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Noisey

J'ai écouté toute la musique qu'on m'avait envoyée pendant une semaine

Dos au mur, je n'avais plus qu'une seule option : faire mon travail de journaliste musical. Mon cerveau a fondu.

par Marc-Aurèle Baly
24 Juin 2019, 8:24am

Illustration : Vincent Vallon

J’ai longtemps cru que la musique s’appréhendait beaucoup mieux quand on allait la chercher soi-même plutôt que l’inverse. Mais ça, c’était avant que je ne tombe sur mes 5000 mails promos non lus, que je panique, puis que je culpabilise. Il faut toujours compter sur de valeureux attachés de presse pour envoyer des morceaux d'artistes fragiles qui ne bénéficient pas d'exposition et qui font un travail de défrichage que tu ne peux pas faire toi-même, coincé dans ton open space les bras ballants, à devoir trier, éditer, réécrire, traduire, des papiers parfois encore pires que la musique qu’on t’envoie.

Surtout, aller vers la musique et ne pas la laisser aller vers soi, c'est parfois se priver d'un autre regard sur le monde (parce que oui, la musique ce n'est pas seulement un divertissement, un objet culturel « fun » et « rigolo », mais également parfois un outil adéquat pour tenter de comprendre tout ce bordel ambiant). Parfois, cet outil peut même nous permettre de trouver un nouveau chez-soi, de capter un peu de l'époque si on est coquin, voire même, dans le meilleur des cas, de déborder un peu tout ça.

J'ai donc trouvé une solution (temporaire) pour me frotter convenablement au Grand Autre, en écoutant toute la musique qu'on m'avait envoyée pendant une semaine. Première étape : accepter enfin le torrent de merde qui s’apprête à se déverser sur ma gueule, sans œillère ni préconception, en écartant juste les bras et en attendant que ça tombe. Quoi, au juste ? Exactement.

Jour 1 - Se sortir la connivence du c**

Vêtu de ce que je pense être les meilleures intentions du monde (soit un savant dosage de mauvaise foi et de volonté de me faire violence), j’arme mon esprit afin de me débarrasser un peu de mes a priori - ce qui est le but plus ou moins avoué de ce papier donc. D’un côté, mon petit Hume illustré à la main, je n’oublie pas que « la beauté n’est pas une qualité inhérente aux choses elles-mêmes, elle existe seulement dans l’esprit qui la contemple, et chaque esprit perçoit une beauté différente », tout en gardant dans un coin de la tête que ça suffit le relativisme culturel, que dans l’art il y a des vainqueurs et des vaincus (même si les seconds sont souvent plus beaux que les premiers), et que tant pis pour vos goûts, vos couleurs et votre nature là.

Mais bon, je reconnais tout de même que mon inclination naturelle va souvent vers des groupes, et surtout des labels, dont je partage une certaine « vision ». Ce n’est pas seulement histoire de bon ou de mauvais goût, et pas (uniquement) de connivence ou de quasi-copinage (les maux éternels associés à la presse culturelle), mais peut-être un peu dans leur manière de poser un regard en creux sur les choses et la vie. Mais je sais aussi que ces « marques » déposées agissent désormais sur moi comme des clignotants, et que je vais plus facilement écouter un disque (ou ouvrir un mail) qui vient de chez Born Bad Records, Mind Records, Howlin Banana, Gone With The Weed, Editions Gravats, XVIII Records, SDZ, Akuphone, Requiem pour un Twister, Montagne Sacrée, Atelier Ciseaux, In Paradisum, Collapsing Market, Musique pour la danse, Chanson Française Dégénérée, October Tone, Le Syndicat des Scorpions, Tanzprocesz, Hands in the Dark Records, Teenage Menopause Records, No Lagos, Premier Sang, Bruit Direct, Le Turc Mécanique, Antinote, Unknown Precept – pour aller vite, une partie non négligeable des stands du Village Label chaque année. Ainsi, je vais souvent avoir un a priori plutôt positif avant même d’avoir écouté ledit disque, ce qui n’est pas très sport, et laisse un peu de côté inconsciemment les autres.

Soit.

Mais ça donne quoi exactement, quand je décide de m’en jeter quelques-uns ? Alors : la compilation Cha Cha me rentre par une oreille sans en faire bouger l’autre, toutes les dernières sorties de Mind sont tellement bien et tarées (en particulier Anna Funk Damage) que j’ai envie de fonder une famille dysfonctionnelle avec elles, « Europa » de Teknomom ne me fait strictement rien, la voix de Nathan Roche n’est jamais meilleure que quand il fait du boogie glam rock dans une ville portuaire, Tombouctou de Legion 808 et ses barbelés me donnent envie de me lover dedans, Palliatif d’Alex Larsen est un excellent palliatif à la sinistrose ambiante, et le monde post apocalyptique et exotique de Radiante Pourpre me semble aussi excitant et hospitalier qu'une aurore boréale gorgée d’acide, etc, etc… Ce qui ne reste, au fond, que mon ressenti personnel, mon rapport affectif immédiat à l’objet que j’écoute au moment où je l’écoute – je ne vais pas parler de subjectivité ou d’objectivité pour vous épargner le point Godwin de la critique musicale. Tout ça nous fait donc une belle jambe.

Heureusement, le dernier morceau de Metronomy vient m’extirper de cet état déjà avancé d’overdose de moi. Si « Salted Caramel Ice Cream » ne m’apparait pas aussi immédiatement malin et intelligent que certains de leurs anciens singles, il y a tout de même cette vraie fausse mélodie de « Funky Town » dépitchée à laquelle je me raccroche, qui me rappelle qu’il y aura toujours quelque chose de pas à sa place chez Metronomy, et que ça contribue grandement à leur pouvoir de séduction. Pouvoir qui s’exprime le plus souvent à travers une mélancolie joueuse, une bizarrerie joyeuse, des vents contraires et des appels d’air qui masquent (ou révèlent, c’est selon) une véritable idiosyncrasie dans le son, qui fait sans doute pour beaucoup dans le fait qu’ils soient, on l’oublie souvent un peu, les seuls à avoir survécu à la nu-rave.

Quelque chose me dit tout de même que je n’arriverai jamais à bout des vingt morceaux quand sortira l’album.

Jour 2 – La musique, c’est avoir le temps

La première journée étant somme toute assez plaisante, il faut que je tombe dès le lendemain sur la dernière vidéo de Vidéo Club pour descendre de quelques étages. La raison qui explique leur succès est pour moi un mystère absolu. Enfin, plus que disons, les 30 000 trucs qui sonnent exactement comme eux aujourd’hui. Par exemple, au hasard :

C’est le truc générique typique – faussement cheap et fauché tout en prenant soin de rester un peu malin (et donc cool), vaguement soft rock avec l’esthétique VHS qui n’en finit plus de mourir, et qui symbolisera, au choix : le confort du repli nostalgique, le refus de grandir, un retour du refoulé.

Alors pourquoi pas eux et Vidéo Club ? J’ai envie d’évoquer la jurisprudence Instagram, quand je vois que la chanteuse Adèle est un pur produit du cru, ça a si bien marché pour Angèle - d'ailleurs ça ressemble pas mal à Angèle, Adèle. La petite brise complotiste qui commence à me souffler sur la nuque me fait tout de même vite aller voir ailleurs.

Je me rends compte que s'il y a une mode qui ne changera jamais dans notre beau pays, c’est bien celle de faire revivre des chanteurs morts :

Quelle belle idée, Nino Ferrer doit s’en pourlécher la chevrotine de là où il est.

À force de la voir passer un peu partout, je me penche un peu plus sérieusement sur la compilation Un Dandy En Exil de Mohamed Mazouni, chanteur algérois installé en France dans les années 70. Certains morceaux comme « Je n’aime pas le jour, je n’aime pas la nuit », « 20 ans en France », « Écoute-moi camarade » sont assez sublimes. Enregistrés dans des conditions qu’on imagine frugales (vu le son) à l’aide de tambourin, de cithares, de guitares électriques et de derbouka, Masouni se frotte au yé-yé de l’époque tout en conservant son attrait pour les formes régionales de son pays d’origine, y chantant aussi bien en français qu’en kabyle. Dedans il y a toute la tristesse du raï, du chaâbi, l’impression d’être étranger à son environnement ainsi qu’à soi-même, l’aliénation sociale, sexuelle, politique de la France des années 70, pour l’un des plus beaux disques que j’ai entendus cette année.

Mais je suis encore une fois en plein dans ma-zone-de-confort, ma petite niche qui doit compter à peine plus de membres que celle des hommes-tritons, ce que je m’étais juré d’éviter. Je me rattrape aussitôt, en écoutant le nouvel album des Black Keys EN ENTIER. Au bout de 27 secondes, je suis à deux doigts d’arrêter l’exercice, mais puisqu’il s’agit de se faire violence, alors allons-y. Dans le genre blues plus blanc que blanc, qui ressemble à la bande-son imaginaire d’un documentaire d’Arte sur Nashville avec des vieux bedonnants coiffés de catogans et du gilet d’Aladdin, le disque se pose là. D’ailleurs il s’appelle Let’s Rock, et il n’y a sans doute rien de plus gros cul qu'un titre pareil. Arrivé au bout de l’album, je hais toute la musique avec des guitares dedans.

Mine de rien, ça prend un temps fou d’écouter des tas de disques en entier, alors que je suis censé foncer, foncer, foncer. On passe souvent à côté de certaines choses, le rythme infernal de la musique mettant pas mal de considérations sur le bas-côté. Comment rendre compte de la complexité de cet EP de DJ Dziri, d’où elle vient, des liens entre percussions du Moyen Orient et des basses qui claquent, du fantasme de la techno arabisante et de sa récupération occidentale ? Ou encore de Torb, sa kraut techno seyante mais qui mériterait un peu plus de temps d'écoute pour se laisser infuser - alors que le temps-internet enjoint inconsciemment à ne pas s'attarder sur les choses ? Comment parler également et justement de Botine, son maxi Acid Sensible, cette proportion qu’ont certains artistes aujourd’hui à faire le travail des journalistes et à leur donner les clés d’office de leur musique – ici le sensible, l’acid, la relecture « sensible » de l’acid, le jeu avec les codes, cette manière de vouloir s’automarketer avant que quelqu’un ne l’écoute pour se faire une opinion ? Il y a une ironie là-dedans, mais je n’ai pas le temps de la trouver.

Jour 3 – Ne pas tomber dans le trou Youtube

Je scanne en vitesse l’album de reprises Kirin J Callinan. Bonne nouvelle, le type, après s’être fait un peu ostraciser pour avoir sorti sa bite lors de la cérémonie des ARIAS, est toujours aussi fou. Mais si on met de côté la reprise de « Life is Life » avec plein de chœurs et de cordes menaçants, celle des Waterboys et surtout de « The Homosexual » de Momus sont assez bouleversantes, en plus de témoigner du goût certain du bonhomme en matière de musique tout court. Pour ceux qui en douteraient encore, Kirin J Callinan vaudra toujours bien plus qu’un vulgaire meme.

L’album de démos de Prince est sans doute le meilleur truc de la semaine pour l’instant.

Dans le genre sport national, les « fils de ». On vous présente aujourd’hui la progéniture de Matthieu Chedid, Billie Chedid, qui vient poser sa voix sur le premier EP de The Colors. Comme quoi, la reproduction sociale ne se fait pas que dans le journalisme.

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Requin Chagrin est fier de vous faire savoir que le clip de « Sémaphore » a dépassé le million de vues sur Youtube. Je suis surpris rétrospectivement d’avoir beaucoup aimé quand c’était sorti, tout en me demandant si du coup je suis éligible aux Inrocks Lab.

C’est là que ça se corse : si je laissais faire Youtube, je me ferais aspirer dans une spirale de merde, de sous faces b et de chutes de studio dont ne voudraient même pas Jeanne Mas ou Véronique Sanson. Comprendre : la nouvelle pop française. Car en sortant de Requin Chagrin, je me fais inévitablement rediriger vers Bleu Toucan, Paradis, Mauvais Oeil, Flavien Berger, guidé par la grâce de l’algorithme qui décide de ce que je veux écouter à ma place et qui, là actuellement, est en train de me niquer complètement le cerveau. Je laisse faire, pas tant par masochisme que pour voir où ça va bien pouvoir me mener. Ça revient toujours à la même chose : après être passé par Clio, Claire Laffut, Angèle qui reprend Michel Legrand, et souhaité être né, au hasard, allemand plutôt que français, je retombe éternellement sur les deux mêmes vidéos, « Plastic Love » de Mariya Takeuchi et « Patience » de Tame Impala. Pourquoi eux ? L’histoire ne me le dira sans doute pas, mais me punit déjà vraisemblablement pour la seule et unique fois où j’ai eu le malheur de cliquer dessus – d’accord, « Plastic Love » c’était plus d’une fois. Par contre, Tame Impala je ne comprends pas.

À l'image des Australiens, tout autour de moi n'est plus que papier-peint musical.

Je me perds dans le clip d’« Amoureuse », je m'imagine sur le bord du Canal St Martin, un verre de blanc dans une main, un exemplaire des Contemplations dans l'autre. Je pense à la fille de Victor Hugo.

Jour 4 – Rester vivant

Le nouveau morceau de Kekra ressemble à des tas de morceaux de Kekra dans sa veine pineur-pantouflard, ça doit être pour ça qu’il est en claquette-peignoir dans le clip de « Lights Out » - comme William Lebghil dans le clip de « Carrément rien à branler » d’ailleurs. Je commence à divaguer à travers des tas de trucs dont je n’ai absolument rien à foutre (du genre Blaise Matuidi chez TPMP, ou Nekfeu avec son film que je ne regarderai probablement jamais, même par conscience professionnelle) quand je tombe sur Lord Esperanza.

Même si je ne vois foncièrement pas de vraie différence en esprit avec Eddy de Pretto sur son morceau « Autre Verre », tant les deux partagent cette difficulté de « devenir homme », « serrer les dents », cette mélancolie de l’éternel fameux « dernier verre » (comme de l’éternelle « fête de trop » chez le Jacques Brel de Créteil), je suis presque déçu, car rien n’arrivera à égalité niveau hilarité involontaire de son Planète Rap – on attend toujours le meilleur de ses poulains favoris me direz-vous.

Il ne manquait plus que le retour de la pipe à électro jazz de Floating Points pour me pourrir la journée. Autant continuer à faire couler le robinet d’eau tiède, et plonger la tête la première dans le seau de chiasse qui se présente à moi. Tiens, Florent Pagny a sorti un nouveau single, « Rafale de Vent », ode déchirante au C.I.C.E et plaidoyer vibrant pour que la suppression de l’ISF s’applique désormais également au patrimoine immobilier. Je déconne, c'est juste un énième morceau de merde sur la « liberté » et « les grands espaces », mais ça aurait quand même été marrant.

Attention, le nouveau clip de Sebastian par Gaspar Noé est « violent » et « sans concession » : tourné en un unique plan-séquence, « Thirst » et sa caméra virevoltent autour d’un mec qui assène une série de beignes à sa meuf puis se fait lui-même matraquer la gueule dans un club aux néons rougeoyants et à la techno qui tabasse. La musique de Sebastian est aussi lourdingue qu’une B.O de Hans Zimmer. J’ai l’impression de faire un bond dans un passé uchronique, où la vie serait un clip rincé de The Prodigy.

Sinon, le dernier signe de l’embourgeoisement de Fat White Family serait-il dans ce remix paresseux de « Feet » ?

S’ensuivent des litanies de morceaux quelconques, des hooks et des montées qui n’en sont pas vraiment, plein de groupes parisiens, des morceaux de dream pop rock fatiguée (soit : un décalque même plus éhonté de Jesus and Mary Chain) mais pas foncièrement désagréable avec un fort accent français par-dessus. Il faut signaler qu’à ce stade de la compétition, je passe la moitié du temps à écouter des trucs que j’ai l’impression d’avoir déjà entendu des milliers de fois. Alors quoi ? On continue ou on se laisse lentement dépérir ? Même si la deuxième option est tentante, je choisis de continuer.

Putain, un album audiovisuel.

Pour respirer un peu, je me plonge dans un bain d’amour de Mort Garson, dont le Plantasia vient d’être réédité. Peut-être que si je l’écoute suffisamment longtemps, je n’aurai plus envie de m’arracher les yeux.

Jour 5 – Le festival des mecs rincés

Qu’est-ce qui s’est passé au juste dans ma vie pour que j’en vienne à écouter un nouveau morceau de The Toxic Avenger ou de !!! de mon plein gré en 2019 ? Ou pire, un nouveau morceau de L.E.J ? Surtout que « Pas l’time » est encore pire que d’habitude, et atteint des sommets dans l'équation « musique urbaine & violoncelle ». Il suffit d’en avoir entendu qu’une fraction de secondes pour l’avoir dans la tête le reste de la semaine. C'est un véritable enfer.

À force de me gaver à ce point comme si je m’administrais moi-même un entonnoir à merde au-dessus du gosier, je commence à me questionner sur la pertinence de mon travail à ce moment précis - voire même de la musique - et en viens à la conclusion, qu’en fait, tout le monde s’en branle - pas juste de mon métier, mais de la musique en général. Sinon, personne ne sortirait encore un album de L.E.J, tout le monde aurait enfin compris que c’était une blague depuis le début et qu’elle n’était pas très drôle à la base, et personne n’insisterait.

Alors d’accord, la musique est aussi un bien de consommation courante, « puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple » si vous voulez, mais n’empêche, j’ai de plus en plus l’impression qu’on nous prend pour des gros jambons – nous tous, le public, les journalistes, les gens « du sérail » - quand on nous envoie un sous-Phoenix de St Ouen en duo avec Katsuni. Ça intéresse qui au juste, bordel de merde ?

Impossible de parler de musique normalement lorsqu’on s’efforce à tout écouter parce qu’on ne veut laisser personne non plus sur le bord de la route, impossible d’y réfléchir sérieusement, impossible de considérer ça autrement que comme un truc « rigolo » ou « fun », mais comme quelque chose « qui compte ». Comment expliquer qu’on essaie de nous refourguer un nouveau disque atroce d’Africa Express, que Thom Yorke sorte un nouvel album, ou que Yeasayer soit de retour ? Putain, Yeasayer est de retour. Qu’y a-t-il de plus triste que la tête des mecs de Yeasayer sur leurs dernières photos promos, ou dans leur nouveau morceau, « I’ll Kiss You Tonight », tellement désinvesti qu’il ressemble à un coton-tige usagé de Mademoiselle K ?

Sans doute de se rendre compte que Rammstein est « numéro 1 partout » avec à peine 25 000 ventes de leur dernier disque.

Jour 6 - Fièvre et délires

Penser à passer un coup de fil à Abou Ghraib, pour leur dire que l’étape d’après la torture par la musique se trouve peut-être dans le fait de faire écrire aux prisonniers des chroniques des disques qu’ils écoutent de force à des volumes inhumains.

Ofenbach, ce groupe de sous-races, sort « Rock it », une appli de remixes !

Je découvre un dénommé Rubin et le Paradoxe. Est-ce que j’ai vraiment envie de taper sur un pauvre mec qui n’a rien demandé, en déviant de la règle tacite d'épargner les petits et de taper sur les gros ? Ben, quand tu chantes des trucs comme : « Je suis un animal qui vit dans les hôtels / Je m'offre des minutes papillon / Parfumé aux eaux rares / Je me couche aux aurores / À défaut de sensations », quel que soit ton degré d’exposition, désolé mec mais tu mérites de crever.

Aujourd’hui, il n’y a guère que ce morceau paru chez Northern Electronics qui traduise correctement mon état psychique.

Alex Van Pelt, tombé dans les limbes de l'oubli - mais pas dans l’oreille d’un sourd fan de Haruomi Hosono.

L'album Seulaison d'Accou paru chez Indian Redhead, Le Syndicat des Scorpions, October Tone et AB Record me réconcilie presque aussitôt avec les morceaux chétifs, les labels-clignotants, la mélancolie au fil du rasoir et la musique un peu primitive. Au point que j'ai envie de me saisir de tous ces morceaux en jachère et de les maltraiter un peu. Aucune violence là-dedans, c'est juste de l'enthousiasme un peu désordonné.

On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance, mais on peut encore tomber amoureux d’un morceau de musique. Mais à défaut de coup de foudre en ce qui concerne ce morceau de Tame Impala, « Patience », qui revient sans cesse dans ma timeline Youtube, je ne fais même plus exprès de revenir vers lui, vu qu'il commence à m'avoir à l'usure, tel un forceur juste un peu plus doué que les autres forceurs. Je laisse l’algorithme faire ses basses œuvres, et me laisse lentement mourir en repassant la discographie du groupe de Perth, cet fumet si tiède et sans saveur, mais si réconfortant qui s'échappe entre les meilleures punchlines des arbitres français de rugby et les vannes de Ricky Gervais aux Golden Globes en 2012. Et puis mon épiderme est trop sensible à cet instant, je ne veux surtout pas prendre le risque de découvrir avec horreur, quelque part dans les tréfonds de SoundCloud, que Roméo Elvis et Angèle ont un cousin caché qui cumule pour l'instant 300 abonnés mais qui s'apprête d'un moment à l'autre à exploser à la face du monde libre. Ou pire encore, que Salut C’est Cool viennent de sortir un nouvel album avec Jacques.

Jour 7 – La chute, et puis l’oubli

Dans la série Chernobyl, un des médecins indique à un moment que les patients qui viennent de subir plein de radiations dans la gueule vont croire à une sorte de redoux quelques instants, voire même à une guérison, avant de crever violemment dans d'atroces souffrances. Quelque chose me dit que c'est le sort qui m'attend d'un moment à l'autre - ou alors c'est juste la paranoïa et le manque de sommeil.

Tel un Étienne Chouard de la musique, je suis complètement confus. Je ne sais absolument pas quoi penser de ce clip de Mac DeMarco et The Garden, de ses kazoos intempestifs, de ses synthés désaccordés, autant de balles dans le pied qui me font dire que The Garden n’atteindra jamais qu’un culte poli, tout en gardant les deux pieds dans une bizarrerie bienvenue et protectrice.

Tout se confond, la techno et l’indus, le rap et la variété, Giscard d’Estaing et Juliette Armanet, des trucs que j’aurais pu aimer il y a quatre ans, de la musique aquatique. Je ne suis même pas sûr d’entendre vraiment les blips du « So Low » de Emauz ou si tout ceci ne fait pas partie d’une immense hallucination auditive. Je m’étonne que le nouvel album de Cassius sorte aussi vite après la mort de Zdar, sans me dire que ça n’est qu’une funeste coïncidence (ça n’existe pas les coïncidences - voir au-dessus : paranoïa). Je suis à deux doigts de tout envoyer chier (cet article à la con, mes collègues de bureau, l'existence), je maudis cette idée vaguement biblique mais complètement débile de faire ça sur sept jours, j'ai envie d’écouter un truc que j’aime vraiment - je sais pas moi, Stereolab, au hasard. Puis je me ressaisis en me disant que le plaisir c’est pour les lâches, et je me plonge dans le dernier Denzel Curry – je me rappelle alors que le dernier m’avait filé des boutons, dans le genre juggalo de sous le tapis. Miracle : c'est hyper bien.

Quasiment arrivé sur la ligne d'arrivée, je n'échappe pas à un autre piège, celui de Facebook avec la mort du Zdar suscité, les morceaux re-partagés par des fans éplorés, cette grosse croûte avec Hot Chip ressortie de derrière les fagots (vous n'avez vraiment pas trouvé mieux, les pleureuses?), mais pourtant, au-delà de cette avalanche-là, il y a le seul et unique album de Motorbass sorti en 1996, ce duo formé avec Etienne de Crécy juste avant Cassius et dont je retrouve dans le hi-hat sale et gorgé de decay, plein de hiss et d'hypnotisme, un compagnon idéal. Je n’ai d'ailleurs envie de me concentrer que sur lui, même pas sur la basse (et donc le groove), symbole pour moi d'une house des 90's dans laquelle je fantasmais plus de transe que de danse, et que je redécouvrirais des années plus tard chez Delroy Edwards et son « 4 Club Use Only » que j'ai pour le coup vraiment chéri au moment de sa sortie. Je me le réécoute en boucle, ce disque de Motorbass, il sonne à la fois ultra daté et en même temps très vif et acéré, sans doute grâce aux pas de côtés susmentionnés qui lui font éviter l’écueil « French Touch sortie du congélateur ». Je n'ai même pas honte d'avouer que je ne découvre Motorbass que maintenant, d'ailleurs : à ce stade, ça fait bien longtemps que la honte m'a quitté, ainsi que toute forme de sentiment humain d'une manière générale.

J'aimerais finir sur une note positive, dire que j'ai appris des trucs, mais non. Je suis toujours un petit con de parisien, mes goûts n'ont absolument pas été bousculés, le monde a toujours une sale gueule, et nique sa mère Vendredi sur Mer. Pire, l'expérience m'a même dégoûté de la musique, et ce pour au moins quelques années. Au moment où j'achève ces lignes, la fête annuelle des mauvaises reprises de Nirvana bourrées en sarouel s'apprête à pointer le bout de son nez dans les rues enclavées de Paris. Quitte à choisir, je préfère donc fuir et m'enfermer chez moi, les volets fermés, ne plus entendre parler de toutes ces conneries et me plonger dans ces 100 heures d'inédits d'Aphex Twin, Autechre, Flying Lotus, Boards of Canada que Warp s'apprête à dévoiler ce week-end gratuitem... oh et puis merde.

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