Life

L’envers du décor de la vie à l’arrière d’un van

L’ambitieux hashtag #vanlife compte plus de 5,4 millions de publications sur Instagram, mais la vérité est toute autre.

par Tom Robinson et Freya Marshall Payne
16 Octobre 2019, 6:34am

par Tom Robinson et Freya Marshall Payne

Ce sont la chaleur et une sensation d’étouffement qui frappent en premier lorsqu’on se réveille chaque matin à l’arrière d’un van. Le moindre rayon de soleil transforme le véhicule en sauna, mais la gêne est vite oubliée quand on ouvre en grand la porte arrière et qu’on admire le magnifique panorama qui s'offre à nous. Notre Fiat Fiorino 1997 a autrefois servi de véhicule pour personnes handicapées. Maintenant c’est notre maison et notre mode de transport alors que nous explorons les campagnes d’Europe. Nous avons eu notre lot de péripéties sur la route, dont une semaine passée dans un garage portugais après une panne. Mais vivre dans un van nous a donné la liberté à des prix abordables dont nous n’aurions jamais pu rêver en restant dans notre vieille ville universitaire de Brighton où les prix des loyers augmentent au moins 3,5 fois plus vite que les salaires. Mais ce n’est que temporaire puisque nous allons reprendre une location quand nos cours de master commenceront à l’automne.

Jusqu’à récemment, ceux qui vivaient sur la route au Royaume-Uni étaient généralement des Travellers irlandais, des Roms ou des voyageurs New Age. Ces groupes, qui partageaient le statut d’étranger, largement rejetés par la société en général, sont devenus de plus en plus persécutés et diabolisés par le gouvernement britannique. Pourtant, nous faisons aujourd’hui partie de la renaissance de la vie de nomade – intimement liée à l’actuelle crise des logements au Royaume-Uni – qui s’étend largement sur différents groupes de personnes.

Sur la route, nous avons rencontré toutes sortes de tribus nomades des temps modernes. C’est la classe moyenne de la génération Y écartée du marché immobilier ; les retraités à la recherche de coins de verdure plus ensoleillés dans leur camping-car servant de « maison-loin-de-chez-soi » ; les vestiges et les héritiers des voyageurs et des ravers New Age qui ont trouvé l’Europe plus accueillante après la criminalisation des modes de vie nomade par la Grande-Bretagne en 1994 ; ce sont aussi des gens pour qui la vie sur roues est une manière de ne pas être à la rue et de garder un toit au-dessus de la tête.

Woman sitting outside a van
Devant notre Fiat Fiorino 1997 aménagée. Photo publiée avec l'aimable autorisation de Freya Marshall et Tom Robinson.

Sur les réseaux sociaux, on peut voir des hommes des bois et des petites fées en bikini afficher leurs vies de rêve en van sur des plages désertes et sous des nuits étoilées. Pour preuve, le hashtag #vanlife jouit de 5,4 millions de publications sur Instagram. Ces photos rappellent l’imagerie hippie des voyageurs New Age des années 1970 et 1980 mais ne sont pas politiques. Il s'agit de l’industrie d’un mode de vie alternatif pour la génération Y voyant leurs rêves de propriétaires se dissiper sous ses yeux. Les publications Instagram sont envahies par les liens sponsorisés pour des gourdes, des vêtements, des applications pour acheter des vans et des caméras pour s’équiper pour le voyage d'une vie. Autrement, on peut goûter à la vie de nomade en faisant une petite escapade pour pas moins de 130 € la nuit dans un van Volkswagen des années 1960, faire du camping version glamour dans une réplique de roulotte ou chercher des camionnettes aménagés sur AirBnB dans la catégorie « séjour unique ».

Les voyageurs New Age des premiers temps ont été influencés par la contre-culture des années 1960. Ils ont construit des communautés éphémères autour de valeurs communes telles que la spiritualité, l’anarchisme et l’écologie et ont existé par des rencontres, des convois, des festivals gratuits et des pèlerinages sur des lieux sacrés. Ces croyances et leur mouvement libre sur des terres privées les ont mis en conflit direct avec le gouvernement de Margaret Thatcher, les tensions arrivant au point culminant lors de la Bataille de Beanfield en 1985. Dans ce qui a été la plus grande arrestation de civils depuis la Seconde Guerre mondiale, 1 300 officiers de police – dont des unités spécialement formées pour le maintien de l’ordre public et la gestion des émeutes – ont tendu un guet-apens à un convoi de 600 voyageurs sur la route du 12e festival annuel et gratuit de Stonehenge.

Les voyageurs, prêts à tout pour échapper au traquenard, ont roulé jusqu’au champ voisin où ils se sont fait piéger. Ce qui a suivi a été caractérisé par le journaliste d’une chaîne de télévision indépendante, visiblement choqué, comme « l’une des actions les plus brutales des forces de police en Grande Bretagne depuis très longtemps. »

Mélanie, 51 ans, ou Scottish Mel pour les intimes, était sur la route de Stonehenge quand elle a entendu la bataille à la radio. «On a passé les jours suivants à chercher où étaient les copains… Hôpitaux, postes de police, c’était horrible. Les enfants étaient emmenés par les autorités sans que l’on sache où, ils tiraient sur les animaux de compagnie pour les tuer. » Le professeur Kevin Hetherington, sociologue et autorité des voyageurs New Age, a indiqué plus tard que onze enfants avaient été emmenés et pris en charge et que nombre d’animaux avaient été piqués.

Un témoin à ces violences sortant de l’ordinaire n’est autre que David Brudenell-Bruce, le Comte de Cardigan qui a suivi le convoi après leur nuit passée sur sa propriété. Il se souvient que la police a battu une femme enceinte avec des matraques et brisé des fenêtres et des tableaux de bord.
« Quand j’ai cherché à écrire les numéros d’identification de certains des agresseurs les plus violents, j’ai vu avec horreur et colère que beaucoup d’officiers en question avaient caché leur plaque, » a-t-il confié au journal The Independant. Plus tard, quand un groupe de voyageur a gagné son procès contre la police pour agression et coups et blessures, le Comte a été qualifié de « traite à sa classe » par le Télégraph pour avoir témoigné à la cour.

Mélanie nous dit que la bataille de Beanfield s’inscrivait dans le mouvement plus vaste de
« l’oppression et la violence de l’État entre 1984 et 1994, » telle que l’évacuation musclée du village des Rainbow en 1985 et l’adoption de la loi sur l’ordre public en 1986 qui facilitait l’expulsion de convois. Cette attaque contre leur mode de vie, a-t-elle déclaré, nous a laissé
« presque à tous un diagnostic de TSPT sévère dû à notre expérience.»

Les voyageurs New Age qui restent sur la route ont maintenant largement fui la Grande-Bretagne pour l’Europe. Aujourd’hui, Mélanie vit dans une maison mais nous confie que sa période de voyages reste pour elle « un de [ses] plus chers souvenirs » surtout pour « la communauté, l’attitude sans jugement de chacun et la liberté – bien qu’éphémère. »

Traveller family with their van
Une famille de Travellers dans les années 1980. Photo de John Birdsall / Alamy Stock Photo

Ce ne sont pas seulement les Travellers New Age qui ont affronté la colère de l'establishment britannique : les Travellers irlandais et les Roms ont aussi dû faire face à une attaque contre leur mode de vie. En 2004, Trevor Philips, Commissaire aux relations interraciales, a qualifié ce type de discrimination comme « l’une des plus ignobles formes de racisme », en comparant cet événement à la ségrégation américaine des années 50. En 2017, un rapport écrit par le mouvement des Travellers a montré que 91 % des Roms et des Travellers étaient confrontés à la discrimination à cause de leur appartenance ethnique.

Les maisons mobiles peuvent toujours servir de bouée de sauvetage pour les plus vulnérables de la société, leur permettant de garder un toit au-dessus de la tête et leur donnant le sentiment d’appartenir à une communauté stable. Molly, 17 ans, qui vit actuellement dans une camionnette tout en travaillant à l’usine, nous explique : « Le fait d’être sans-abri conduit beaucoup de gens à rejoindre la communauté itinérante. Ils peuvent trouver quelqu’un qui va leur vendre une caravane miteuse pour pas cher et les remorquer de parking en parking avec la communauté pendant qu’ils reprennent leur vie en main au lieu de dormir dehors alors qu’ils sont sur la liste d’attente pour obtenir un logement. »

À Bristol, qui recense la troisième plus forte population de sans-abri en-dehors de Londres, de plus en plus de personnes SDF se tournent vers la vie en van. La ville a été particulièrement touchée par la crise des logements, avec des loyers qui ont augmenté 250 % plus vite que les salaires entre 2011 et 2017, presque le triple de la moyenne nationale. Le conseil a estimé que 200 personnes vivaient dans des véhicules mais Dan, 26 ans, qui habite dans un van à Bristol, nous a dit « viser plutôt dans les 1000, au bas mot. »

Van facing a picturesque view
Le van de l'auteur. Photo publiée avec l'aimable autorisation de Freya Marshall Payne et Tom Robinson.

Dan, qui travaille à plein temps dans un centre d’hébergement pour des personnes sans-abri, estime que le fait de vivre dans un van à Bristol est « généralement plutôt bien accepté - j’imagine que c’est parce que cela dure depuis des décennies, et que les gens de Bristol sont plutôt ouverts d’esprit. »

Cependant, il dit que le fait de vivre dans une camionnette est plus compliqué que l’ambitieux hashtag ne le suggère. « On est plutôt vulnérable, au bord de la route, avec les voitures et les gens qui passent à toute vitesse à quelques centimètres de notre tête endormie. Une nuit, j’ai été réveillé par deux hommes ivres en train de monter sur l’échelle de ma porte arrière. Une autre fois, quelqu’un m’a foncé dedans par accident, me faisant presque tomber du lit. »

Il ajoute : « En règle générale, si vous êtes en permanence basé en ville, vous préférerez sans doute la sécurité d’une maison pour dormir la nuit. Mais avec l’augmentation des loyers d'année en année et une ville qui semble pleine à craquer, les gens ont dû faire preuve de créativité pour garder un toit au-dessus de leur tête. »

Les conditions de vie de Molly et Dan sont à mille lieues de la politique des Travellers New Age et de la #vanlife des influenceurs d’aujourd’hui avec leurs campings-car VW vintage et leurs publications sponsorisées. Ce qui les unit tous, c’est l’aspiration à une plus grande liberté et un mode de vie durable, qu’elle vienne de leur milieu de vie précaire, d’une idéologie politique ou d’un idéalisme mercantile. Mais avec la lourde histoire de répression exercée par le gouvernement il y a seulement quelques décennies, leurs vans pourraient prendre un tournant bien différent.

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