Faut-il dénoncer les pollueurs pour sauver l'air de New Dehli ?

Une nouvelle application permet aux Delhiites de dénoncer les pollueurs aux autorités. Malheureusement, elle risque surtout d'ostraciser les plus pauvres.
26.10.16

Dans la majeure partie du monde, la transition de l'été à l'automne est visible. Les feuilles se parents de dégradés de rouges, jaunes et oranges, l'air se rafraichit et devient plus vif, contrastant avec l'humidité et la chaleur estivales. Mais pour les résidents de New Delhi, l'automne n'apporte aucune forme de soulagement face au soleil impitoyable du mois d'août.

Dans la capitale, la plus polluée de la planète, l'air froid draine avec lui un épais nuage de brouillard. Les couleurs douceâtres de l'automne n'apparaissent pas dans les feuillages, mais sur les masques distribués par la ville à tous les Delhiites. Tous les ans en octobre, New Delhi est piégée dans un linceul de pollution qui masque le ciel jusqu'au mois de mars, où des taches de bleu commencent timidement à réapparaître.

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De nombreuses solutions ont été proposées afin de combattre le problème de pollution chronique de la capitale de l'Inde, depuis le lobbying en faveur de l'énergie solaire en passant par l'encouragement au télétravail. La dernière solution en date est une application appelée « Hawa Badlo », ou « Changer l'Air. » Elle vise à lutter contre la pollution de Delhi à un niveau individuel en encourageant les citoyens à signaler les gros pollueurs afin que les autorités puissent prendre des mesures.

Accueillant plus de 10 millions de personnes, Delhi est une ville où « le nuage de pollution » est considéré comme un type de temps à part entière. Les agences de surveillance de la pollution n'ont même plus d'échelle pertinente pour quantifieer les variations de la concentration du nuage. Celui-ci est si épais qu'il est observable depuis l'ISS. Préoccupant pour la santé de tous les Delhiites, il l'est d'autant plus pour tous ceux qui y sont exposés 24/24 par manque d'un logement où s'abriter.

Le gouvernement indien a récemment redoublé d'efforts pour endiguer le problème de la pollution, avec un succès mitigé. L'année dernière, le gouvernement a relancé son programme de circulation automobile basé sur les plaques d'immatriculation paires/impaires, qui permet de restreindre le nombre de véhicules de moitié, en les autorisant à circuler certains jours de la semaine seulement. Le programme a certes été efficace durant toute la période où il a été en vigueur, mais il est impossible de l'appliquer en permanence en l'état actuel des choses.

L'application Change the Air a été créée par l'Autorité indienne de lutte contre la pollution environnementale, et se présente sous deux versions différentes. La première permet aux Delhiites de prendre des photos des lieux où la pollution est particulièrement active, comme les chantiers ou les sites de stockage et combustion des déchets. La seconde permet aux autorités indiennes d'enquêter sur les plaintes au cas par cas et de prendre des mesures contre les pollueurs.

Reste à savoir si les Delhiites prendront effectivement le temps de dénoncer les pollueurs, et si les autorités mèneront véritablement des enquêtes. Le brouillard de Delhi est le produit de l'activité industrielle massive sévissant au nord et à l'est de la ville, d'un usage abusif du charbon, de la circulation d'un nombre titanesque de véhicules qui encombrent les routes de jour comme de nuit, et des méthodes employées par les plus pauvres pour se réchauffer l'hiver (brûler du bois et des déchets en pleine ville). Le phénomène est encore aggravé par l'augmentation saisonnière de l'humidité dans l'air, qui emprisonne la pollution et crée un brouillard permanent.

Vraisemblablement, les Delhiites n'assainiront pas le secteur industriel de la région à coups de photo. Il semble que l'application cible avant tout les plus pauvres, qui n'ont d'autre choix que de brûler ce qu'ils ont à disposition pour survivre aux nuits d'hiver glaciales de Delhi.

Même si tenter de décourager les conduites irresponsables constitue un pas dans la bonne direction, s'il faut pour cela ostraciser encore davantage le segment le plus vulnérable de la société, on peut considérer que l'initiative est un échec complet. On peut espérer que l'application sera avant tout utilisée comme un outil éducatif visant à promouvoir l'observation de l'environnement. Ce n'est qu'à cette condition qu'elle pourra, peut-être, contribuer à éclaircir un peu l'atmosphère de Delhi.