L’évolution du mariage arrangé en Inde

Ou comment Tinder, OkCupid et le « ghosting » bousculent les traditions dans un pays conservateur.
26.4.19
mariage arrangé
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Cet article a été traduit par VICE France.

Une semaine après son mariage, ma mère est son étrange nouvel époux se sont rendus à l’aéroport international de Chennai, sur la côte est indienne qui borde le golfe du Bengale, pour récupérer leur visa. Ils s’installaient ensemble en Amérique ; ma mère ne l’avait vu qu’une fois, dix jours avant le mariage. Lorsqu’il a demandé à ma mère de lui indiquer la direction à suivre – profitant de cette occasion pour lui voler ses valises et son argent – ma mère est restée pétrifiée et immobile. Cet homme, c’était mon père. Ils sont mariés depuis 34 ans.

J’ai entendu cette histoire toute ma vie. Ils en rient aujourd’hui. Leur mariage a été arrangé par leurs familles quand ma mère avait 22 ans et mon père 28. Lors de la cérémonie, ma mère portait un sari rouge vif, un anneau en or temporaire dans la narine et un eye-liner sombre appliqué par ses amies du secondaire. Un millier de personnes y ont assisté. Terrifiée à l’idée de quitter sa famille et d’en fonder une nouvelle, elle pleurait tout le temps.

Les premières semaines ont été gênantes et étranges, et les 34 premières années ont été bonnes et mauvaises. Comme tout mariage, ils se sont disputés et se disputent encore. Mais ils ont tout de même fini par s'aimer. Même si leur mariage n'est ni meilleur ni pire que celui des parents de mes amis américains, ma mère épouse à ce jour les vertus du mariage arrangé.

C'est facile de le faire. Les taux de divorce en Inde – bien qu'en hausse – sont parmi les plus bas au monde. Selon ma mère, si la famille s’implique dans le mariage et que les parents s'assurent que le couple est assorti, il y a moins de chance que le couple rencontre des différences assez graves pour mener au divorce.

Ayant grandi avec les sitcoms et les comédies romantiques américaines, j'ai toujours envisagé le mariage comme un voyage embarrassant, mais toujours gratifiant sur le plan émotionnel. Les mariages arrangés, par contre, me semblaient bidons et étrangers. Mais peut-être que ma mère marque un point : les comédies romantiques ne prennent pas en compte le phénomène du « ghosting » typique du XXIe siècle, par exemple. Le mariage arrangé vous donne moins de choix, mais aussi moins de chance d’être rejeté. Et, en cours de route, votre famille est là pour vous soutenir.

« Le mariage arrangé vous donne moins de choix, mais aussi moins de chance d’être rejeté. »

Au sujet du mariage arrangé, mon père souligne également l'importance de l’implication de la famille. Il explique que son mariage n’a laissé guère de place pour le doute car « je savais qu'elle était instruite, je savais à quoi elle ressemblait, et je savais que je faisais confiance à mes parents pour prendre la bonne décision ». Comme l’a dit Madhu Kishwar au New York Times, les mariages arrangés fonctionnent parce que les jeunes Indiens éprouvent moins d'angoisse ou d'hostilité envers leurs parents.

De plus, les mariages sans passion et pragmatiques de la génération de mes parents ne sont plus aussi fréquents qu'autrefois. Au fur et à mesure que la technologie a évolué, les traditions ont évolué avec elle, et le mariage arrangé est devenu une alternative culturellement appropriée aux rencontres en ligne. Une nouvelle pratique, connue sous le nom de « mariage semi-arrangé », permet à la famille de s’en tenir fermement aux aspects plus traditionnels du mariage et du rôle de la femme au sein de celui-ci, tout en permettant un choix plus individuel.

C’est le cas de mon cousin qui s’est marié à l’âge de 26 ans. Son épouse, Prerana Uday, est une femme instruite, moderne et bien habillée. Lorsque ses parents lui ont parlé du gentil jeune homme qu'ils voulaient qu'elle épouse, elle a été choquée. Mais elle a fini par céder, l'a rencontré pour prendre un café, et ils sont sortis ensemble pendant un certain temps en supposant que cela mènerait à un mariage. Après un an et demi, ils se sont mariés.

Selon Prerana Uday, bien que les fréquentations soient encore quelque peu taboues en Inde, elles sont de mieux en mieux acceptées dans la plupart des ménages urbains. Selon une enquête de l'Institut international des sciences de la population et du Conseil de la population, les mariages semi-arrangés comme le sien représentent un quart des mariages. Prerana a été la première à se marier parmi ses amis, et alors que certains ont fait un mariage arrangé ou un mariage hybride, d'autres eu des fréquentations et d'autres encore sont célibataires et ne prévoient pas se marier dans un avenir proche.

Il n'est donc pas exagéré de penser que l'idée même du mariage en Inde pourrait se transformer avec le temps. Prerana explique qu'à mesure que les revenus augmentent et que la population est exposée à des perspectives et des tendances variées, le processus du mariage arrangé s’adapte. L'éducation croissante, l'urbanisation et le recours aux sites matrimoniaux ont en effet facilité aux jeunes Indiens le choix d'un partenaire.

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Shaadi.com, le site matrimonial le plus populaire au monde.

En fait, il y a maintenant plus de 1 500 sites matrimoniaux en Inde. Le Dr Jagdish Khubchandani, qui est marié depuis deux ans, m'explique au téléphone qu'il a rencontré sa femme sur un site appelé Shaadi.com. Les applications de rencontres comme Tinder et Hinge ont aussi la cote auprès des jeunes adultes urbains. Une application, TrulyMadly, adapte le dating moderne spécifiquement pour les Indiens. Elle permet aux femmes de se sentir en sécurité lorsqu'elles discutent avec des inconnus, vérifiant les utilisateurs via des réseaux sociaux, des numéros de téléphone et des papiers d'identité avec photo. Son algorithme s’assure même que vous êtes célibataire.

Mais le processus a encore un long chemin à parcourir s'il veut se moderniser, car les femmes n'ont toujours pas d’autonomie totale. En dépit de ce que Bollywood aimerait nous faire croire, aujourd'hui, seulement 5 % environ des mariages en Inde sont des mariages « d'amour ». Et les mariages eux-mêmes laissent beaucoup de place au progrès. Le mariage des enfants est illégal, mais l'Inde compte un tiers des enfants mariés dans le monde, selon l'Unicef. En Inde, le viol conjugal n'est toujours pas criminalisé, ce qui signifie que si une femme épouse un homme qu'elle ne connaît pas, elle n'a aucun recours légal si les choses tournent mal.

« Tant que la tradition de l'obligation (du côté de la femme) et de la demande légitime (du côté de l'homme) ne disparaîtra pas, les abus continueront de prospérer. »

Il y a aussi peu de moyens d’y échapper. Le taux de divorce est peut-être faible (1 sur 1 000 selon certaines études), mais cela ne veut pas dire que les mariages arrangés sont plus fructueux. Kalyani Salgame, 21 ans, me dit que si le divorce est mieux accepté par les jeunes générations, la génération de ses parents « en parle à voix basse, en regardant souvent la femme avec pitié ».

Purnima Madhivananan est épidémiologiste des maladies infectieuses à l'université internationale de Floride. Elle a grandi en Inde et a étudié les relations conjugales indiennes dans le contexte de la santé publique. Étant donné que les mariages arrangés sont l’affaire d’une entente entre familles et non entre individus, dit-elle dans une interview, une femme a moins d'influence. Selon elle, lorsqu'une femme se marie et quitte son foyer, elle quitte « sa famille, ses biens, son identité, et elle devient une nouvelle personne ». C'est une grande perte. Certaines femmes n'ont pas leur mot à dire sur « quand et comment elles veulent avoir des rapports sexuels ».

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Maitri, une organisation à but non lucratif de San Francisco, s’occupe des rescapés de la violence conjugale et des victimes de la traite des personnes dans la communauté sud-asiatique. Leur coordonnatrice, Nandini Ray, ne voit aucun lien entre la culture indienne du mariage arrangé et la violence conjugale. « La violence conjugale peut frapper n'importe qui, indépendamment de la culture, de la race, de l'éducation, des antécédents financiers et du sexe », affirme-t-elle. Pearl Choragudi, conseillère principale d'un autre organisme à but non lucratif de lutte contre la violence conjugale, My Choices, s’accorde à dire que la nature du mariage ne fait aucune différence. « Tant que la tradition de l'obligation (du côté de la femme) et de la demande légitime (du côté de l'homme) ne disparaîtra pas, les abus continueront de prospérer. »

Pour cette raison, l'Inde doit accorder la priorité à une modernisation accrue des mariages dans toute l'Inde. Il faut donner aux femmes et aux hommes une plus grande liberté de choix quant à la personne qu'ils épousent. De même que la possibilité de divorcer s’ils se sont trompés.