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En 1980, X racontait la face sombre de Los Angeles comme personne

Le premier album des quatre intellos punk californiens est réédité, l'occasion de se repencher sur cette pierre angulaire du genre.

par Adrien Durand
20 Mars 2019, 8:03am

Pour beaucoup d’entre vous (ceux qui ont passé la trentaine du moins), l’expression punk californien évoque en général d’embarrassants souvenirs de bermudas baggys, de chaînes accrochées au portefeuille et de concours de cap’s sur le parking du Warped Tour (pour les plus friqués) ou des Vieilles Charrues (pour les Bretons).

Avant de devenir la musique préférée des ados des années 90 et 2000, le punk de la Côte Ouest américaine a d’abord constitué un bouillonnant mélange d’expérimentation, de recherche et de tâtonnements frondeurs et orgueilleux. À la fin des années 70, pendant que tout le business de la musique scrute la scène new yorkaise et cherche à faire de l’argent autour de l’underground de Manhattan (Talking Heads, Blondie, Ramones et une certaine Madonna), les plus réfractaires aux modes formatées font leur baluchon pour partir prendre le soleil à Los Angeles. Parmi eux, on trouve John Doe, musicien passionné de poésie et de littérature qui décide un beau matin de quitter les gris pâturages bétonnés de la côte Est pour s’installer dans la capitale du cinéma.

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© Neil Zlowzower

À l’époque, L.A. n’est pas encore le centre névralgique de l’entertainment et vit une légère période de creux. Les logements ne sont pas très chers et les artistes habitués aux hivers froids de la côte Est découvrent avec bonheur la chaleur et la proximité du désert comme de l’océan. Doe (c’est un pseudonyme, pour ceux qui ne regarde pas Les Experts) s’installe à Los Angeles et met une annonce dans un journal local, The Recycler, pour trouver des musiciens. Il tombe sur une autre annonce du même genre rédigée par Billy Zoom, un guitariste venu lui aussi de la côte Est et qui fricote déjà avec la scène rockabilly tout en prenant des cours pour devenir guitar tech. Doe présente à son nouvel ami Exene Cervanka, une poétesse rencontrée dans un atelier d’écriture, et récemment arrivée de Floride. Ils s’adjoignent les services de D. J. Bonebrake, batteur, et seul californien natif de la bande. X est né. Le groupe commence à jouer et s’appuie sur le duo créatif Cervanka-Doe qui profite des conditions laid back de vie à L.A. pour consacrer un maximum de temps à la composition.

« On louait une petite maison. Je m’asseyais dans la cuisine et John zonait avec son instrument dans une autre pièce. J’allais le retrouver et je lui disais 'tiens j’ai écrit ça' et il venait juste de composer la musique parfaite pour mes paroles. On était accordé psychiquement, on l’a toujours été », raconte Cervenka au Daily Emerald en 2016.

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Exene Cervenka, © Buchoamerica (Wikicommons)

Ils se font d’abord remarquer par un label local, Dangerhouse Records, qui publie notamment une réponse drolatique à la compilation No New York, le bien nommé Yes L.A. , avec d’autres groupes punks de l’époque dont The Germs (avec qui X partage son batteur et dont Pat Smear, le guitariste rejoindra la dernière mouture de Nirvana). Peu après, X tombe sur un soutien crucial en la personne de Ray Manzarek. Le clavier de The Doors remarque le groupe un soir de concert en pleine reprise de « Soul Kitchen », morceau de son ancien groupe, sans pour autant reconnaître l’original. Il les aborde et leur propose de les produire. Cette collaboration donne naissance à Los Angeles, pierre angulaire du punk américain, produite par le célèbre organiste.

« J’ai déménagé à L.A. parce que j’en avais marre de la côte Est. Il y a un bon paquet de fantômes de ce côté du pays, et il pleut de la neige fondue sans arrêt, un vrai temps de merde. Je suis allé au CBGB’s, je suis allé à Max’s Kansas City, j’ai vu les Talking Heads et les Heartbreakers, et je me suis rendu compte que ce truc de 'scène musicale' était déjà pourri en 1976 », confiait Doe à Noisey en 2016 après la publication de son autobiographie.

X dégage dès ses débuts une personnalité très forte et mature. À la différence de ses congénères de la côte Est ou britanniques, le groupe est très marqué par un certain imaginaire americana. Profondément ancré dans les sonorités du rock 50’s et 60’s qu’ils entendent à la radio, Chuck Berry et Gene Vincent en tête, les californiens d’adoption donnent à entendre une version boostée au speed du rock millésimé de leur fière patrie. Ils y adjoignent une culture littéraire elle aussi profondément californienne qui regroupe l’esthétique roman noir d’un Raymond Chandler, les histoires glauques du Hollywood Babylon de Kenneth Anger ou les récits avinés de Bukowski. Manzarek encourage tout du long le groupe à ne pas chercher à sonner actuel mais au contraire à effacer tous les marqueurs temporels. C’est probablement une des raisons qui fait de ce disque, aujourd’hui encore, un indispensable de l’histoire du punk rock en même temps qu’un ovni au sein de cette scène.

Cette règle s’applique également quand X s’empare de sujets politiques. Beaucoup plus proche d’une narration littéraire que des auteurs punks contemporains qui parlent came, frustration sexuelle et Reagan, le quatuor raconte ce qu’il voit et les transformations de la capitale du divertissement. Seuls blancs à traîner à l’époque dans les quartiers latinos, les musiciens du groupe sont fascinés par la culture et le mysticisme mexicain et baignent dans une mixité culturelle inspirante. Le morceau-titre « Los Angeles » est loin d’être une déclaration d’amour à la ville. Les paroles sont inspirées par une ancienne amie du groupe qui, écoeurée par le brassage culturel de la Californie, décide de quitter L.A. pour s’installer à Londres (elle n’a pas dû être déçue du voyage).

She started to hate every nigger and Jew
Every Mexican that gave her lotta shit
Every homosexual and the idle rich
She had to get out

« Pour être honnête, on cherchait à choquer avec ces paroles. Je voulais montrer le côté sombre de Los Angeles. Des gens comme Dashiell Hammett ou Nathanel West l’avaient fait en littérature. Les Doors l’avaient chanté. Il était temps pour nous de faire une mise à jour », racontait ainsi John Doe à Rolling Stone.

La musique de Los Angeles (l’album) ne sonne pas totalement étrangère aux canons punk de l’époque et on peut même penser que c’est un (petit) calcul commercial de la part du groupe, malgré son dédain pour la vague No Future. On pense ainsi à plusieurs reprises aux Ramones (eux aussi inspirés par le rock’n roll et les mélodies 50’s), notamment sur l’inaugural « Your Phone's Off The Hook, But You're Not » ou « The World's a Mess, It's In My Kiss ». Moins violent que leurs contemporains californiens Circle Jerks, Black Flag ou Germs, moins arty que Catholic Discipline, X reprend avec ce disque le flambeau du rock’n roll lettré et provocateur de Jim Morrison. Et cette passation est flagrante notamment sur « Nausea » où Manzarek rebranche son orgue pour quelques mesures.

Rare groupe mixte de l’époque (avec Blondie), X marque aussi les esprits grâce au chant jumelé de Doe et Cervenka, dont la force et la puissance est ainsi décuplée. On retrouvera cette approche d’une manière très similaire chez Sonic Youth, leur rejeton le plus direct, quelques années plus tard. Devenu couple au moment de l’enregistrement de Los Angeles, les deux musiciens se marient en 1980 à Tijuana, lors d’une cérémonie mémorable où la quasi totalité des invités finira en prison. Ils se séparent après 5 ans d’union, Cervenka se remariant quelques années plus tard avec Viggo Mortensen mais les deux ont maintenu à flot leur relation créative jusqu’à aujourd’hui.

Quand on demande à Exene Cervenka si elle a un conseil à donner aux jeunes femmes qui veulent devenir musiciennes, elle affirme ainsi au Phoenix Times en 2011:

« Ne vous mariez pas! J’en ai rien à foutre de savoir combien votre petit copain est cool et s’il marche pied nu dans la rue…Je ne porte pas de jugement sur les hommes en général. Je dis juste que la société a une dynamique où les femmes qui travaillent dur sont toujours jugées et où on les fait se sentir coupables. Je suis une artiste. Je devrais pouvoir faire ce que je veux au moment où je le veux. »

La personnalité, le charisme et la puissance créatrice de Cervenka a influencé en partie le mouvement riot grrrl et a permis à de nombreuses musiciennes de s’identifier à une figure qui n’était pas simplement la jolie poupée barbie, copine du guitariste du groupe (cliché sur lequel le duo Debbie Harry et Chris Stein ont construit la dynamique de leur projet Blondie par exemple). Il est d’ailleurs étonnant de constater qu’à mille lieux du glamour hollywoodien, X a su déconstruire le pré carré masculin du rock à guitares et ouvrir une autre voie aux femmes musiciennes.

De nombreuses années plus tard, la gouaille légendaire de Cervenka l’entraînera dans le pétrin du conspirationnisme, notamment lorsqu’elle affirmera que les tueries de Isla Vista étaient un canular en 2014. À l’image de ces pieds pris dans le tapis, la carrière de X ne fut pas seulement semée de bonnes décisions. Après deux albums de nouveau produits par Manzarek, qui réussit à les faire signer sur la major Elektra, X s’orienta vers une musique beaucoup plus mainstream sans connaître véritablement le succès. Ses musiciens continuèrent d’être actifs dans la scène punk, en multipliant collaborations et side projects. C’est pourtant toujours ce même disque, Los Angeles, auquel on les ramène. Réédité il y a quelques semaines par Fat Possum, cet album court, racé, pop, violent aura ouvert un nouveau chemin à la musique punk, lui permettant d’échapper à une date de péremption inhérente à toutes les musiques nées en réaction à un climat présent, éphémère par essence. Son mélange de provocation et d’intelligence résonne depuis plus de quarante ans de Nirvana à PJ Harvey, Bikini Kill en passant plus récemment par Fat White Family. Cependant, on ne saura que vous conseiller de vous contenter de cette réédition et de fuir la reformation du groupe fatigué qui chasse les fantômes de sa jeunesse comme certains le dragon dans les quartiers pauvres de L.A. en 1980.

L'album Los Angeles de X a été réédité fin février chez Fat Possum.

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