Publicité
Société

Dans les partouzes du Pakistan des années 1980

Alors sous la coupe de l'armée, les élites musulmanes du pays de Benazir Bhutto vivaient de stupre dans le plus grand des secrets.

par Mahmood Fazal
16 Février 2017, 5:30am

Chunni Babu vit au cœur d'une banlieue cossue de Melbourne connue sous le nom de Brighton. S'il est aujourd'hui l'un des plus importants magnats australiens de l'immobilier, sa vie était quelque peu différente dans les années 1980. À l'époque, Chunni vivait au Pakistan, pays alors dirigé d'une main de fer par le dictateur Muhammad Zia-ul-Haq, qui régnera en maître de 1978 à 1988. Cela n'a pourtant jamais empêché Chunni d'organiser des soirées échangistes accessibles sur invitation et réservées aux élites de la société pakistanaise. Pendant des années, ces évènements ont connu un important succès.

Je connais Chunni depuis longtemps, mais je n'avais jamais eu l'occasion de discuter avec lui de cette histoire incroyable. Pour remédier à ça, je me suis récemment rendu dans sa vaste demeure australienne afin de partager un narguilé sur son balcon. Ce moment de décontraction m'a permis de lui poser quelques questions sur la naissance de ces soirées, leur disparition et sur sa justification de l'échangisme dans un pays majoritairement musulman et traditionaliste.

VICE : Commençons par évoquer le Pakistan de la fin des années 1970. Quel était le climat politique lorsque tu as créé tes soirées ?
Chunni Babu : Le climat était tendu, c'est une évidence. Le pays était complètement déboussolé après le coup d'État mené par Muhammad Zia-ul-Haq. Ce dernier n'avait pas tardé à imposer brutalement ses idées en abandonnant toutes les politiques socialistes et/ou progressistes du gouvernement précédent, dirigé par Alî Bhutto, le père de Benazir. J'étais promoteur immobilier à l'époque. Ma famille était connue après avoir transformé de nombreux marchés traditionnels en centres commerciaux modernes, avant de les louer. Néanmoins, ma femme et moi passions beaucoup de temps chez nous, loin de la vie mondaine.

Peux-tu m'en dire un peu plus sur la création de ces soirées échangistes ?
Eh bien, notre cercle de connaissances sociales était assez restreint. Nous voyions les mêmes personnes tous les week-ends, et nous nous connaissions par cœur. Un soir, un couple d'amis nous a rendu visite et nous a proposé de nous « échanger ». On était complètement défoncés, on écoutait de la musique et on s'est dit : « Pourquoi pas ? »

Comment cette soirée improvisée a-t-elle mené à l'organisation d'une multitude d'autres orgies ?
Disons que je me suis débrouillé pour organiser rapidement une autre soirée chez moi parce que j'étais étranger au monde de l'échangisme et que j'étais extrêmement curieux. Des proches connaissaient pas mal de musiciens et de danseuses. On a mis en place une liste d'invités puis on a envoyé des cartons d'invitation recouverts d'or, rédigés à la main par un artiste spécialisé dans la calligraphie arabe.

Les premières soirées n'ont réuni que mes proches mais le mot s'est rapidement répandu. Au Pakistan, tout finit par se savoir. La bureaucratie a alors repris le dessus, et les invités les plus fortunés n'ont pas manqué d'inviter des gens encore plus célèbres et puissants. Mes pauvres vigiles ont été frappés à de nombreuses reprises par des politiciens que je ne pouvais pas refouler.

Des types ont simplement commencé à venir chez toi ?
Oui, c'est ça. Je voulais que ces gens soient libres d'expérimenter et de se faire plaisir durant le court laps de temps que nous passons sur cette planète. La liberté sexuelle est une idée vieille comme le monde, même si nous semblons l'avoir oublié à mesure que nous devenons de plus en plus « civilisés », qu'importe la signification de ce terme.

Toutes les photos sont de Ben Thomson.

Comment t'en es-tu sorti en toute impunité au beau milieu d'une telle dictature ?
On achetait le silence des policiers, évidemment. Et la dictature rendait le tout encore plus excitant. Tout le monde voulait goûter à la liberté. Je suis persuadé que lorsque l'on tente de lui imposer une idéologie violente, l'être humain se rebelle automatiquement – c'est dans sa nature. Du coup, nous nous sommes rebellés, de la manière la plus crue qui soit.

Crue ?
D'une manière uniquement sexuelle. Au début, je pensais qu'il s'agissait d'une conséquence de l'influence des libertés occidentales – à l'époque, de nombreux hippies européens et américains voyageaient dans le nord de l'Inde et même en Afghanistan. J'avais tort. Les classes supérieures pakistanaises partagent une même vision de la sexualité, qui est ancrée dans le sacré, le rite, et qui remonte à des temps immémoriaux.

As-tu un souvenir en particulier qui t'est resté en mémoire ?
Lors de la dernière soirée organisée chez moi, cinquante personnes étaient conviées. C'était au milieu des années 1980 et ma maison était décorée dans le style moghol. La nuit était chaude et je patrouillais dans la maison pour m'assurer que tout allait bien, car il y avait de parfaits inconnus. Ils étaient arrivés avec des amis très haut placés, des fils de politiciens et de riches mafieux. Au Pakistan, ces personnes sont omniprésentes.

Alors que je me rendais dans les quartiers réservés aux invités, j'ai croisé l'un des serveurs. Il était en proie à une véritable crise de panique. Il disait qu'il avait vu quelque chose qu'il n'aurait pas dû voir. Il était totalement effrayé. Au début, je me suis simplement dit qu'il avait dû voir deux hommes baiser. Ce n'était pas ça. Apparemment, un imbécile avait donné de l'héroïne à deux de nos danseuses, et l'une d'elles était en train de convulser. Le coupable s'était barré, en disant au serveur de nettoyer tout ce bordel. J'ai débourré en deux secondes. C'était bizarre et effrayant.

Pendant combien de temps as-tu organisé ces soirées ?
Pendant cinq ans, principalement dans ma maison. Lorsque j'ai mis un terme à tout ça, de nombreux invités ont monté leurs propres cercles orgiaques. Ils ont commencé à organiser des soirées secrètes et extrêmement confidentielles – pour garder les malfaiteurs et les voyous en dehors des murs. Ces soirées ont essaimé dans de nombreux pays, jusqu'à aujourd'hui. Je reçois encore des coups de téléphone de vieilles connaissances pour me demander si je veux refaire la fête comme autrefois quand je me rends à Bombay, Dubaï ou Karachi.

Et comment as-tu réussi à concilier ta foi avec ta pratique de l'échangisme ?
Selon moi, la religion est de l'ordre de l'intime, de la relation directe avec Allah. Je crois au Bien et au Mal. Je n'ai jamais blessé quelqu'un de ma vie et je pense que si je devais être jugé, le Bien l'emporterait sur le Mal. On a passé du bon temps et j'ai permis aux gens d'explorer leur sexualité d'une façon qu'ils n'auraient jamais imaginée, voilà tout.

Tu penses encore à ces soirées ?
Tout le temps. On s'est tellement amusé. On a exploré tellement de choses – pas comme ces jeunes d'aujourd'hui qui restent plantés devant l'écran de leur ordinateur. On avait de grandes idées et le courage de les mettre en application.

En vieillissant, je me suis éloigné de ce monde pour graviter dans celui des affaires, affublé de mon costume cravate. Aujourd'hui, je mène une vie très chaste, conservatrice – peut-être conforme à l'esprit de notre temps.

Mahmood Fazal est sur Twitter et Instagram.