Quand les néonazis américains se rabattent sur les réseaux sociaux russes

Les extrémistes d'Amérique du Nord se sont récemment regroupés sur VKontakte (VK), le Facebook russe.

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30 août 2017, 2:16pm

Suite aux violences de Charlottesville de début août, The Daily Stormer, un des premiers sites néonazis aux États-Unis, a été chassé de la toile. Les autorités russes ont même chassé le site quelques heures après sa tentative d'obtenir un nouveau domaine .ru.

Mais l'action de Moscou est pleine d'ironie : les extrémistes de droites et néonazis d'Amérique du Nord et d'Europe se sont récemment regroupés sur VKontakte (VK), le Facebook russe.

VK, le site le plus consulté en Russie, est devenu le point de ralliement des groupes d'extrême droite américains. On retrouve par exemple le National Socialist Movement, un groupe qui, selon le Southern Poverty Law Center, « se distingue par sa rhétorique antisémite violente ». Tout cela malgré le fait que la propagande pronazie soit illégale en Russie.

« VK est comme Facebook. Ils n'ont jamais à s'excuser, » dit Rabbin Abraham Cooper, le doyen associé du Simon Wiesenthal Center, qui lutte contre l'antisémitisme. « C'est le genre d'endroit vers lequel les extrémistes, les partisans du terrorisme, les haineux, et les fanatiques migrent quand ils n'arrivent plus à faire passer facilement leur message sur Facebook et les autres réseaux sociaux. »

Alors qu'il n'avait jamais beaucoup posté sur VK, The Daily Stormer a commencé à se servir du réseau pour informer ses abonnés sur ses tentatives d'hébergement après la perte de son domaine .ru. Au passage, le site néonazi a rejoint une plateforme de plus en plus populaire chez les groupes marginaux et suprémacistes blancs. La plus importante des pages disant représenter le Ku Klux Klan sur VK compte plus de 10 000 abonnés. (Bien que d'une importance moindre, la page VK de The Daily Stormer est passée de 160 abonnés la semaine dernière à environ 400.) VICE News a tenté de contacter le Daily Stormer mais n'a toujours pas obtenu de réponse.

La présence des extrémistes américains sur VK est largement due à la politique plutôt laxiste du réseau. En effet, la plateforme censure beaucoup moins que Facebook ou Twitter, en particulier quand les publications sont rédigées en anglais, selon Alexander Verkhovsky, le directeur du SOVA Center, basé à Moscou, qui surveille la xénophobie et le nationalisme en Russie.

« Ces groupes américains ont une vision fictive et romantique de la Russie, qui est en fait beaucoup plus diverse qu'ils ne l'imaginent. »

Mais selon les analystes, l'attachement des suprémacistes blancs des États-Unis au premier réseau social russe est aussi lié à une opinion selon laquelle la Russie est le bastion de la chrétienté blanche et européenne. Cette croyance a été alimentée par l'accueil chaleureux que leur a réservé une partie de la société russe, notamment le parti nationaliste Rodina et le réseau télévisé public russe, selon Anton Shekhovtsov, auteur du livre à paraître Russia and the Western Far Right: Tango Noir.

« Ces groupes américains ont une vision fictive et romantique de la Russie, qui est en fait beaucoup plus diverse qu'ils ne l'imaginent » dit Shekhovtsov. « Cette image est partiellement corroborée par certaines figures russes. »

Par exemple, des suprémacistes blancs américains ont été invités à rejoindre l'International Russian Conservative Forum à Saint Pétersbourg en 2015, organisé par Rodina. Parmi les participants on retrouve Sam Dickson, un avocat du Ku Klux Klan, et Jared Taylor, le suprémaciste blanc qui a créé la New Century Foundation.

Richard Spencer, l'Américain qui dit avoir lancé le terme « alt-right » et qui a décrit la Russie comme « la seule puissance dans le monde, » est apparu plusieurs fois en tant qu'expert en affaires internationales sur Russia Today (RT), le réseau de télévision russe contrôlé par l'état.

« Ça reste le réseau social sur lequel tout est possible. »

Matthew Heimbach, qui a fait partie de l'organisation du rassemblement à Charlottesville et a fondé le Traditionalist Worker Party (qualifié de « hate group » par le SPLC), a fait l'éloge de Poutine et été invité sur RT.

En août 2016, Heimbach a publié sur sa page VK, avec le code antisémitique des triples parenthèses : « Après le harassement constant des censeurs de (((Facebook))), je pense qu'il est temps de commencer à me servir de mon compte VK plus régulièrement. »

Après une recherche sur VK, on obtient ce qui semble être les pages personnelles récemment mises à jour des leaders de groupes qualifiés « d'organisations nationalistes blanches » par le Southern Poverty Law Center, comme par exemple Jeff Schoep, le chef du National Socialist Movement et Michael Hill le président de la League of the South.

Tous deux ont rédigé des publications sur VK à la suite des violences en Virginie. Hill applaudit les manifestants de droite qui « se lancent dans la bataille de Charlottesville », qui seraient « la pointe de la lance ». Schoep décrit le rassemblement comme « un jour de gloire pour la solidarité blanche en Amérique. »

L'une des pages rédigées en russe qui se dit représenter le Ku Klux Klan et compte 2 600 abonnés a fait circuler sur VK une image de George Washington conduisant la Dodge Challenger qui avait foncé sur la foule de contre-manifestants à Charlottesville, tuant Heather Heyer, 32 ans, et faisant 19 blessés.

Même David Duke, l'ancien leader du Ku Klux Klan et candidat à l'élection du gouverneur de Lousiane, semble avoir une page rédigée en russe servant à promouvoir son travail sur VK, bien que la publication la plus récente date de mars 2015.

Interrogé sur la prolifération des groupes extrémistes sur VK, un des représentants du site a expliqué que le site bloquait les groupes si « le contenu communautaire [enfreignait] le règlement de la plateforme et les lois russes.»

Le porte-parole, qui n'a pas souhaité s'identifier lors de nos échanges par emails, a ajouté : « VK ne bloque pas de communautés pour l'unique raison que d'autres services ont bloqué des pages ayant des noms similaires. »

Les pages communautaires seront fermées si elles diffusent des publications incitant à la violence, si elles se lancent dans le harcèlement, ou si elles enfreignent les conditions de services de l'entreprise, écrit le porte-parole.

VK a bénéficié d'une liberté relativement importante en ce qui concerne l'hébergement de contenus controversés, au-delà de ce qui est normalement toléré sur Internet par les régulateurs russes, dit Alexander Baunov, un analyste politique du Carnegie Center de Russie.

« Ça reste le réseau social sur lequel tout est possible, » dit Baunov lors d'un échange téléphonique. « Les sites des groupes nationalistes russes sont souvent fermés rapidement, mais pour VK le processus est bien plus lent. »

En effet, le gouvernement a empêché The Daily Stormer d'obtenir une adresse .ru seulement quelques heures après le dépôt de la demande. Le Centre de Coordination (l'agence responsable de surveiller le domaine de premier niveau russe) a annoncé le 17 août que Roskomnadzor, le régulateur des médias publics, avait demandé de révoquer l'enregistrement.

« L'extrême droite américaine est dominée par le racisme blanc. Mais la situation n'est pas la même chez les impérialistes de l'extrême droite russe. »

« En tant que gardien du domaine "code pays" de premier niveau d'une nation qui s'est battue contre le nazisme et l'a vaincu lors de la Seconde Guerre mondiale [le Centre de Coordination] réaffirme son engagement ferme dans la lutte pour que. RU et. ?? restent immunes à toutes tentatives de promotion du fascisme, du racisme, ou des idéologies et activités extrémistes en ligne, » a annoncé le coordinateur du domaine, en incluant l'équivalent de .ru en cyrillique.

Mais, selon Baunov, VK n'obéit habituellement qu'aux ordres des tribunaux russes lorsqu'il s'agit de retirer des contenus. « Ils bloquent des groupes islamistes ou pornographiques sous les ordres des tribunaux régionaux, » dit Baunov. « Mais la plateforme reste un lieu où il est facile de monter son truc sans que les administrateurs interviennent. »

Selon les analystes, les ouvertures récentes ne signifient pas que les néonazis et suprémacistes blancs américains sont soutenus par le Kremlin. Bien que le Kremlin ait tendu la main à des groupes d'extrême droite en Europe (comme Marine Le Pen), Poutine et ses proches n'ont pas rendu la pareille aux groupes américains qui adorent le président et gravitent autour du web russe. Russie Unie, le parti de Poutine, a aussi signé des accords de coopération avec des partis de droite populistes et anti-migrants, comme la Ligue du Nord italienne, et le Freedom party d'Autriche.

« Je ne constate, du côté russe, aucun intérêt réel pour ces groupes, » dit Shekhovtsov au sujet des néonazis américains attirés par la Russie.

« L'extrême droite américaine est dominée par le racisme blanc. Mais la situation n'est pas la même chez les impérialistes de l'extrême droite russe. Ils ne sont en fait vraiment pas d'accord sur ce sujet, » dit Shekhovtsov.

On pourrait dire que les suprémacistes blancs des États-Unis ont candidaté pour obtenir le soutien du Kremlin, mais ils n'ont toujours pas reçu de réponse, dit Shekhovtsov. Cela est dû en partie au fait que le nationalisme à la Poutine se base sur la construction d'un État multi-ethnique fort et non pas d'une société de « race pure », ajoute Shekhovtsov.

« Peut-être qu'ils ont raison de soumettre leur candidature et de patienter, » dit-il. « S'ils peuvent se montrer utiles au régime en Russie, celui-ci pourrait éventuellement s'intéresser à eux. »


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