Comment la mafia a fait main basse sur le Napoli

A l'image du destin de la ville de Naples, inextricablement lié à celui de la Camorra, le devenir sportif du SSC Napoli est largement influencé par les barons de la mafia locale.

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02 Août 2017, 8:06am

A Naples, les chiffres et les données objectives ne suffisent pas toujours à expliquer la réalité. Si l'on s'arrête au seul bilan sportif et financier, le SSC Napoli, club phare de la capitale de la Campanie, pèse 300 millions d'euros, de quoi classer l'institution dans le top 20 mondial. Outre les gros sous, le Napoli, c'est aussi le San Paolo, un stade de 60 000 places, qui accueille régulièrement des rencontres de Ligue des champions et qui a vu son équipe terminer quatre fois sur le podium de Serie A ces cinq dernières saisons.

Mais un club qui suscite autant de passions ne peut se résumer à ces quelques données. Car le Napoli est aussi le club où a tant brillé Diego Armando Maradona, artisan de la seule victoire des Partenopei en Coupe d'Europe en 1989, et le joujou du producteur de cinéma Aurelio De Laurentiis, président aussi truculent qu'omnipotent aux manettes depuis 2004. Des personnages qui se sont imposés dans le paysage et l'histoire du Napoli, sans jamais parvenir à prendre complètement le contrôle de leur bébé. Et pour cause, le club de foot de la ville reste, en coulisses, la chasse gardée d'une institution bien ancrée dans les rues de Naples : la Camorra, une organisation mafieuse qui revendique une dizaine de milliers de membres, dont beaucoup font la loi dans le sud de l'Italie.

La San Paolo, l'antre du Napoli. Photo Flickr via Andrea Scala

La Camorra a un pouvoir de nuisance étonnant à Naples, et le club n'échappe pas à cette hégémonie de l'ombre. Au gré de ses envies et de ses besoins, la mafia locale peut s'immiscer dans les affaires internes, voire même avoir une influence sur le mercato. Ses barons dissuadent certains joueurs de signer au club, ses hommes de main en poussent d'autres à partir en leur rendant la vie impossible, quand ils ne détruisent pas tout simplement la carrière de ceux qui se frotteraient d'un peu trop près à eux. Renato Di Giovanni, un gamin prometteur qui évoluait avec la Primavera du Napoli, l'équipe de jeunes, ne s'en est d'ailleurs jamais remis. A peine majeur, Di Giovanni avait déjà sombré dans la drogue, ce qui a précipité sa chute et la fin de la brillante carrière qui aurait pu l'attendre. Renato consommait de la cocaïne, tout comme la légende locale Maradona, contrôlé positif à cette substance en 1991. Cette cocaïne, c'était Salvatore Lo Russo, un membre de la Camorra, qui la lui fournissait. Est-ce un camorriste qui a entamé la chute de Di Giovanni ? On est en droit de le penser, surtout qu'une fois sa carrière interrompue en 2014 après avoir quitté Naples pour un club de 4e division italienne, le jeune retraité se rapproche du clan Puccinelli, organisation camorriste experte en trafic de drogue.

Pour Di Giovanni, la découverte de la drogue et de ses excès lui a ouvert les portes d'une seconde carrière bien moins reluisante. Une carrière tristement classique, marquée par les étapes successives menant vers la déchéance : deals en tout genre, règlements de comptes, puis la mort, violente, qui le fauche en pleine rue commerçante de Naples le 27 janvier 2017. « C'est courant d'entendre des coups de feu en pleine journée ici. Je ne dis pas que c'est Gaza, mais ce n'est pas l'Italie la plus sécurisée et la plus touristique », raconte Federica*, Napolitaine de 26 ans et fervente supportrice du Napoli, qui est retournée vivre chez elle à Naples après avoir brièvement vécu à Paris. « Chez vous en France, au moindre tir à balle réelle, on prolonge l'état d'urgence de 5 ans. J'exagère bien sûr, mais ici à Naples, c'est une atmosphère de vie normale. On s'y est fait et il faut faire attention à soi. On connait l'influence de la Camorra ici, à quel point ils sont nombreux et ce dont elle est capable ».

Naples serait-elle la no-go zone tant décriée dans les médias ? Aurelio De Laurentiis s'en était défendu : « Naples n'est pas une ville violente. Désormais, la capitale du crime est Rome. » Plus la capitale, peut-être, mais toujours une place forte des magouilles et autres petits larcins. De Laurentiis lui-même le reconnaissait dans l'émission Studio Sport, peu après le braquage contre la femme d'Ezequiel Lavezzi, alors sous contrat avec les Partenopei : « Il est vrai qu'en ce moment, ceux qui sortent avec des voitures et des bijoux de luxe montrent qu'ils ne sont pas devenus assez Napolitains ». Le dirigeant est plutôt bien placé pour disserter sur la Camorra, lui qui a vu et voit encore les tribunes de son propre stade gangrénées par cette mafia. Dans les travées du San Paolo, l'arène dans laquelle évolue le Napoli, la Curva A accueille la Masseria Cardone, un groupe ultra dont le nom fait référence à un complexe situé dans le quartier de Secondigliano, au nord de Naples. Ce complexe s'avère être la forteresse de la famille Licciardi, un des clans camorristes les plus puissants de la ville.

Aurelio De Laurentiis, le président du Napoli. Photo Flickr via Nazionale Calcio

« La Camorra est pleinement implantée dans nos tribunes, pour être honnête, reconnaît Angelo, un des leaders du groupe de la Masseria Cardone. Notamment en ce qui concerne la billetterie. Les camorristes peuvent acheter des places pour un match et les revendre illégalement pour des sommes extrêmement élevées, sachant que le Napolitain peut ne pas manger pendant une semaine pour pouvoir s'offrir un ticket. Il est conseillé d'acheter son billet sur les plateformes officielles, autrement vous risquez d'avoir en votre possession un billet qui a transité dans de mauvaises mains. Cela arrive même que la mafia achète des places directement aux dirigeants du club, un peu comme la polémique dans laquelle est embourbée en ce moment la Juve avec la Ndrangheta (le président de la Juventus Andrea Agnelli est accusé d'entretenir des relations avec des groupes de la mafia calabraise, à qui il vendrait notamment des billets pour des matches au Juventus Stadium, ndlr). La Juve a publiquement mangé son pain noir concernant les casseroles et ça continue encore aujourd'hui mais ici au Napoli, ce n'est pas beaucoup mieux. Même le scandale du Totonero (paris illégaux, ndlr) a concerné la Camorra. Ça arrive régulièrement que des tifosi parient pour ou contre le Napoli et confient leur mise à des membres camorristes. Le monde ultra et celui de la mafia vont de pair car ils ont plusieurs points communs : la violence, des trafics illégaux de tous produits et de l'argent. Pour la violence, on l'a malheureusement vu avant la finale de la Coupe d'Italie en 2014 contre la Fiorentina avec la mort de Ciro Esposito (assassiné par balles par un ultra de la Roma, rien à voir avec la mafia néanmoins, ndlr) ».

Tout en haut de la pyramide du club, Aurelio De Laurentiis a lui-même été victime de pressions de la part de cette mafia. Nous sommes en 2010 : Fabio Quagliarella est l'une des stars du Napoli, il plante pion sur pion, jusqu'à ce que Raffaele Piccolo, un agent de police accusé de stalker les stars, vienne mettre son grain de sable dans la carrière napolitaine de l'attaquant. Un grain de sable assez perturbant pour gripper la machine à marquer, et pousser le joueur à s'engager chez l'ennemi juré, la Juventus. « Je suis convaincu que mon transfert à la Juve est dû à ces accusations absurdes de pédophilie et d'appartenance à la Camorra, écrites noir sur blanc dans des lettres anonymes, qui sont parvenues jusqu'au président Aurelio De Laurentiis », a déclaré Quagliarella lors d'un interrogatoire au tribunal de Torre Annunziata, à Naples.

Accompagné de son avocat Gennaro Bartolino devant le juge Ernesto Anastasio, l'actuel cannoniere de la Sampdoria détaille durant une audition de plus d'une heure et demie les pressions qu'il a reçues. « J'ai connu Piccolo en 2006. Il se disait capable de résoudre mes problèmes de téléphone et de Messenger, dont le mot de passe s'était retrouvé entre de mauvaises mains. En échange, il me demandait des autographes, des photos et des maillots. Ses demandes devenaient de plus en plus pressantes : je lui ai donné au moins vingt maillots. Ensuite ont commencé les lettres dans lesquelles on m'accusait d'être camorriste, de participer à des orgies et d'être pédophile. Des menaces également proférées à mon père et à ma copine de l'époque ».

Fabio Quagliarella sous le maillot napolitain. Photo Flickr via Balls of Fury

Un quotidien invivable qui a provoqué son départ à la Juve : « Au début de mon aventure à Naples, le président De Laurentiis m'appelait tous les jours, puis brusquement, il a non seulement arrêté de me contacter, mais a aussi demandé à ce qu'on me fasse déménager à Castel Volturno (le centre d'entraînement du Napoli). Une requête étrange, vu que mes deux camarades, Iezzo et Vitale, vivaient dans ma ville natale, à Castellammare di Stabia. Puis le transfert à la Juve est arrivé et on ne m'en avait jamais parlé avant ». Vous avez bien lu : Fabio Quagliarella a appris son départ à la Juve tel un vulgaire role player envoyé à Minnesota dans un trade NBA à trois tête. Au dernier moment.

C'était alors la stupeur chez les tifosi du Napoli. Comment la superstar Quagliarella, enfant de la ville, pouvait filer à l'anglaise chez le rival honni, la froide et méchante nordiste de la Juve ? « Personne n'a compris ! Il était si aimé ici et au-delà du personnage, sportivement il nous apportait beaucoup aussi », regrette Federica, la supportrice du Napoli. Bien qu'on soit au courant des magouilles de la mafia, on ne pouvait pas deviner ce qui venait d'arriver à Fabio. On lui en a tellement voulu…il faut savoir qu'à Naples, rien que quitter le club pour un autre supposément plus fort est de base vécu comme une trahison. Lavezzi et surtout Cavani ne se sont pas faits que des amis quand ils ont signé chez vous à Paris. Edinson a été insulté de vendu qui a cédé aux sirènes de l'argent. Alors imaginez un transfert Napoli-Juve ! C'est le coup de poignard ultime, c'est l'enfant dans le dos, c'est tout ce que vous voulez. C'est bien pour ça qu'on sifflera Pipita Higuain (transféré du Napoli à la Juve l'été dernier) à chaque seconde où il posera un crampon sur le gazon du San Paolo (le stade du Napoli) ».

Angelo, qui a vu des membres ultras du Napoli recrutés par la Camorra, est conscient de la puissance de la mafia et comprend l'inconfort de la situation quand l'organisation met le nez dans tes affaires. « Un autre point commun entre le monde ultra et la mafia, c'est la fidélité. On ne quitte pas la communauté comme ça. Il y a un peu de ça dans le foot mais pas à ce point. En revanche, entre la Juve et le Napoli, c'est presque à ce point. On a haï Quagliarella avant de comprendre. Qui sait, peut-être que dans 5 ans, on apprendra que Gonzalo Higuain a été victime lui aussi de la mafia. Mais son transfert ne s'est pas fait de la même façon que Fabio, cela a été une transaction bien plus classique. Higuain est un traître et avec la Masseria Cardone, on mettra un point d'honneur à lui faire vivre l'enfer dès qu'il reviendra ici. Plus rien à voir avec Quagliarella »

Pipita le traître. Photo Reuters.

Ce n'est que récemment que l'attaquant italien a pu se justifier : « On parle de Camorra, de pédophilie, de drogues, de matches achetés... Tout était faux et ça a été très dur à vivre toutes ces années. J'ai été menacé de mort. Ce furent des années très compliquées pour moi et ma famille, ce policier m'a fait vivre l'enfer. Ma famille a beaucoup souffert lorsqu'il a fallu quitter la ville et moi aussi. On voulait juste vivre une vie heureuse et, finalement, on a pu y arriver », s'est confié Quagliarella à Sky Italia, non sans émotion, lui qui n'avait pas le droit d'en parler pendant l'enquête. De quoi calmer l'amertume de Federica : « Une fois qu'on a appris ça, on a compris évidemment. Mais vous voyez comment la Camorra peut briser une histoire d'amour entre un joueur et ses fans ici ».

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Vous l'aurez compris, les joueurs du Napoli sont nombreux à vivre ou avoir vécu l'enfer. Outre Quagliarella qui a eu le droit à la totale, Marek Hamsik, Lorenzo Insigne, Valon Behrami ou encore Carlos Zuniga (les deux derniers sont partis) se sont fait agresser au moins une fois au volant de leur voiture, avec à la clé des vols de bijoux, montres ou autres objets de valeur. Au-delà des joueurs eux-mêmes, leurs femmes ont aussi été visées, celle d'Hamsik ou de Lavezzi en particulier. Là encore, c'est toute une organisation. « Ici à Naples, les mafieux savent presque tout sur toutes les vedettes de la ville. Ils savent où les joueurs habitent, ils connaissent leurs femmes et leurs proches, ils savent des fois où ils se trouvent et quand, poursuit Federica. « Les anonymes comme moi, on n'est pas forcément visés parce qu'on a moins à leur offrir. Et puis on sait comment ça se passe ici, il ne faut surtout pas montrer quelconque symbole de luxe, autrement on attire les mauvaises convoitises. Les femmes de joueurs se baladent au volant de voitures de sport, reconnaissables parmi mille, dans cette ville plutôt pauvre. Avec l'expérience, les joueurs voire leurs proches osent à peine mettre le pied en ville, au centre commercial, au resto. Mais il suffit d'une fois… ».

Dans ce contexte de pressions latentes et de paranoïa, les médias sont à la fois protagonistes et victimes. Et peinent à aborder le sujet sereinement. Comment traiter impartialement un thème aussi épineux ? « Etre journaliste à Naples est tout sauf un long fleuve tranquille, nous explique un journaliste d'Il Mattino, le quotidien régional. Rien que dans des négociations de transferts, on reçoit des sollicitations en tout genre, parfois rémunérées, pour diffuser une fausse information ou en tout cas déformer une réalité. C'est le jeu de la pression des agents, etc. Alors imaginez en ce qui concerne la mafia. Fermer les yeux sur une réalité, allumer un contre-feu…ou révéler un fait et s'exposer à des représailles. Il y a des informations dont on est au courant qui pourraient provoquer un drame si jamais elles sont révélées. Quand je parle de drame, je pense à la mort de Renato Di Giovanni, par exemple. Si tout le monde se met à savoir qui fait quoi, où, quand, pourquoi et avec qui, ça devient une ambiance de guerre civile. Beaucoup de quotidiens régionaux sont des outils de propagande pour de la politique locale, que ce soit des élus, des présidents d'institutions ou autres. A Naples et particulièrement autour du Napoli, il y a un équilibre à trouver entre la direction du club et la mafia. Informer sans s'attirer les foudres ni des uns ni des autres ». On saisit un peu mieux le numéro d'équilibriste joué quotidiennement par les équipes d'Il Mattino.

On n'en est pas encore aux fausses accusations de pédophilie ou aux règlements de comptes meurtriers en pleine cité phocéenne. En tout cas pas concernant des joueurs ou ex-joueurs. Le contexte napolitain est quasi unique en Europe occidentale et d'aucuns y réfléchiraient à deux fois avant de signer au Napoli. Ce serait le cas de Maxime Gonalons et surtout de Corentin Tolisso, qui était à deux doigts de filer en Campanie à l'été 2016 contre 26 millions d'euros. Revirement de situation, que le joueur tente de justifier par un discours fort de Bruno Génésio qui l'aurait convaincu de rester. L'agent du milieu de terrain, Frédéric Guerra, n'a pas eu tout à fait la même version au micro de la radio italienne Radio Kiss Kiss Napoli. « Quelque chose a créé un sentiment de peur chez Tolisso par rapport à la ville de Naples. Tolisso était à un pas de Naples mais ce sentiment lui a fait croire que le cadre de vie ici était horrible et il a changé d'avis. On croit que chaque quartier de la ville est comme dans Gomorra, mais la réalité est différente et je le sais bien. J'ai des origines napolitaines et à chaque fois que je viens ici, les Napolitains me donnent des preuves de leur chaleur, de leur affection et de leur générosité. Mais ça reste difficile de convaincre les étrangers que Naples n'est pas seulement la ville dépeinte dans Gomorra ».

Explication avérée ou pas, nul n'oserait la sortir dans le cadre d'une signature à Sedan. Ce qui en dit déjà beaucoup. « On parle souvent de l'influence des femmes de joueurs dans la décision de leur mari de signer dans tel ou tel club, notamment pour le départ de David Beckham aux Los Angeles Galaxy en 2007. On oublie que le footballeur est avant tout un homme et que même si une opportunité sportive incroyable se présente, il doit penser à son bien-être avant tout. Nous autres devons déjà vivre avec la perspective d'être témoin un jour d'un assassinat, comme pour Renato Di Giovanni. Mais nous ne pourrons jamais nous mettre à la place des vedettes, qui savent qu'ils seront les most wanted en signant ici », dédouane Federica. En résumé, si vous voulez signer au Napoli, soyez un remplaçant de devoir et ne faites pas de vagues. Ou regardez d'autres séries sur Netflix.