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Boko Haram

Face à Boko Haram, le témoignage d'un habitant de Diffa

« Les bus pour quitter la ville sont tous pris d’assaut. »
Pierre Longeray
Paris, FR
10.2.15
Image via Flickr / Roland

Tard dans la soirée du lundi 9 février, l'Assemblée nationale nigérienne a adopté une résolution pour l'envoi de troupes au sol de l'autre côté de la frontière au Nigeria, pour combattre le groupe islamiste de Boko Haram. La ville de Diffa au Niger est mise sous pression par des assauts répétés depuis vendredi 6 février. Dès ce lundi après-midi la ville frontalière avec le Nigeria a commencé à se vider de ses habitants ont confirmé à VICE News des habitants. Les gens de Diffa ont passé le week-end à subir chutes d'obus et attaques à la bombe. Côté camerounais, autre pays frontalier du Nigeria harcelé par Boko Haram, 20 personnes ont été enlevées par des combattants de Boko Haram dans le Nord du pays. Selon des sources locales citées par l'AFP, les 8 femmes passagères du bus ont été libérées alors que les 12 hommes auraient été tués.

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La ville de Diffa concentrait, lundi 9 février, les assauts de Boko Haram au Niger. Au petit matin, les islamistes ont essayé de prendre la prison civile située en plein centre-ville, sans succès, et ont envoyé une roquette sur le Marché aux poivrons en milieu d'après-midi, déjà la cible d'une attaque à la bombe ce dimanche).

Diffa se vide

VICE News a joint par téléphone le responsable d'une radio locale qui souhaite garder l'anonymat et qui est présent à Diffa. Il nous a décrit le début d'après-midi : « La ville est en train de se vider, tous les magasins sont fermés et les motos sont interdites, parce que c'est le moyen de transport préféré des assaillants [de Boko Haram]. C'est plus pratique pour se cacher. »

« Entre 70 et 80 pour cent des gens ont quitté la ville pour aller se réfugier dans l'intérieur des terres, » nous a-t-il indiqué. « Certains essayent de rejoindre Niamey [NDLR, la capitale du Niger située plus à l'ouest, loin de la frontière avec le Nigeria] ou de rejoindre leur village qu'ils avaient quitté pour s'installer dans la ville de Diffa. Il reste quand même du monde, mais les gens sont dans la psychose. L'armée est dans la ville, elle procède à un ratissage en contrôlant les gens. Il y a eu des arrestations mais je ne peux pas vous dire combien. »

Ce départ massif des habitants de Diffa a commencé à prendre de l'ampleur « hier après-midi, » selon un autre contact joint ce mardi par téléphone, il travaille à Diffa pour une ONG locale. « Les bus pour quitter la ville sont tous pris d'assaut, les réservations jusqu'à vendredi sont impossibles. »

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Il nous a raconté que lundi soir, une explosion de roquette avait touché la ville. D'après lui a évacué plusieurs quartiers de la ville, comme le quartier administratif. Elle en bloque désormais les accès, notamment ceux qui mènent vers la prison (attaquée l'avant-veille).

Les marchés de la ville sont actuellement fermés. « J'ai deux trois jours de provision. Si c'est calme je descendrai en ville, sinon j'attendrais un peu, » poursuit-il en précisant qu'il a décidé de rester ici. Il s'attend à des semaines difficiles, dans l'espoir que l'armée régulière nigérienne repousse les assaillants. Il veut convaincre ses voisins de faire de même : « Si on part, ça laisse le champ libre pour toute opération de Boko Haram. »

L'armée nigérienne peut passer la frontière

Le Parlement nigérien a voté lundi 9 février en fin de journée l'envoi de son armée de l'autre côté de la frontière. La décision a été prise à l'unanimité, les députés de l'opposition se rangeant derrière la décision du Président nigérien, Mahamadou Issoufou, « d'envoyer des troupes en République fédérale du Nigeria dans le cadre de la force mixte, multinationale dans le bassin du lac Tchad, » selon les mots d'Amadou Salifou, président de l'Assemblée nationale.

Désormais autorisées à intervenir au Nigeria, les forces nigériennes sont pour le moment occupées sur leur propre territoire. L'analyste Ryan Cummings responsable de la région Afrique pour la société de gestion de crises red24 estime que la multiplication des attaques au Niger par Boko Haram permet au groupe islamiste de fixer l'armée nigérienne dans ses terres et de repousser leur entrée au Nigéria contre les bases de Boko Haram.

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Philippe Hugon est spécialiste des questions sécuritaires en Afrique et directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Il explique à VICE News, que « L'armée nigérienne n'a pas la même histoire de combat que l'armée tchadienne par exemple [NDLR, qui a pénétré sur le territoire nigérian mercredi 4 février]. Elle est sans doute moins bien équipée que les Tchadiens et moins capable que l'armée camerounaise. »

Une réponse militaire limitée

« Les Nigériens vont surtout intervenir en relation avec les autres armées qui constituent la force multilatérale [NDLR, créée au sommet de l'Union Africaine, à la fin janvier], » estime l'expert qui rappelle que les forces nigériennes ne constitueront qu'un dixième des effectifs de la coalition contre Boko Haram. « Cette collation est opérationnelle dès maintenant, mais il reste encore des problèmes de financement et de logistique à régler. Pour le moment, on assiste surtout à une juxtaposition d'armées comme cela peut être le cas entre les forces nigériennes et tchadiennes [présentes au Niger depuis la semaine passée], » prévient Hugon.

« Mais le vrai problème de ces armées engagées dans la lutte contre Boko Haram, ce sont les liens que le groupe islamique a liés avec les populations locales dont une partie peut les aider, » rappelle Philippe Hugon. « Cette infiltration de Boko Haram dans la population est un phénomène de longue durée. La zone de Diffa, à la frontière de l'État du Nord Borno [fief de Boko Haram] subit aussi la progression de l'islamisme radical depuis près de 20 ans, » précise l'expert.

Lundi, notre contact sur place à Diffa nous détaillait le mode opératoire du groupe islamiste au Niger: « Infiltrer la population pour sortir collectivement et mener une attaque. » Ainsi Hugon estime que, « La réponse militaire est nécessaire mais ne suffit pas. Il faut regagner l'adhésion des populations. »

Suivez Pierre Longeray sur Twitter @PLongeray

Image via Flickr / Roland