Photo Loïc Venance / AFP 

Profession : avocat de militants

Dans les manifs, on s'échange leur numéros sous le manteau. Portraits de ces jeunes cadors du barreau qui combattent « la violence de l'Etat par la violence du droit. »

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mars 13 2018, 11:44am

Photo Loïc Venance / AFP 

Dix ans après les faits, « l’affaire de Tarnac » devrait connaître son épilogue judiciaire, au cours d’un procès qui s’ouvre ce mardi 13 mars devant le tribunal correctionnel de Paris. Cette affaire ultra-médiatisée, et parfaitement mise en scène par le ministère de l’Intérieur, symbolise la menace – sans doute un peu fantasmée – que représentent les militants d’extrême gauche aux yeux des autorités. Dans le sillage de ce procès tant attendu, bien d’autres militants se trouvent aux prises avec l’appareil judiciaire : interpellations en manifestations, assignations à résidence, interdictions de manifester… Pour les défendre, des avocats s’en sont fait une spécialité - leur manière à eux de militer.

« Je n’envisage pas ma profession autrement qu’engagée », pose Boris Rosenthal, 30 ans, habitué à défendre les militants politiques tendance gauche énervée. Une conception du métier née sur les bancs de la fac : à l’époque, il a créé l’association « l’école des droits de l’homme », pour sensibiliser les collégiens et lycéens à la question de libertés publiques. « J’ai toujours voulu mettre mes compétences au service du combat contre l’abus de pouvoir », explique le jeune homme qui a prêté serment en 2015, soit « pile au moment d’une hausse incroyable de l’activité ». Car la mise en place de l’état d’urgence – consécutive aux attentats du 13 novembre – a déclenché une « explosion » des affaires mettant en cause des militants. « Toutes les lois découlant de l’état d’urgence ont visé à augmenter les pouvoirs des services de police. Et ont donc augmenté les abus », assure l’avocat.

Depuis, sa vie est structurée autour des actions menées par l’ultra gauche. « Je me tiens évidemment au courant du calendrier des luttes : c’est essentiel parce qu’il faut que je puisse me rendre disponible. Je vois les dates des prochaines manifs et je me dis “Attention, ce jour-là, faudra être dispo “ », explique Rosenthal. « Ce sont des affaires qui demandent une grande disponibilité : il faut être capable de bouger tout de suite. Une fac en grève à Rennes ? Hop, on monte dans un train ». Du coup, le 22 mars, date choisie pour manifester contre la réforme de la SNCF, Rosenthal ne sera pas loin de son téléphone, « parce qu’il y a de grandes chances qu’il sonne ! Il faut se tenir prêt. »

« Je combats la violence de l’État par la violence du droit » - maître Arié Alimi, avocat d’Antonin Bernanos et de la famille Fraisse.

La défense de militants politiques n’est pas toujours un plan de carrière. C’est parfois le fruit d’un simple hasard de la vie. Arié Alimi, 40 ans, avocat entre autres d’Antonin Bernanos et de la famille de Rémi Fraisse, est de ceux-là. S’il a milité contre le GUD à Assas pendant ses études, il a délaissé ses velléités militantes en 2001, une fois son barreau obtenu : « j’essayais juste de bouffer », explique celui qui s’est d’abord spécialisé dans le droit des affaires et de l’immobilier. Mais en juillet 2014, Alimi s’est retrouvé à défendre – « par une grosse coïncidence » – deux frères accusés d’avoir jeté des bouteilles sur des policiers de Sarcelles, en marge d’une manifestation pro-palestinienne interdite, qui a viré à l’émeute à connotation antisémite. De confession juive et lui-même originaire de Sarcelles, Alimi a choisi de défendre les deux jeunes, estimant qu’ils n’avaient « rien à faire dans ce tribunal spécial organisé pour l’occasion. » En sortant du palais de justice, une nuée de caméras l’attendait. Pris à partie par sa « propre communauté », il est devenu l’incarnation de cette profession : avocat-militant.

Dans la foulée, Alimi s’est occupé d’assignations à résidence et de violences policières. Si ses clients font appel à lui, c’est qu’ils ont en tête un enjeu politique, confie-t-il. « Ils viennent me voir pour créer une pression politique. Quand j’interviens, on considère que ce n’est pas qu’une intervention juridique, mais qu’il y aura un fight politique. Je combats la violence de l’État par la violence du droit ». Un discours offensif… qui a un prix. Dans l’affaire Fraisse, Alimi dit n’avoir « jamais connu un truc pareil » : filatures, convocation au commissariat, mises sur écoutes, Alimi ne se sentait plus « protégé par la robe ». D’autant que la défense de militants est loin d’être rémunératrice. « La plupart des affaires sont bénévoles, il n’y a pas de business là-dedans, » tranche Alimi. « Je ne suis pas Robin des Bois non plus. En gros, tous les avocats qui font ça sont obligés d’avoir une activité qui fait tourner la boutique pour alimenter cette activité militante. Sinon on se plante. »

« On défend aussi bien la mamie qui s’est fait gazer avec sa petite-fille que le mec qui a de l’essence coupée à l’éther dans son sac » - maître Matteo Bonaglia.

Face à l’accroissement des procédures visant des militants, certains avocats ont décidé de s’organiser. Réunis au sein d’un collectif informel, ils sont une petite quinzaine et s’appellent Raphaël Kempf, Anis Harabi, Alice Becker, Matteo Bonaglia, Émilie Bonvarlet, Aïnoha Pascual - pour ne citer qu’eux. Ce sont leurs noms et leurs numéros de téléphone qui sont inscrits sur les petits bouts de papiers qui tournent souvent en manif – des numéros à contacter en cas d’interpellations. « On défend aussi bien la mamie qui s’est faite avec sa petite-fille que le mec qui a de l’essence coupée à l’éther dans son sac », résume Matteo Bonaglia, un des avocats membre de ce groupe informel, dont la seule traduction matérielle est un groupe d’échanges sur Signal.

La plupart de ces avocats ont la trentaine et partagent un passé militant plus ou moins affirmé. « On a des degrés de politisation et de militantisme qui sont très variés », décrypte Aïnoha Pascual, une autre avocate membre du collectif. « Il y en a, s’ils défendent les manifestants, c’est parce qu’ils ont l’impression qu’ils pourraient très bien être de leur côté, d’autres juste parce qu’ils considèrent que la répression de l’État est trop forte. »

« On offre une tribune, devant les tribunaux, à des gens qui veulent aller au bout de leurs idées » - maître Alice Becker

En se constituant en un collectif, les avocats s’échangent les dossiers et les clients. Ainsi, quand l’un n’est pas disponible pour une garde à vue, un autre s’en charge. « Il y a un principe de confiance. Tous les avocats sont compétents et interchangeables. Ce qui est assez rare », explique Alice Becker, une autre avocate du collectif. « Et, il y a tout un travail qui a été fait en amont, donc si on a une comparution immédiate, on a déjà des dossiers qui sont prêts ». À peine trentenaires, ils bousculent les clichés sur la profession : « beaucoup de nos confrères sont devenus avocats pour faire un métier de notable », remarque Émilie Bonvarlet, qui ajoute « mais c’est un métier qui permet bien d’autres choses ». Notamment « offrir une tribune, devant les tribunaux, à des gens qui veulent aller au bout de leurs idées », glisse Alice Becker.

Tout feu, tout flamme, ces jeunes avocats ne se contentent pas défendre – ils attaquent, aussi « L’année dernière, on a saisi collectivement le défenseur des droits au sujet des violences policières », rembobine Raphaël Kempf. Et ils ne comptent pas s’arrêter là. Alors que le démantèlement de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes est dans toutes les têtes, ils s’apprêtent à publier une lettre ouverte au gouvernement pour contester la légalité du caractère « expulsable » des zadistes.

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