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Kisenosato, la nouvelle légende du sumo

Longtemps considéré comme un éternel second, Kisenosato est devenu le premier sumo japonais du XXIème siècle à accéder au rang de yokozuna, le plus prestigieux de la discipline.

par Jack Slack
26 Avril 2017, 8:00am

Photo by 江戸村のとくぞう/Wikimedia Commons​

Vous ne le connaissez sûrement pas, mais Kisenosato est le nouveau roi du sumo. Ce beau bébé dépassant largement le quintal vient de remporter le tournoi le plus épique de ces dernières années, dimanche 26 mars à Osaka, qui lui a permis d'obtenir la gloire après laquelle il courait depuis tant d'années. Pourtant, Kisenosato n'est pas un perdreau de l'année. Il est même classé au plus haut rang de la hiérarchie des sumos, à savoir yokozuna, un statut qu'il a obtenu en janvier dernier. Il était même devenu à cette occasion le premier Japonais à décrocher cette distinction suprême au XXIe siècle. Les trois seuls autres yokozuna encore en activité s'appellent Hakuho, Harumafuji, et Kakuryu, et sont tous originaires de Mongolie. Kisenosato les a donc rejoints au Panthéon. Pourtant, c'est seulement en remportant ce tournoi en mars qu'il est vraiment entré dans la légende, car jusqu'ici, Kisenosato n'avait jamais gagné de basho, l'un des six tournois majeurs de la saison. Cette lacune donnait le sentiment que cet immense champion, malgré tout son talent, n'arriverait jamais à atteindre la consécration.

Titulaire du statut d'ozeki depuis 2012, le second rang le plus élevé chez les sumos, Kisenosato a pourtant prouvé qu'il était capable de vaincre n'importe qui. En 2016, il a montré toute l'étendue de sa classe en terminant l'année avec le plus fort pourcentage de victoires dans les tournois qu'il a disputés, mais sans en gagner un seul ! Une statistique jamais vue dans l'histoire du sumo.

Dans la défaite, Kisenosato a écrit l'histoire. Il donnait l'impression qu'il allait laisser dans les annales de son sport le même souvenir que Raymond Poulidor dans le coeur des Français. Celui d'un homme attachant, combatif, talentueux, mais jamais gagnant. Celui d'un homme qui avait toutes les qualités techniques et physiques d'un yokozuna, mais qui chute au moment de franchir la dernière haie, juste avant d'accéder au graal. Question de réussite ou de mental.

Quand Kisenosato a finalement obtenu ce statut tant rêvé en janvier dernier après une première victoire en tournoi (14 succès pour un seul combat perdu), certaines voix se sont élevées, lui réclamant une deuxième victoire dans un autre tournoi pour qu'il soit enfin définitivement légitime. Le 12 mars dernier, Kisenosato s'est donc prêté au jeu en participant à une nouvelle compétition, qui allait s'avérer être l'une des plus bizarres et des plus épiques jamais disputées.

La chute de la vieille garde

Des quatre derniers yokozuna, seuls deux ont gagné leur premier combat, les autres ne supportant pas la pression de ce nouveau statut. Haramafuji, pourtant brillant dans la technique, s'est par exemple ramassé pour son baptême du feu contre Kotoshogiku, le chouchou du public surnommé "Giku". Giku est devenu très populaire auprès des Japonais pour sa technique de combat plus que particulière : il ne met pas de coups, il ne jette pas son adversaire, il ne le balaye pas, il préfère tout simplement se servir de son gros ventre rebondi comme d'une arme qu'il lance sur son adversaire. C'est très drôle à regarder, et en plus, c'est assez efficace. C'est ainsi que Giku est devenu le premier Japonais à remporter un tournoi majeur depuis dix ans. Face à Haramafuji, il s'en est tenu à sa tactique habituelle. Il s'est agrippé au yokozuna, et l'a fait chuter.

Hakuho, qui a remporté plus de bashos (l'un des six tournois officiels annuels, ndlr) que n'importe quel autre combattant, a aussi pris une déculottée marquante, contre Shoudai cette fois-ci. Une prise ratée lancée à la tête de Shoudai a valu à cet autre yokozuna de tomber sur les mains et de commencer son tournoi par une sale défaite.

Même le très calme et très technique Kakuryu, qui restait donc le seul membre de la «Trinité » mongole invaincu après la première journée, avait l'air très en difficulté. Lors du deuxième jour du tournoi, Haramafuji a gratté une victoire en faisant tomber son adversaire alors qu'il était sur le point de voler hors du dohyo (le nom donné au ring, ndlr). Le troisième jour, Haramafuji est tombé la face contre terre en tentant de pousser Soukokurai, un adversaire pourtant bien inférieur qui était sur deux défaites de rang.

Au cinquième jour du tournoi, Hakuho, l'un des favoris, était mal embarqué puisqu'il totalisait deux victoires pour autant de défaites. Ce dernier a donc décidé de se retirer en prévision des prochaines échéances, d'autant qu'une blessure l'empêchait de s'exprimer pleinement. Il faut savoir que les blessures, notamment aux chevilles, sont monnaie courante chez les sumos. Pas étonnant quand on imagine comment leurs articulations doivent ramasser en supportant ces grands et gros corps de 140 kilos. Hakuho souffrait également des genoux, et a donc préféré s'éviter des souffrances, et des défaites, inutiles.


Ici, un bel exemple d'esquive et de traumatisme crânien.

Haramafuji, lui, a continué à remporter des matches étranges, où ses adversaires glissaient ou tombaient devant lui. Dans ce chaos faits de retournements de situation, de combats étranges et de surprises, Kisenosato a pour sa part affiché un calme olympien. Le nouveau yokozuna, qui toute sa carrière a tremblé face à la pression, semblait insensible au stress ou au doute pendant toute la première semaine du tournoi. Il donnait l'impression de pousser gentiment ses adversaires jusqu'au bord du ring, presque en les rattrapant au moment où ils risquaient de chuter et de se faire mal. Kisenosato s'est montré stoïque et incroyablement supérieur aux autres.

Le géant mongol

Comme les autres yokozuna n'avaient pas l'air dans leur assiette durant ce tournoi, l'adversité est venue de sumos moins connus comme Terunofuji, un mastodonte de 180 kilos. Dès le tachi-ai, la première charge que se donnent les deux sumos au coup d'envoi, Terunofuji applique à chaque fois la même technique : il passe les mains dans la ceinture de son adversaire au niveau de son ventre, alors que la plupart des combattants s'empoignent à l'arrière, car la prise est plus sûre.

Terenofuji a confiance en cette prise spéciale pour une bonne raison : il est assez puissant pour simplement porter ses adversaires jusqu'au bord du ring sans dommages.

Par exemple, lors de ce tournoi,Terunofuji a appliqué méthodiquement cette technique à plusieurs reprises, ce qui a tenu en haleine un public ébahi. Pas besoin de le souligner, mais dites-vous bien que c'est plutôt ouf de réussir un truc pareil parce que les sumos sont très lourds.

Un basho, l'un de ces six tournois prestigieux répartis sur la saison, dure quinze jours. A trois journées de la fin de ce tournoi de mars, il est devenu clair que Kisenosato est devenu le principal favori, même si d'autres sumos sont encore en forme. Le treizième jour, Terunofuji remporte par exemple une victoire importante contre le yokozuna Kakuryu tandis que Kisenosato s'apprête à entrer en piste pour affronter l'énorme Harumafuji, qui venait de fesser un des très bons amis de Kikenosato lors d'un combat précédent.

Harumafuji a quelques techniques bien à lui. La première consiste donc à charger lors du tachi-ai puis de changer immédiatement de direction pour laisser son adversaire foncer dans le vide, une tactique aussi simple qu'efficace, qui consiste à se servir de la force et de la vitesse de l'adversaire (la base des arts martiaux, en fait) que les Japonais appellent henka.

Tranquille.

L'autre trick favori d'Harumafuji consiste à se ruer sur son adversaire et le terrasser en redoublant de vitesse et d'agressivité. C'est la technique qu'il a adoptée contre Kisenosato. Harumafuji s'est donc jeté sur le yokozuna en l'éloignant du ring. Une défaite rapide, mais pas trop humiliante, qui aurait pu être anodine si la chute de Kinesosato n'avait pas eu de terribles conséquences. En tombant sur l'épaule, il s'est blessé. Pendant quelques minutes, le public a retenu son souffle avant d'apprendre avec soulagement qu'il combattrait bel et bien le lendemain.

Cet avant-dernier jour du tournoi donne lieu à un paquet de combats tous plus mémorables les uns que les autres, contribuant à écrire un scénario cousu main pour la fin de la compétition. Dans ce film à succès, Kisenosato hérite du rôle du héros courageux, qui tente de combattre malgré sa blessure et la douleur implacable qui s'empare de lui.

Dans ce contexte, le tournoi semble devoir revenir à Terunofuji. De son côté, Kisenosato affronte Kakuryu, un combattant qu'il a déjà vaincu plus de 30 fois lors de leurs précédentes rencontres. Les deux hommes se sont engagés pleinement dans l'assaut, mais c'est Kisenosato qui met vite un genou à terre. Là où il aurait habituellement absorbé le choc et encaissé la douleur sans sourciller, il faiblit, puis se laisse bouger hors du dohyo par son adversaire, qui arrête son geste, comme pour s'excuser face à l'honorable yokozuna, qui touche son épaule meurtrie.

Mais Kisenosato ne s'est pas retiré du tournoi pour autant. Il était encore à 12-2 pour le dernier jour, avant de rencontrer Terenofuji, qui lui affichait un bilan de 13-1 dans la compétition. Si Kisenosato l'emportait, il pouvait espérer forcer son adversaire à une revanche qui pouvait le faire passer en tête. Dans le cas contraire, le tournoi était plié.

Au moment d'affronter Terunofuji, Kisenosato contre la charge de son adversaire, mais ce dernier est réactif et se reprend pour attaquer à nouveau. Kisenosato lance alors son bras gauche pour trouver une prise sur le mawashi (le pagne, ndlr) de son adversaire, qui s'agrippe également au pagne de Kisenosato. Le yokozuna abandonne sa prise devenue inutile et manoeuvre Terunofuji de manière à le faire tomber sur les mains hors du dohyo.

Le second match peut donc avoir lieu. Le voici en intégralité. Spoiler : Kisenosato réussit l'exploit de l'emporter.

Avec cette seconde victoire, Kisenosato peut exulter : il a vaincu deux fois le géant mongol, en utilisant quasiment un seul bras.

Après une carrière d'éternel second, Kisenosato, qui s'était enfin imposé en janvier dernier en remportant un basho et le titre de yokozuna, fait enfin taire les derniers critiques avec cette victoire héroïque. Alors que Kisenosato se présente pour entonner l'hymne national en clôture du tournoi, il peut exulter : il a remporté plus qu'un basho ce jour-là. Avec cette victoire, il a prouvé qu'il était un champion dans la durée, capable de remporter les plus belles compétitions, même amoindri par une blessure. Et surtout, il a prouvé qu'il incarnait le futur du sumo.