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Avant de devenir une star du foot, Johan Cruyff en pinçait pour le baseball

« En été, quand la saison de football se terminait, on jouait au baseball à l'Ajax et j'étais aussi très bon ».

par Ana Cruz Manjarrez
02 Mai 2017, 5:45am

"Honteuse" et "humiliante" ont été les adjectifs plus utilisés pour qualifier la déculottée infligée par les Pays-Bas à Cuba lors de l'édition 2017 de la Classique mondiale de baseball. Le score, 14-1, a consterné les supporters qui considéraient les Cubains comme une puissance mondiale. Le secret de cette victoire, dit-on, pourrait se trouver dans les Antilles néerlandaises, dont la majorité des joueurs de l'équipe sont originaires. Mais depuis son titre en 2011 (date de la dernière édition de la Coupe du monde de baseball avant le Classique, ndlr), on fait référence aux premières années du baseball aux Pays-Bas, lorsqu'il partageait l'affiche avec le football.

« J'ai très tôt eu un intérêt tout particulier pour le baseball, racontait Johan Cruyff, triple Ballon d'or et receveur occasionnel sur un terrain de base-ball. Ce que beaucoup ne savent pas, c'est que lorsque j'étais jeune j'aurais pu être sélectionné dans l'équipe des Pays-Bas de base-ball. C'est parce que j'ai commencé à réussir dans le foot que j'ai dû abandonner le baseball, mais j'ai toujours eu un lien spécial avec ce sport. »

Voilà quelque chose de compliqué à comprendre pour nous qui vivons une époque durant laquelle les jeunes footballeurs talentueux n'ont pas le temps de faire autre chose que de taper dans la balle. Il faut par ailleurs prendre en compte les contrats qui, quel que soit leur âge, les empêchent simplement de profiter d'autres sports. Avant d'inscrire son nom dans l'histoire du football, Johan a parcouru les terrains de baseball en quête de rythme et d'adrénaline lors de ses mois de ses périodes de repos à Amsterdam. La porte du football professionnel ne lui avait pas encore été ouverte et les couleurs de l'Ajax l'accompagnait du terrain de foot au terrain de baseball.

Le football est arrivé très tôt dans sa vie. Il a joué dans les rangs de l'Ajax dès l'âge de dix ans et il était tout juste adolescent lorsqu'il a dû faire ses adieux au baseball (de compétition), en 1962. Il a signé son premier contrat à 17 ans, celui qui lui a permis de tenir la promesse faite à sa mère, qui était agent d'entretien au club : « La première chose que je lui ai dite après avoir signé était qu'il s'agissait de la dernière fois qu'elle faisait le ménage. Après cela, j'ai dû économiser pendant quelques mois pour acheter un lave-linge afin que ma mère n'ait plus à laver mes affaires à la main ». S'il avait choisi le baseball, peut-être que Johan n'aurait pas été capable de libérer sa mère du travail qu'elle effectuait depuis qu'elle s'était retrouvée veuve avec un fils d'à peine 12 ans. Aux Pays-Bas, le football est maître, et ce depuis longtemps. Le base-ball, lui, était encore très en retard et n'aurait pas pu lui apporter les ressources financières dont il avait besoin.

Johan Cruyff, en bas à gauche, avec l'équipe de baseball de l'Ajax..

En 1911, l'Ajax a fêté son onzième anniversaire et a commencé son histoire professionnelle avec comme entraîneur Jack Kirwan, un ancien footballeur irlandais qui avait remporté la FA Cup avec Tottenham en même temps qu'il triomphait aussi avec l'équipe de baseball de la même institution anglaise. L'intégration formelle du baseball à l'Ajax viendra quelques années plus tard, mais le premier rapprochement a été celui-là, avec Kirwan, en attendant que les règles du baseball soient traduites par un natif d'Amsterdam qui enseignait l'anglais : J.C.G. Grasé. Dans tous les récits qui en parlent, l'origine du jeu aux Pays-Bas est étroitement liée au nom de ce monsieur tombé amoureux du baseball lors d'un voyage aux Etats-Unis.

Cependant, aux Pays-Bas, le sport américain ne connaîtra pas la célébrité. Et alors que les automnes et les hivers étaient réservés au football, le baseball ne trouvait sa place qu'en été comme alternative sportive. Les premières équipes se sont contentées de travailleurs qui pratiquaient pendant leurs temps libres avec les particularités et les erreurs que cela impliquait. La Fédération hollandaise de baseball a été fondée en 1916 et avec elle, un an après, s'est formée la première équipe, le Quick Amsterdam, dirigée par un propriétaire prêt à diffuser la culture du baseball dans tous le pays.

La Première guerre mondiale a stoppé l'établissement du jeu. Quelques histoires racontent que des compétitions informelles se sont organisées avec des équipements improvisés. Ce n'est qu'à la fin de la guerre qu'a été rendu possible la formation alternative d'académies de baseball sous la direction de deux clubs de football, l'Ajax et le Blauw Wit, qui, ajoutés aux deux équipes déjà existantes, ont inauguré un championnat à quatre en 1922.

Les Pays-Bas ont renforcé leur présence sur la scène européenne contre des rivaux comme la Belgique et la France grâce à l'effort de propriétaires, notamment Bleesing qui a apporté des rivaux américains jouer contre les Pays-Bas pour élever le niveau : les scores de ces rencontres ont évidemment été scandaleux.

Cruyff trouvait des similitudes entre les deux sports, des choses qui définissaient la forme selon laquelle le ballon pouvait circuler avec fluidité sur un terrain de football.

Les années de Johan Cruyff et Johan Neeskens arriveront quelques dizaines d'années plus tard, une fois que l'Eredivisie se sera établie, avec plus de huit titres pour l'Ajax en football. Bien qu'on parle plus de Cruyff pour sa popularité au niveau mondial, en accord avec le journal britannique The Guardian, on peut établir que c'est Neeskens qui s'est le plus démarqué en tant que joueur de baseball. Il a tout de même atteint la sélection et a été considéré comme le meilleur frappeur du championnat junior de Rome dans les années 60. Comme milieu de terrain, il a été sélectionné avec l'équipe de football, a marqué 17 buts en 49 matches et, comme Cruyff, il a joué à Barcelone de 1974 à 1979.

« En été, quand la saison de football se terminait, on jouait au baseball à l'Ajax et j'étais aussi très bon, se rappelle Johan Cruyff dans son autobiographie My Turn : The Autobiography. En tant que receveur je suis allé jusqu'en sélection nationale des Pays-Bas jusqu'à mes 15 ans. » À chaque fois que Johan Cruyff parlait de baseball, il le faisait avec un air de vénération et de gratitude. Sur les terrains de baseball, il a trouvé des choses qui lui serviraient pour devenir l'un des plus grands footballeurs de l'histoire.

« Le baseball m'a permis de me concentrer sur beaucoup de détails qui plus tard m'ont été très utiles au foot, raconte-t-il, toujours dans son autobiographie. En tant que receveur, c'est toi qui détermines le lancer du pitcher, parce que lui n'a pas une vue globale du terrain alors que toi si. J'ai appris que tu dois savoir où tu vas donner la balle avant de la recevoir, ce qui implique que tu dois connaître tout l'espace qu'il y a autour de toi et savoir où se tient chaque joueur avant de tirer. Aucun entraîneur de football ne m'a dit que je devais savoir ce que j'allais faire de la balle avant de la recevoir, mais plus tard, alors que je jouais déjà au foot au niveau professionnel, des principes du base-ball, comme me concentrer pour avoir une vision globale, me sont revenues et ont constitué ma force ».

« Le base-ball est typiquement l'un des ces sports qui peut apporter de la qualité pendant l'entraînement, parce qu'il y a beaucoup de parallélisme avec le football, explique Cruyff. Comme par exemple les démarrages rapides, l'occupation de l'espace, le jeu vers l'avant et bien plus encore. Ce sont ces mêmes principes qu'applique Barcelone pour son jeu de possession du ballon et pour les entraînements de passe comme la conservation, qui sont le ciment de son tiki- taka ».

En tant qu'entraîneur, Johan Cruyff a mené le Barça vers une époque dorée, celle de la Dream Team. Certains des principes fondamentaux et la philosophie qu'il a apportés au club catalan provenaient du base-ball, comme il l'explique lui même.

« Je sais avec certitude que le base-ball m'a aidé parce que j'ai continué de m'en inspirer beaucoup après l'avoir pratiqué, détaille Cruyff. En tant qu'entraîneur, j'ai pu appliquer au football beaucoup de conseils propres au base-ball, et ce avec beaucoup de succès. Penser vers l'avant par exemple, c'est le base-ball qui me l'a appris. Tu passes ton temps à prendre des décisions en quelques fractions de seconde. Pour être bon au base-ball tu dois savoir jauger la distance entre le couloir et la base, et lancer la balle avant que le coureur n'y arrive. Ça m'a aussi appris à prendre rapidement la bonne décision et bien l'exécuter techniquement. Je n'étais qu'un enfant qui passait sa vie avec une balle dans les mains, de foot comme de base-ball.».

En plus de Cruyff et Neeskens, il y a eu un Néerlandais qui a brillé tant dans le football que dans le baseball. Cor Wilders a existé au premier plan en tant que footballeur et joueur de base-ball avant les deux hommes, mais les récits actuels de cette époque le rapportent avec moins d'éclat. C'est le livre Baseball in Europe qui a révélé le super athlète hollandais, titré en tant que lanceur entre 1936 et 1942 tout en ayant été convoqué à huit reprises avec la sélection nationale de football au poste de défenseur.

Le lien direct entre clubs de foot et baseball n'a pas survécu au-delà de la moitié du siècle. Le développement du football en Europe a exigé des budgets extensifs et a forcé la fin du financement du sport qui avait commencé comme passe-temps d'été.

Quand on parle de personnalités du sport aux Pays-Bas, la majorité mentionnera certainement de l'héritage de Johan Cruyff, commandant de l'Orange Mécanique et artisan du Football Total avant de parler de ses prouesses en base-ball. Pourtant, l'histoire est là. Cette même histoire qui a valu, il y a quelques jours, à la tradition cubaine de prendre une raclée.