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En prison, jusqu'au bout du ramadan

Observer le jeûne du ramadan sous la chaleur accablante de l’été est une épreuve à la fois physique et spirituelle. Encore plus quand on est un prisonnier politique enfermé dans une geôle en Égypte.

par Matthew Zuras
16 Juillet 2015, 8:00am

Pendant de mois sacré du ramadan, les musulmans jeûnent du lever au coucher du soleil. C'est l'occasion de prendre un peu de recul sur le tumulte de la vie quotidienne et de consacrer plus de temps aux prières et à la communauté. En Egypte, des centaines de prisonniers politiques de confession musulmane passent le mois du ramadan en captivité, loin de leurs familles et de leurs amis. On a rencontré l'un deux, désormais libre, qui est revenu sur les difficultés qu'il a rencontrées pour mener à bien le jeûne en détention, entre solidarité, débrouille et insalubrité.

Ahmed* a été arrêté l'année dernière pour avoir participé à une manifestation non autorisée par le gouvernement. Il a passé huit mois entre les commissariats de police, les camps de détention provisoire de la Sécurité Centrale et les prisons Tora et Wadi Natroun, au Caire.

Par conséquence, il a dû passer le ramadan en détention en compagnie de vingt autres prisonniers condamnés pour des affaires similaires. Dans les cellules voisines, des prisonniers politiques et des criminels de tout bord tentaient également de célébrer le mois saint comme ils le pouvaient.

EN VIDÉO : Nourriture et religion : La nourriture Halal

Sa cellule, qui ressemblait en tout point à un donjon, était dépourvue de fenêtres. Seule une petite fente dans le mur en hauteur laissait échapper quelques rayons de soleil. La prison était tellement surpeuplée que techniquement, chaque prisonnier disposait de moins d'un mètre carré pour s'asseoir ou même, se tenir debout. Les détenus étaient contraints de dormir à tour de rôle, sans matelas, et ne pouvaient se « promener » dans la cellule en même temps sans se rentrer inévitablement dedans. Il y faisait un froid glacial l'hiver et une chaleur humide et suffocante l'été.

« La nourriture… La nourriture était tout simplement abominable ! Dit-il aujourd'hui en riant. C'était tout simplement immangeable. »

Les prisonniers pouvaient profiter des visites hebdomadaires pour donner une liste de courses à leurs proches. Mahmoud, un ami qui prenait soin des requêtes d'Ahmed et de ses codétenus, me lit un de ces bouts de papier : « Des pâtes, des nouilles, des Oreos, des biscuits anglais, des Twinkies, des chips, des barres de céréales, du fromage, des fruits et du thon. » Il se rappelle qu'il avait l'habitude de demander à la petite assemblée composée d'une vingtaine de détenus qui se réunissait à l'occasion de la visite, la chose suivante : « Vous êtes sûrs qu'il ne manque rien ? Vous pensez que le zabadi pourrait tourner ? » (Le zabadi est la version égyptienne du tzatziki grec).

Mahmoud est devenu un maître en matière de trafic clandestin ; il a même dissimulé des parts de gâteau pour les anniversaires des détenus

« On n'avait pas de frigo, explique Ahmed. Donc les premières semaines, on a dû expérimenter et s'adapter aux conditions. On a dû réfléchir à ce qui était le plus utile de demander à nos proches et à ce que nous serions en mesure de mieux conserver. »

Pour faire entrer la nourriture en prison, il fallait recourir à quelques astuces ingénieuses et complexes. La complicité d'un des gardiens — pour qui la corruption n'était visiblement pas un problème — a beaucoup facilité les choses. Mahmoud est devenu un maître en matière de trafic clandestin ; il a même dissimulé des parts de gâteau pour les anniversaires des détenus : « Ils me font parvenir une demande et je me débrouille pour qu'ils aient ce dont ils ont besoin. »

Quant à ceux qui faisaient le ramadan, ils devaient laisser la nourriture sur le sol des cellules surchauffées pendant des heures, sans protection aucune contre les cafards et autres insectes, en attendant la rupture du jeûne.

Pour le ramadan, c'était exactement la même chose. « Les autorités carcérales nous ont traitées de la même façon que les autres mois, il n'y a eu aucune différence », raconte Ahmed. Pour le déjeuner, ils ont eu droit aux éternels morceaux de viande bouillie, avec des œufs ou des petits morceaux d'os de poulet froids et dont la consistance faisait étrangement penser à des cailloux, accompagnés de riz blanc gluant et d'une soupe essentiellement composée d'eau et de quelques légumes fatigués flottant à la surface. Le ful, le plat égyptien traditionnel à base de haricots, d'huile végétale et de cumin, était servi au dîner avec du pain rassis.

« La nourriture était vraiment dégueulasse, mais on finit par s'y habituer », plaisante Ahmed. Généralement, les détenus refusent de manger ce qu'on leur sert par simple dégoût ou par peur de tomber malade. Ils préfèrent cuisiner quelque chose que leurs familles leur ont apporté au cours de la semaine sur un petit réchaud de camping.

Lors du ramadan, les musulmans pieux doivent jeûner chaque jour sur une période qui s'étend entre la première prière de la nuit — vers trois heures du matin l'été — et la prière du coucher de soleil, vers sept heures du soir. Mais les autorités carcérales n'ont que faire de respecter la religion ou n'importe quelle autre tradition et les repas étaient servis à heures fixes, comme à l'accoutumée : Le déjeuner à midi et le dîner aux alentours de six heures. Plusieurs détenus accusés de meurtres et autres prisonniers de longue date ne se prêtaient pas au festin religieux et mangeaient à l'heure où les repas étaient servis, explique Ahmed : « Certains n'en avaient juste rien à foutre. » Quant à ceux qui faisaient le ramadan, ils devaient laisser la nourriture sur le sol des cellules surchauffées pendant des heures, sans protection aucune contre les cafards et autres insectes, en attendant la rupture du jeûne.

« Le déjeuner était de toute façon déjà froid, donc on le mettait juste de côté parce que nous avions encore sept heures de jeûne devant nous. Et c'est la même chose pour le ful, que nous gardions pour le suhur, le dernier repas avant que recommence une nouvelle journée sans manger ni boire », explique Ahmed.

Avoir des plats cuisinés par sa famille, sans avoir à recourir à je ne sais quelle ruse pour les faire entrer, est l'un des seuls privilèges qui a été accordé aux détenus. Et ça a été un long et difficile combat pour l'obtenir. Les familles des prisonniers se relayaient pour préparer les repas et les apporter aux détenus entre midi et deux heures de l'après-midi, pendant les heures de visite autorisées.

Parmi les provisions apportées par les familles : un peu de lait, des dates, du yaourt, du kebab halla (de la viande cuite à l'étouffée) ou du poulet. Quant aux légumes, il s'agissait généralement de gombos, de pommes de terre et de haricots, agrémentés d'une sauce rouge ou du mulukhiyah, une sorte de ragoût cuisiné avec des feuilles de jute et dont les Egyptiens raffolent.

« Les récipients étaient brûlants, de même que la température ambiante. Donc pour éviter que la nourriture ne tourne, il fallait qu'on trouve un moyen de la faire refroidir et on n'avait pas de frigo à disposition, se souvient Ahmed. On alignait les récipients sous le ventilateur en espérerant que ça ne pourrisse pas. » Sinon, les prisonniers devaient se rabattre sur le repas du déjeuner mis de côté plus tôt et qui les attendait, également posé à même le sol.

Pour l'iftar, le repas de « rupture du jeûne » au coucher du soleil, les détenus étendaient des papiers journaux sur le sol, s'asseyaient tous ensemble en rond et mangeaient dans des gamelles en métal. Une fois le repas terminé, deux d'entre eux se portaient volontaires pour s'occuper de la vaisselle et nettoyer tandis que les autres se reposaient. Ensuite, ils priaient, lisaient le Coran ou racontaient les mêmes histoires qui ont résonné des centaines de fois entre les quatre murs de la prison. « On n'avait pas de séries à regarder à la télévision, ni de messages à envoyer à nos familles, ni d'amis à tagger sur Facebook, me dit Ahmed. C'était plutôt pas mal finalement. Rien ne venait nous perturber et on pouvait se dédier corps et âme au ramadan. »

Il s'est foutu de notre gueule et a sorti des trucs du genre « Les prisonniers politiques… pfft ! On doit tout vous apprendre », ou « Vous ne savez pas ce que c'est d'être en prison ». Ce type était un assassin, et il était là depuis de nombreuses années.

« Notre plus gros problème, c'était l'eau », poursuit-il. Généralement, les détenus n'avaient accès à de l'eau courante que quinze minutes avant les cinq prières quotidiennes obligatoires. C'était leurs seules occasions de se laver, de faire leur ablution (la purification rituelle) et de remplir leurs bouteilles d'eau. Et l'été, les conduites d'eau étaient tellement brûlantes que seule de l'eau chaude sortait des robinets.

« Au début du ramadan, l'administration de la prison nous a promis qu'elle nous donnerait un peu de glace, se souvient-il. Quand le ramadan a commencé, on a en fait été forcé d'acheter de la glace que l'on monnayait auprès des gardiens contre des cigarettes ou le peu d'argent de poche que nos familles nous donnaient. »

Après avoir rompu le jeûne, les détenus assoiffés écrasaient la glace et remplissaient leurs tasses d'eau avec. C'était pour eux l'un des meilleurs moments de la journée.

« À la toute fin du ramadan, le 26e ou le 27e jour, un des prisonniers d'une cellule voisine s'est mis à rire en nous voyant faire notre rituel de glace quotidien. Il s'est foutu de notre gueule et a sorti des trucs du genre « Les prisonniers politiques… pfft ! On doit tout vous apprendre », ou « Vous ne savez pas ce que c'est d'être en prison ». Ce type était un assassin, et il était là depuis de nombreuses années. »

Ahmed et ses amis ont donc demandé au prisonnier quel était le problème. Il leur a dit qu'ils n'auraient pas dû mettre la glace dans les tasses, qu'ils auraient mieux fait de prendre un seau, de le remplir avec la glace et de plonger les bouteilles dedans afin de les refroidir. Ce à quoi Ahmed et ses compagnons ont répondu que le résultat était de toute façon le même. Là, le type s'est effondré de rire, puis leur a finalement lâché le morceau sur un ton condescendent : « Vous savez d'où vient la glace ? Elle est faite avec des eaux usées. »

L'un d'eux avait mis la main sur de la weed et était occupé à fumer un joint et à recracher la fumée dans le ballon qui passait de main en main, comme ça tout le monde pouvait en profiter.

« Ouais, on a bu de l'eau des égouts pendant tout un mois et il ne nous l'a dit qu'à la fin. Et le pire dans tout ça, c'est qu'on a payé pour avoir cette glace. »

Les relations entre les prisonniers politiques et les criminels « ordinaires » étaient pour la plupart du temps cordiales, mais ceux qui étaient là depuis longtemps avaient une drôle de façon d'enseigner aux nouveaux arrivés comment survivre en prison. Il n'était pas rare qu'ils profitent de leur manque d'expérience.

Quand le ramadan a débuté, quelques prisonniers ont reçu des ballons de leur famille ou de leurs amis pour égayer leur cellule. Ces décorations, que l'on peut voir dans les rues, les cafés, dans les maisons et même sur les lieux de travail, font partie intégrante des festivités liées à cette fête sacrée.

En voyant ces ornements colorés, les autres prisonniers de la cellule voisine se sont approchés : « Cette fois, ils nous ont demandés s'ils pouvaient avoir quelques ballons et on était content de leur en donner. On savait qu'ils ne faisaient ni le jeûne ni ne fêtaient le ramadan, mais on espérait au fond que ces ballons leur inculqueraient un peu l'esprit de la fête », explique Ahmed.

Quelques jours plus tard, ils ont même demandé des ballons supplémentaires. Ensuite, Ahmed et ses amis ont remarqué qu'aucun ballon n'était suspendu dans la cellule voisine. « L'un d'eux avait mis la main sur de la weed et était occupé à fumer un joint et à recracher la fumée dans le ballon qui passait de main en main, comme ça tout le monde pouvait en profiter », raconte Ahmed en riant.

« Finalement, passer le ramadan dans une prison a ses avantages… On ne voit pas le soleil et rien ne vient troubler notre retraite, dit Ahmed sans une pointe d'ironie. Il suffit de s'habituer à la chaleur étouffante et à partager une cellule de 24 mètres carrés avec une vingtaine de personnes, au moins. »

Ahmed est aujourd'hui libre et consacre désormais une grande partie de son temps à s'occuper de sa mère, à domicile. Il ne sort que très rarement dans les rues. Faire le trajet pour aller travailler ou bien pour rendre visite à ses amis avant le sahur — le dernier repas pris la nuit — est un véritable cauchemar. « Je peux être arrêté à tout moment quand je passe les points de contrôle et jeté en prison, parce que les charges contre moi n'ont jamais été officiellement abandonnées », explique Ahmed, visiblement encore très préoccupé.

* Les noms des personnes mentionnées dans cet article ont été changés afin de protéger leur identité.