Société

Comment les cathos tradis tentent de s'emparer des « gilets jaunes »

Aux manettes du site des « gilets jaunes cathos » qui a appelé à la convergence des luttes, Guillaume de Thieulloy, propriétaire d’une galaxie de sites cathos tradis et conseiller de la droite parlementaire.

par Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre
23 Janvier 2019, 9:23am

Photos Gaëlle Matata pour VICE FR

« Nous sommes les "gilets jaunes" de la vie », lance un animateur en sweat rouge à la foule massée devant une estrade Porte Dauphine. Dimanche 20 janvier à Paris, plusieurs milliers de manifestants se sont rassemblés pour la 13e Marche pour la vie, contre l’avortement. Dans le cortège, épars et isolés, quelques gilets fluos. Certains l’ont simplement accroché à leur sac, d’autres le portent fièrement. Parmi eux, Laurent, Jurassien de 41 ans, estime que « le combat des gilets jaunes est avant tout un combat pour la dignité de la personne », l’objet même de la marche selon lui. « C’est le même combat contre l’injustice. […] On veut aller plus loin encore que les questions économiques. » À savoir : profiter de l’espace d’expression qu’ont ouvert les « gilets jaunes » pour imposer dans le mouvement les revendications habituelles des catholiques conservateurs, telles que l’opposition à l’avortement ou au mariage pour tous.

S’il a revêtu son gilet jaune, Pascal, 56 ans, admet que les revendications conservatrices telles que l’opposition à l’avortement ou au mariage pour tous ne sont pas toujours bienvenues sur les ronds-points : « C’est vrai qu’on n’a pas le droit d’en parler. Enfin, disons qu’ils n’emploient plus le mot "famille" ». Parce que le politiquement correct les a chloroformés. » Le retraité catholique, qui fréquente la paroisse traditionaliste de l’Institut du Christ Roi à Port-Marly, dans les Yvelines, assure avoir répondu présent aux 10 actes des « Gilets jaunes ». Sur son sac à dos, Pascal a collé des stickers du Sacré-Cœur de Jésus, cœur rouge surmonté d’une croix et enlacé d’une couronne d’épines sur fond de drapeau tricolore. Un symbole prisé des cathos intégristes, très présent dans les manifs de Civitas et des fidèles de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X.

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Tous ont entendu parler des « gilets jaunes catholiques », un groupe créé sur internet le 12 décembre. À ce jour, ils comptent plus de mille abonnés sur Twitter comme sur Facebook. Leur logo : le sigle « GJC » surmonté d’une couronne dans un écusson jaune. « Nous connectons la foi chrétienne avec la juste colère des gilets jaunes », annonce le site. Dans une vidéo, ils mélangent leurs revendications conservatrices à celles des « gilets jaunes » : la baisse des taxes ou le référendum d’initiative citoyenne y côtoient la défense de la « dignité humaine », expression consacrée pour signifier l’opposition à l’avortement ou encore au suicide assisté.

Début janvier, le site a encouragé ses lecteurs à participer à la consultation en ligne organisée par le Conseil économique, social et environnemental (CESE) pour « mieux cerner les attentes » des « gilets jaunes ». L’objectif : soutenir massivement, en premier lieu, la proposition d’abrogation de la loi Taubira. Le texte, déjà en tête au moment de la publication des GJC en raison de la forte mobilisation d’On ne lâche rien, collectif anti-mariage pour tous bien plus ancien et structuré que les « gilets jaunes », a en effet réuni près de 6 000 votes électroniques. La revendication ne sera, en revanche, présente nulle part dans les cahiers de doléances recueillis par les maires.

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Porte Dauphine, plusieurs « marcheurs pour la vie » parés de gilets jaunes confirment avoir participé à la consultation. Et ne comptent pas en rester là. « On va participer au grand débat sur internet pour ramener le mouvement vers la question de la vie », prévient Pascal. « Et sur l’abrogation de la loi Taubira », ajoute sa sœur. Plus loin, Jérémie, artisan rennais de 25 ans coiffé d’une casquette en tweed, a partagé les contenus des « gilets jaunes catholiques » sur Facebook. Il y voit une convergence naturelle : « Les "gilets jaunes" défendent la dignité du peuple français dans son ensemble. La Marche pour la vie défend la dignité des plus fragiles. » Une semaine plus tôt, le site des « gilets jaunes cathos » appelait à se rendre à la manifestation. Jérémie assure pourtant qu’aucune concertation n’a eu lieu en amont. D’ailleurs, personne n’est en mesure de dire si les initiateurs du site étaient présents dimanche 20 janvier.

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Sur leurs pages, les « gilets jaunes catholiques » relaient majoritairement des contenus sociétaux – et non liés au pouvoir d’achat et à la démocratie, les deux axes de revendications du mouvement des « gilets jaunes » –, comme une tribune d’élus du Parti chrétien-démocrate (PCD) en faveur de la Marche pour la vie ou un texte de la députée LREM Agnès Thill en opposition à la PMA pour toutes. De quoi plaire à la frange ultra des catholiques. Sur Twitter, le philosophe Vivien Hoch, fondateur du Comité Trump France, dit ainsi « [rejoindre] totalement le discours » des « gilets jaunes cathos ». De même pour Jean-Frédéric Poisson : « Nouvelle étape qui consolide sérieusement le mouvement social de protestation des Français », commente le président du PCD en partageant le lien du site. Mais le plus fervent promoteur de l’initiative des GJC, très bavard sur les « gilets jaunes » depuis le début du mouvement en novembre, est Le Salon Beige.

Revendiquant plusieurs dizaines de milliers de visiteurs par jour, ce blog d’extrême droite créé en 2004 était la référence numéro un des cathos les plus à droite lors des mobilisations contre le mariage pour tous, rassemblés, notamment, dans le mouvement intégriste Civitas. Sur leur site, les contributeurs se définissent comme « quelques laïcs catholiques, dans la tranche d’âge 30-50 ans ». Le rédacteur principal, Parisien trentenaire qui travaille dans une grande entreprise d’armement, écrit sous le pseudonyme de Michel Janva et se décrit comme « catholique traditionaliste » dans l’ouvrage des journalistes Dominique Albertini et David Doucet La Fachosphère : comment l’extrême droite remporte la bataille du Net.

Le 10 janvier, ce mystérieux blogueur a publié un article relayant la vidéo qui déroule les revendications des « gilets jaunes cathos ». Côté GJC, aucune trace de l’identité des fondateurs : le site est complètement anonyme. Le lien entre les deux sites serait-il plus étroit qu’un simple soutien ? Quelques clics suffisent à le vérifier : leurs adresses IP sont identiques. Ce qui signifie que, manifestement, la personne derrière Le Salon Beige est aussi à l’origine des « gilets jaunes catholiques ».

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Depuis 2010, Le Salon Beige est détenu et dirigé par un certain Guillaume Jourdain de Thieulloy. Docteur en théologie politique diplômé de l’EHESS, ancien journaliste à Famille chrétienne, l’homme de 45 ans a fondé en 2008 sa propre entreprise, GT éditions, qui siège dans le quartier Montparnasse et faisait en 2015 un chiffre d’affaires de 580 000 euros. À travers sa société, il gère toute une galaxie de sites de « réinformation » marqués à l’extrême droite et promouvant une vision ultraconservatrice du catholicisme : Le Salon Beige, Riposte catholique, Nouvelles de France, Les 4 Vérités, Délit d’images, l’Observatoire de la christianophobie ou encore l’Observatoire des migrations. Deux de ces sites font partie des membres fondateurs du collectif « On ne lâche rien », à l’origine de la proposition anti-loi Taubira sur le site du CESE.

L’entrepreneur, surnommé le « Citizen Kane de la blogosphère catholique » par Libération, a également racheté en 2009, pour la somme de 20 000 euros, les éditions Muller, qui ont publié l’année dernière le premier tome des mémoires de Jean-Marie Le Pen. Enfin, Guillaume de Thieulloy anime l’émission Terres de France sur l’ultraconservatrice TV Libertés, webtélé fondée par des anciens du FN.

L’aristo est engagé en politique tout autant que dans les affaires. Celui qui se définit d’après Valeurs actuelles comme royaliste légitimiste, a été entre 2003 et 2014 l’un des assistants parlementaires du sénateur UMP Jean-Claude Gaudin. Celui-ci décidera finalement de s’en séparer : « Moi, je suis catho mais je ne suis pas catho intégriste : tout ça ne me convient pas », a-t-il déclaré à Marsactu en septembre 2014. Guillaume de Thieulloy n’en devient pas pour autant indésirable auprès de la droite parlementaire. En 2015, il est consulté par Jean-Frédéric Poisson qui hésite à se présenter à la primaire de la droite et du centre qui aura lieu l’année suivante. Il assure le président du PCD de son soutien.

Depuis 2017, il travaille désormais comme assistant du sénateur Les Républicains du Val-d’Oise Sébastien Meurant, favorable au dialogue avec l’extrême droite mais pas à une alliance. Thieulloy semble, lui, prêt à franchir le pas. En avril dernier, il était l’un des modérateurs de l’appel d’Angers pour l’unité de la droite, qui a rassemblé sept personnalités politiques de droite et d’extrême droite, dont l’ancien député LR Thierry Mariani. Ce dernier a depuis rejoint une liste Rassemblement national (ex-FN) pour les européennes.

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Sur le trajet de la Marche pour la vie, qui traverse le cossu et droitier 16e arrondissement, les figures de l’événement s’en donnent à cœur joie pour afficher une supposée convergence entre le mouvement anti-avortement et les « gilets jaunes » – malgré leur faible nombre dans les rangs de la manif. Vivien Hoch s’affiche fièrement, sur Twitter, aux côtés d’un jeune homme à la longue chevelure blonde, un emblème tradi dessiné sur son gilet jaune. De son côté, Christine Boutin, au micro de CNews, appelle à une jonction entre la Marche pour la vie et les « gilets jaunes » et y va de son analyse : « C'est le système libéral-libertaire qui est train de tomber. » Faut-il y voir une « récupération », comme l’avancent de nombreux internautes soutiens des « gilets jaunes » en réaction aux tweets des GJC ? En tout cas, Guillaume de Thieulloy, présent à la Marche pour la vie, est signataire d’un « manifeste pour une mobilisation générale », publié le 10 janvier sur Le Salon Beige, qui appelle à une convergence entre « gilets jaunes » et « opposants à la loi Taubira », aux côtés de membres du PCD, de Vivien Hoch ou encore de Thierry Mariani.

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Le 4 décembre déjà, dans une analyse sur le mouvement social publiée sur le site libéral-conservateur américain Law & Liberty, l’entrepreneur et conseiller politique envisageait quatre scénarios. Le dernier serait la « naissance d’un mouvement populiste comme le Mouvement 5 étoiles en Italie ou le Tea Party aux États-Unis ». Il poursuit : « Ce serait très intéressant, et pourrait présager un réel changement dans le paysage politique français où, actuellement, les populistes et les conservateurs sont incapables de s’allier, contrairement à beaucoup d’autres pays européens. »

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