désormais à contrôler le virus qui, depuis, est maintenu en sommeil.

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L’une des luxueuses résidences du Pikes Hotel. Photo publiée avec l’aimable autorisation du Pikes Hotel

Quelques années plus tard, alors qu’il négociait en vue de vendre l’hôtel à un réalisateur de films de Miami, Dale, le fils de Tony, pas convaincu par l’offre qu’il avait entre les mains, a fait le voyage pour discuter face à face avec son interlocuteur. Le réalisateur lui a proposé de venir le récupérer à l’aéroport, et quelques heures plus tard, on retrouvait son cadavre, tué par balle, sur la plage de Key Biscayne.

Les détails sont assez glauques, puisqu’il est question de dissimulations et de bouc émissaire, et Tony fut dévasté par la perte de son fils. Une partie des cendres de Dale ont été éparpillées au milieu des racines d’un olivier de 700 ans qui se trouve juste devant l’hôtel, et une plaque a été installée à sa mémoire.

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Mark Ronson, en plein set au Pikes Hotel. Photo publiée avec l’aimable autorisation du Pikes Hotel

Le temps a passé, et en 2011, Tony et son hôtel filaient un mauvais coton. Tony se faisait vieux et il se séparait de sa cinquième femme, qui, dans les faits, était la personne qui faisait tourner l’hôtel. Le Pikes accusait lui aussi le coup des années. De plus, de nombreuses villas de luxe avaient vu le jour, et des hôtels 5 étoiles ouvraient un peu partout sur l’île. Le Pikes Hotel n’avait donc plus rien d’unique.

Dawn Hindle et son mari Andy McKay, grands amoureux de l’île, cofondateurs de Manumission et désormais propriétaires de Ibiza Rocks, une agence événementielle qui organise des concerts dans des clubs de l’île, avaient pris l’habitude de louer l’hôtel pour héberger leurs groupes de musiciens.

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Le « Rave Yard » du Pikes, avec des hommages à Howard Marks, Freddie Mercury et George Michael. Photo publiée avec l’aimable autorisation du Pikes Hotel

Quelques années plus tard, ils ont acheté la propriété à un vieux Tony, et ont entrepris des travaux plus que nécessaires, même si en dehors de quelques petits changements (la salle de sport est devenue un studio d’enregistrement, le terrain de tennis a été peint en rose bonbon et la plus grande suite est devenue une boîte de nuit), ils ont essayé de rester fidèles à l’esprit de l’original, et de garder ce sentiment d’être à la maison, cette hospitalité que Tony savait communiquer.

« Aujourd’hui, le Pikes offre un petit bout d’authenticité, du vrai Ibiza, avec son côté bohème à l’ancienne, » explique Hindle. « Il conserve ce que représentait cette île quand j’y suis venue pour la première fois, il y a 20 ans : la liberté, l’ouverture d’esprit et l’acceptation. Cet hôtel a toujours su offrir un luxe discret, il était accessible et accueillant. L’histoire suinte littéralement de ses murs. En fait, je pense qu’une partie de l’héritage d’Ibiza est entre ces murs. »

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DJ Harvey, aux platines pour l’une de ses résidences du lundi. Photo publiée avec l’aimable autorisation du Pikes Hotel

Mais Ibiza a bien changé. L’île doit désormais se plier à la législation européenne, ce qui fait, entre autres, qu’il est désormais impossible d’organiser une fête qui s’étale sur 2 jours en lâchant un petit billet à la police locale. Si à l’époque, Tony en personne prenait le volant pour faire visiter l’île à certains invités, aujourd’hui, l’hôtel propose une version plus formelle de ces tours, avec un service de conciergerie qui pourra également aider pour tout ce qui concerne les réservations au restaurant et compagnie.

Il y a toujours des soirées : DJ Harvey s’occupe des lundis soirs, Primal Scream a organisé un after qui a notamment vu passer Kate Moss, et Jade Jagger, Lily Allen et Mark Ronson ont également fait des shows – mais ces soirs-là, il faut acheter sa place, il y a des listes d’invités et des horaires de fermeture. Ces soirées attirent également de nouveaux clients, en quête d’expériences différentes, de musique en live ou de festivals de littérature, par exemple. Il y a une tente de yoga, et il est possible de faire une petite retraite bien-être avec vue sur l’horizon.

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Un des trucs les plus attractifs du bar à cocktails du Pikes. Photo publiée avec l’aimable autorisation du Pikes Hotel

Quand ils ont acheté l’hôtel, Dawn et Andy se sont engagés à ce que Tony, aujourd’hui âgé de 84 ans, puisse disposer d’une chambre tant qu’il est sain de corps et d’esprit. Malheureusement, l’an dernier, les propriétaires ont dû tirer un trait sur cette condition, et Tony vit ailleurs, désormais, quelque part où l’on prend soin de lui à toute heure.

« On est arrivés à un moment où, s’il se retrouvait seul dans une chambre de l’hôtel, il risquait de tomber dans les escaliers ou de se noyer dans la piscine, » explique Hindle. « Ou, dans son plus pur style, de prendre masse de drogue avec une jeunette d’une vingtaine d’années et d’avoir une crise cardiaque. »

On imagine qu’il n’espérait pas qu’il en soit autrement.

Pikes Hotel : l'endroit

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La salle du restaurant de l'hôtel, Room 39, au Pikes. Photo publiée avec l’aimable autorisation du Pikes Hotel

Fut un temps, San Antonio, à quelques minutes de voiture, en descendant des collines du Pikes Hotel, était la destination préférée des Britanniques à la recherche de sensations fortes. Le coin s’est un peu réinventé, se donnant une image de destination culinaire de premier choix. Wild Beets, un restaurant végan voisin, est dirigé par un chef venu de New York ; le Taller de Tapas est dirigé par un ancien chef du Noma, Boris Buono ; et l’Aubergine, un restaurant de la ferme à la table, appartient à Atzaro Hotel.

Pour ce qui est des plages, Cala Conta est l’un des points les plus connus de l’île pour voir le coucher du soleil, et Cala Bassa, à 15 minutes en voiture, est une plage vivante et très populaire avec des eaux turquoises et du sable blanc.

Pikes Hotel : les dernières nouvelles

L’hôtel est ouvert d’avril à octobre. Les chambres vont de 150 à 900 euros la nuit. Il y a, en tout, 25 chambres et suites juniors, un grand appartement indépendant avec terrasse, cuisine et salle de réception. Le célèbre Room 39, restaurant primé du Pikes, propose de la cuisine britannique traditionnelle préparée avec des produits locaux et de saison. Le bar de la piscine, que l’on appelle désormais Club Tropicana, est ouvert de midi à 1 heure du matin, et offre des petits repas sur le pouce ainsi que des cocktails. Pour finir, le Freddie’s nightclub est ouvert jusqu’à 6 heures du matin.

Malika Dalamal est une journaliste indépendante basée à Londres.

« Mr Pikes: The Story Behind the Ibiza Legend » de Tony Pike et Matt Trollope, est disponible sur Amazon.

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