Music by VICE

Faites-vous une raison : DAF avait tout compris avant tout le monde

La compilation « Das Ist Daf », qui regroupe les premiers albums du groupe, montre à quel point le duo allemand a défini les contours de la musique électronique moderne - et au-delà.

par Marc-Aurèle Baly
19 Octobre 2017, 7:39pm

Formé de Gabi Delgado-López et Robert Görl, DAF a dès le départ voulu s'affranchir de tout référent esthétique, particulièrement anglo-saxon. Apparu en pleine époque punk, il a rapidement privilégié les séquenceurs et les synthétiseurs, une rythmique martiale et une attitude hyper provocante, en particulier lorsqu'on considère les vestiges du nazisme encore présents dans l'Allemagne de la fin des années 70. Aujourd'hui, à l'occasion de la sortie de la compilation Das Ist Daf sur le label Grönland Records, on se rend compte que le duo allemand avait dès le départ tout compris avant tout le monde.


Ils ont pratiquement inventé la techno telle qu'on la connaît aujourd'hui

Halte-là, je vous vois d'ici arriver sur vos grands chevaux, et déjà me rétorquer que la techno originelle de Detroit vient du mélange incongru entre le P-funk de George Clinton et les sonorités froides, désincarnées et répétitives de Kraftwerk. Mais en 1980, DAF, armé d'un Korg MS-20 et de séquenceurs, avait déjà intégré la structure minimaliste à venir de la techno dans la pop, ce qui a fait dire par la suite à Holger Czukay de Can : « La techno a commencé avec DAF. Nous avions utilisé des boucles avec Can, dès 1968. Mais c'étaient des boucles sur bandes. DAF avait des boucles séquencées. C'était passionnant de voir comment d'un seul coup, la musique électronique pouvait être vivante. » Les concerts de DAF ressemblaient dès la fin des années 70 fortement à ces trucs punitifs, four to the floor qu'on trouve aujourd'hui dans les hangars, et finalement assez loin de l'hédonisme béat et de l'escapism prôné par les pères fondateurs de Détroit ou de Chicago. D'ailleurs Gabi Delgado-López et Robert Görl détestaient tout ce qui était américain, et considéraient Kraftwerk comme une bande de poseurs sans âme et chiants à mourir. En 1980, ils avaient déjà inventé une musique idiosyncratique, qui ne ressemblait à aucune autre.


Ils étaient contre leur propre scène

La règle d'existence de DAF pourrait être résumée ainsi : « être contre ce qui est contre. » DAF s'est vite désolidarisé du punk, de la musique ambient, du krautrock de l'époque, bref de tout ce qui pouvait les faire appartenir à une quelconque scène. D'abord affilié à des groupes punk comme Charley's Girls et Mittagspause, Gabi a rapidement dit du punk : « Je n'ai jamais compris comment une musique aussi fraîche, aussi neuve, puisse dans les faits toujours donner le même son. Tout cela était complètement infantile. Pour moi, la musique punk n'était même pas importante. » Aujourd'hui, on peut comprendre les limites qu'il y a à se fondre dans un groupe collectif pour les jeunes groupes. Le fardeau est souvent lourd à porter, et on coule très souvent avec le navire. À l'époque, et contrairement à leurs contemporains du punk, DAF ne voulait s'inscrire dans aucune collectivité, et rejetait tout, absolument tout leur environnement en bloc. Et quand on vient de Düsseldorf à la fin des années 70, et que tes contemporains et compatriotes s'appellent Kraftwerk, Neu ! Die Krupps, Propaganda, le geste est plutôt osé.


Ils maîtrisaient parfaitement l'art de la provocation

Le contexte socio-économique allemand de l'époque est particulier. Les vestiges du nazisme sont encore présents, et l'idéal hippie américain paraît en comparaison bien risible. DAF se veut ainsi à l'avant-garde de l'avant-garde, aussi bien en terme de provocation que de musique. Au départ un quintet, le groupe devient peu à peu un trio, puis duo, les symboles nazis et l'imagerie homo érotique arborés par Gabi n'étant pas du goût de tout le monde. Le groupe se veut aussi fermement anti anglo-saxon, voulant retrouver l'énergie de la musique martiale – et tout ce que ça implique comme clins d'œil douteux. Cet art de la provocation fait ainsi que le groupe s'est constamment mis en danger. Ainsi, le premier album doit énormément à la musique industrielle de l'époque, puis, le minimalisme des paroles scandées et de la batterie militaire donne peu à peu lieu à une musique sans commune mesure, entendue nulle part ailleurs. Gabi : « L'élément dictatorial de la musique m'intéressait au plus haut point. J'ai toujours censuré la musique. C'était mon grand-œuvre, mon obsession. Les Residents, beaucoup de gens les trouvaient excellents. C'était pour moi de la merde hippie. »


Ils ont tout donné dès le début

Lorsqu'on écoute la compilation Das ist DAF, qui regroupe les quatre premiers disques du groupe, si l'on occulte Ein Produkt der Deutsch-Amerikanischen Freundschaft, disque instrumental enregistré sans Gabi Delgado, on se rend compte ques les premiers disques sont tous magistraux. Il y a dans Die Kleinen und die Bösen, Alles ist Gut, Gold und Liebe et Für Immer, tous enregistrés entre 1980 et 1982, plus d'urgence, de jusqu'au-boutisme, d'énergie et de hargne que dans tous les disques réunis de l'époque. On sent dans ces enregistrements quelque chose de l'ordre de l'exutoire, et leurs concerts de l'époque sont bien évidemment des petits précis de folie furieuse. Le groupe sait alors qu'il lui faut tout donner, frapper le plus fort et le plus vite, pour accoucher de la musique la plus sauvage possible.


Ils ne se sont jamais préoccupés du clivage indie/mainstream

Dès le départ, Delgado-López et Görl veulent à la fois devenir des stars et proposer une musique des plus radicales. Robert Görl : « J'avais énormément d'énergie. Je voulais aller vers l'avant et conquérir la planète ». Cette volonté de toucher le plus grand nombre se traduit mathématiquement par une ambition artistique sans bornes. Pari réussi : entre 1980 et 1982, le groupe est l'un des plus vendeurs en Allemagne, et récolte des critiques toujours plus dithyrambiques de la presse spécialisée. Et plus de trente ans après sa parution, le single « Der Mussolini » est aujourd'hui incontournable, et n'a absolument rien perdu de sa superbe.



Ils ont développé une forme d'hédonisme ultra-disciplinaire

Il y a toujours eu quelque chose d'à la fois ultra sexué et d'extrêmement morbide dans la musique et dans l'identité visuelle de DAF. Même avant le groupe, Gabi Delgado-López est déjà, comme il le dit lui-même, très branché dope et sexe. « Cette image de power sexe et cuir que nous véhiculions était pour moi absolument authentique. J'étais très branché hardcore. À Londres je répondais à des annonces et j'y ai fait les rencontres les plus obscures et bizarres. J'étais surtout fasciné par le fait que le sexe et la violence peuvent aller si bien ensemble. Farouchement opposés à ce qu'ils appelaient le « dilettantisme punk », le groupe répète de manière concernée et acharnée, fasciné par tout ce qui touche au paramilitaire et à l'imagerie totalitaire. Ce qui lui donne une force de frappe sans commune mesure à l'époque, et qui va jusqu'à décontenancer des skinheads de Middlesbrough pas exactement pacifistes lorsqu'ils tournent en Angleterre.


Ils sont aujourd'hui à peu près partout

De l'EBM à l'electroclash du début des années 2000 en passant par des types comme Moroder ou Boys Noize (qui signent tous deux un remix horrible sur la nouvelle compilation) ou encore le revival techno industriel de ces dernières années, on retrouve l'influence de DAF à peu près partout dans la musique électronique (et au-delà) depuis les années 80. On ne sait si c'est la fraicheur insensée de leurs enregistrements de l'époque, mais il semble que leurs disques soient constamment source d'inspiration et d'émerveillement pour tout jeune hargneux qui décide de se lancer en musique. Et aujourd'hui, à l'heure où les barrières esthétiques n'ont rarement été aussi peu définies, DAF constitue, plus que jamais, le pont idéal entre toutes les tendances musicales colériques et hardies.


Les sources citées dans l'article sont extraites de :

Dilapide ta jeunesse, roman-documentaire sur le punk et la new wave allemands , Jürgen Teipel, 2010
Rip it Up and Start Again , Simon Reynolds, 2005

Marc-Aurèle Baly est sur Noisey.