Le top snob des mèmes 2017

Les mèmes, c'est comme la makina et les anime : quelques perles au fond d'un océan de nullité. Pour vous, notre top snob identifie ces perles en toute subjectivité.
Sébastien Wesolowski
Paris, France
13.12.17

Monkey Haircut

On commence doucement avec Monkey Haircut, le plus beau météore de 2017. Entre septembre et octobre, ce macaque gentiment assis chez le coiffeur a mis un peu d’absurdité dans notre Internet si terre-à-terre. Regardez comme il est sage, on dirait un lac de montagne.

Mais pourquoi cette capture d’écran lo-fi se prête-t-elle si bien aux montages ? Nous sommes bien incapables de le dire. Tout ce qui compte, c’est que ce petit singe a su conquérir tous les clans d’Internet avec son air d’abandon et ses cheveux raides. Entre toutes les mains, même les plus insensées, il reste fidèle à lui-même. Un exemple pour nous tous.

Man’s not hot - "The ting goes skraa"

L’interminable rafale de Big Shaq est une vanne, évidemment. En fait, Big Shaq lui-même est une vanne : le comédien Michael Dapaah a créé le personnage pour se moquer des rappeurs hardcore britanniques. L’accent, la parka éternelle, les lyrics agressifs et quasi-insensés ("Nose long like garden hose"), la fixette sur les onomatopées, tout est là.

Comme la vie est injuste, le freestyle parodique de Big Shaq a eu beaucoup plus de succès que ses modèles. À l’heure où nous écrivons ce top, la version studio de Man’s not hot approche des 100 millions de vues sur YouTube. C’est 90 de plus que le morceau dont il a emprunté l’instru, le très premier degré Let’s Lurk . Tout ça grâce à “The ting goes skraa…”

La fusillade buccale de Biq Shaq n’est pas seulement drôle, elle est hypnotisante. Vous l’avez répétée pendant des jours, avouez. Nous aussi. On l’a récitée sans relâche du “boum, yo, gah” au terrible “poum poum”, partout, tout le temps, pour rien, et on s’est senti bien. “The ting goes skraa…” est comme un mantra : pas besoin de connaître son sens pour ressentir sa beauté. Reconnaissons-le enfin comme la réincarnation 2k17 de l'Ode à la joie.

Virgin Walk vs. Chad Stride

Le meilleur mème de 2017. Dans sa forme basique, Virgin Walk vs. Chad Stride est une variation sur le thème de l’opposition mâle beta-mâle alpha : le puceau à la démarche mal assurée contre le “Chad Thundercock” aux grandes enjambées viriles. Ça partait mal, c'est vrai.

Avec son thème suranné et sa forme “X vs. Y” bateau, Virgin Walk vs. Chad Stride semblait promis à une mort rapide. Tout ce qui l'a sauvé, ce sont ses personnages : le puceau digne et le beau gosse ridicule sont trop réussis pour être oubliés.

Au cinéma, face aux urnes ou devant l'ordinateur, Virgin et Chad forment un couple autrement plus intéressant qu'une bête comparaison "cool-pas cool". Même lorsqu’il est adapté à des thèmes plus pointus (Confucius vs. Lao Tseu, par exemple) ou qu’il se transcende pour créer son propre lore, le duo tourne tout seul. Une machine de guerre qui prouve qu’Internet vaut encore la peine d’être sauvé.

Les webcomics de 2017

Internet a toujours eu un faible pour les webcomics pétés. La preuve, CADbortion et ses rejetons l'amusent depuis presque dix ans. Grâce à Dieu, 2017 a été particulièrement riche en bandes dessinées mèmables : il y a eu la saillie d’Oh Jox Sex Toy sur le cuckolding, le ridicule My bike got stolen recently, Buenos dias Mandy… Et surtout I Will Survive, un webcomic qui utilise les protagonistes du film d’animation Zootopie pour parler d’avortement.

Pendant quelques mois, tout s’est passé comme d’habitude : les créateurs ont repris ces planches maudites pour faire des vannes sur Overwatch, Animal Crossing et JoJo’s Bizarre Adventure. Tout le monde était content. Et puis, un beau jour, quelqu'un s'est dit qu'il serait drôle de mélanger tous ces webcomics pour créer des méta-webcomics impies. Depuis, ces monstres se multiplient.

Ces mash-ups sont fascinants parce qu’ils sont consanguins : toutes leurs références proviennent de leur propre famille. Le clan des webcomics n’a plus besoin de commenter l’actualité ou de faire des clins d’oeil à la culture pop pour se perpétuer, ses propres ressources génétiques lui suffisent. Il est devenu un mème isolé, sans doute le premier du genre. Une telle créature méritait bien d’apparaître dans ce classement.

Brainlet

Cela fait sept ans que Wojak se balade sur Internet. Même le dernier des normies connaît son visage : “le Feels guy” est partout et il le mérite bien. Dans et en dehors du réseau, rien n’incarne mieux le taedium vitae que lui.

Les variations autour de Wojak sont restées bateau pendant des années. Les choses ont commencé à mal tourner en 2015, lorsqu’un internaute l’a doté d’un cerveau anormalement gros pour se moquer des internautes trop sûrs de leurs opinions. La formule a pris et Internet s’est rempli de Wojak équipés de cervelles ridicules. En 2017, ce délire moyen a trouvé sa némésis : Brainlet.

Avec Brainlet, adieu les gros cortex. Désormais, le jeu consiste à doter Wojak du plus petit cerveau possible. Les Brainlet sont gênants à regarder, oui. C’est même pour ça qu’ils figurent dans ce top : à notre connaissance, il n’existe pas de mème plus perturbant à l’heure actuelle. Regardez cette horreur et osez dire le contraire. Encore un bel achievement pour 2017.

Grape-kun

Bieber et Gomez, Harry et Markle et tous les autres peuvent rester tranquilles : la plus belle histoire d’amour de 2017 est celle du manchot Grape-kun et de Hululu, une femme-pingouin de la franchise japonaise Kemono Friends.

En avril dernier, un zoo de la banlieue nord de Tokyo, le Tobu Zoo, a installé une silhouette en carton de Hululu dans l’enclos de Grape-kun dans le cadre d’un partenariat avec Kemono Friends. Malgré son âge canonique, 20 ans, le manchot s’est immédiatement attaché à elle : dès que possible, il s’installait au pied de son rocher et la fixait pendant des heures. Pour les employés du zoo, c’était clair, Grape-kun était "amoureux".

Grape-kun en a bavé avant de rencontrer Hululu. Ses malheurs ont commencé en 2010, quand sa compagne de dix ans l’a largué pour un mâle plus jeune. Cette rupture l’a rendu célèbre au Japon : en temps normal, les manchots de Humboldt passent leur vie avec le même partenaire. Plus triste et bizarre encore, son groupe l’a rejeté après la séparation. Ces coups durs l’ont rendu solitaire et lui ont fait perdre l’appétit ; ses gardiens devaient souvent le nourrir à la main.

Grape-kun s’est remis à manger tout seul après l’arrivée d’Hululu. Les employés du zoo peinaient tant à l’éloigner du bout de carton qu’ils ont décidé de le laisser dans son enclos après la fin du partenariat. Leur “histoire d’amour” a inspiré les internautes pendant plus de six mois. Et puis, à l’automne, Grape-kun est tombé malade. Hululu a été transportée à l’hôpital avec lui. Quelques jours plus tard, le Tobu Zoo a annoncé sa mort sur Twitter et déclaré que son crush “[avait] veillé sur lui jusqu’à la toute fin.”

Gros coup marketing ou pas, Grape-kun est notre être vivant de l’année. On espère qu'il a rejoint Harambe au paradis et on vous souhaite de trouver quelqu’un qui vous regardera comme il regardait Hululu.

Cette variation sur le thème du suicide de Slobodan Praljak :

Bonus : les pires mèmes de 2017

Distracted Boyfriend et Salt bae.